Pourquoi, malgré des décennies de campagnes de prévention, d’augmentation des taxes et de restrictions toujours plus nombreuses, le tabagisme demeure-t-il l’une des principales causes de mortalité évitable dans le monde ? Cette question a traversé l’ensemble des échanges de Technovation 2026, une rencontre internationale organisée le 24 juin à Rabat par Philip Morris International (PMI), réunissant chercheurs, médecins, responsables institutionnels, représentants d’associations de consommateurs, entrepreneurs et journalistes venus de plusieurs pays.
Loin d’une simple présentation de produits, la journée a donné lieu à un débat plus large sur la place de la science dans l’évolution des politiques de santé publique, le rôle de l’innovation dans la réduction des risques liés au tabagisme et les défis spécifiques auxquels sont confrontés les pays africains.
Le constat dressé dès l’ouverture est sans appel. Si les politiques de prévention ont permis des avancées importantes, elles peinent encore à convaincre une partie des fumeurs de renoncer définitivement à la cigarette. D’où une interrogation qui revient désormais avec insistance dans les milieux scientifiques : comment accompagner ceux qui continuent de fumer malgré les stratégies traditionnelles de lutte contre le tabagisme ?


« Les politiques actuelles ne suffisent plus »
Pour Tommaso Di Giovanni, vice-président Communications et Engagement de PMI, les chiffres témoignent des limites des approches actuelles.
« Il y avait un peu plus d’un milliard de fumeurs il y a dix ans. Aujourd’hui, les données de l’OMS montrent que ce chiffre est pratiquement inchangé », explique-t-il dans un entretien accordé à Business News.
Selon lui, les politiques publiques fondées sur la fiscalité, les restrictions et les campagnes de sensibilisation doivent naturellement se poursuivre, mais elles ne peuvent plus constituer l’unique réponse.
« Il faut continuer à décourager la consommation de cigarettes. Mais il faut aussi proposer des alternatives aux adultes qui, malgré tout, continuent de fumer », estime-t-il.
Cette conviction résume la stratégie de transformation engagée par PMI depuis plusieurs années. L’entreprise affirme avoir investi plus de 16 milliards de dollars dans le développement de produits sans fumée et ambitionne de réaliser, d’ici 2030, les deux tiers de son chiffre d’affaires grâce à ces alternatives. Selon les chiffres présentés lors de la rencontre, les produits sans fumée sont désormais commercialisés sur 108 marchés et représentent déjà 43 % du chiffre d’affaires du groupe.
Pour autant, Tommaso Di Giovanni insiste sur un point : « La question n’est plus de savoir si ces produits sont différents de la cigarette. La vraie question est de savoir comment les intégrer dans une stratégie globale de santé publique, avec un encadrement strict, en empêchant leur accès aux mineurs et aux non-fumeurs. »


Comprendre le rôle de la nicotine
L’un des temps forts de la matinée fut l’intervention du professeur David Khayat, oncologue de renommée internationale et ancien président de l’Institut national du cancer en France.
Son intervention a porté sur un thème qui a traversé l’ensemble de la conférence : la distinction entre la nicotine et les effets de la combustion du tabac.
« Pendant des décennies, le public a associé nicotine et cancer parce que la cigarette était pratiquement le seul moyen de consommer de la nicotine. Mais la combustion du tabac et la nicotine ne sont pas la même chose », explique-t-il à Business News.
Le cancérologue rappelle que la nicotine demeure une substance addictive et qu’elle n’est pas dénuée de risques. En revanche, selon les données scientifiques qu’il cite, les principales substances responsables des cancers et des maladies liées au tabagisme sont générées par la combustion du tabac, qui produit de nombreux composés toxiques. Cette distinction constitue d’ailleurs l’un des principaux messages présentés lors de la conférence.
Plus largement, David Khayat estime que les politiques antitabac doivent désormais intégrer une réflexion sur la réduction des risques.
« J’ai moi-même participé aux politiques de lutte contre le tabagisme en France. Nous avons augmenté les prix, interdit de fumer dans les lieux publics. Ces mesures ont produit des effets, mais elles montrent aujourd’hui leurs limites face à une addiction dont beaucoup de fumeurs ne parviennent pas à se libérer. »
Pour lui, le débat ne devrait plus opposer deux camps idéologiques mais s’appuyer avant tout sur l’évaluation scientifique des différentes solutions disponibles.
« Il faut être pragmatique et regarder les données scientifiques sans idéologie », résume-t-il.


La combustion, au cœur du problème
Au fil des interventions, un terme est revenu avec insistance : la combustion. Derrière ce concept technique se trouve l’un des principaux axes de réflexion de la conférence.
Lorsque le tabac est brûlé, la fumée produite contient plus d’une centaine de substances reconnues comme nocives ou potentiellement nocives pour la santé. Selon les données présentées lors de Technovation, c’est cette combustion, davantage que la nicotine elle-même, qui est à l’origine de la majorité des maladies liées au tabagisme.
Cette distinction entre nicotine et combustion a constitué le fil rouge de plusieurs interventions, notamment celle du professeur David Khayat, qui a insisté sur la nécessité de mieux informer les fumeurs adultes afin qu’ils puissent comprendre les mécanismes en jeu et prendre des décisions éclairées.
C’est précisément sur cette différence que reposent les nouvelles générations de produits dits sans combustion. Contrairement à la cigarette traditionnelle, ces dispositifs délivrent de la nicotine sans brûler le tabac ou, selon les technologies, sans recourir à la combustion réduisant ainsi de manière significative l’exposition à de nombreuses substances toxiques produites par la fumée. Les intervenants ont toutefois rappelé que ces produits ne sont pas dénués de risques et qu’ils s’adressent exclusivement aux fumeurs adultes qui, autrement, continueraient à consommer des cigarettes.

L’Afrique face à ses propres défis
Au-delà des aspects scientifiques, Technovation 2026 a également mis l’accent sur les réalités propres au continent africain.
Médecins, universitaires et spécialistes venus du Maroc, de Tunisie, de Libye et du Sénégal ont plaidé pour des politiques de santé davantage adaptées aux réalités locales plutôt que calquées sur des modèles conçus dans d’autres contextes.
Parmi eux, le médecin tunisien Amanallah Messaadi, ancien chef du service de réanimation des grands brûlés et président de l’Association tunisienne de traitement des brûlures et des plaies, a rappelé que les conséquences du tabagisme dépassent largement les seuls cancers du poumon.
Il souligne notamment l’impact du tabac sur la cicatrisation des plaies chroniques, les complications vasculaires et, plus largement, la pression croissante qu’exercent les maladies liées au tabagisme sur des systèmes de santé déjà fortement sollicités.
Pour lui, les pays africains doivent renforcer leur coopération scientifique afin de mieux partager les connaissances disponibles et adapter leurs politiques de santé aux contraintes économiques auxquelles ils sont confrontés.

La Tunisie face à une équation complexe
Interrogé par Business News sur la situation tunisienne, David Khayat estime que le pays partage les mêmes défis que de nombreux États à revenu intermédiaire.
Le vieillissement de la population entraînera mécaniquement une augmentation des cancers dans les années à venir, alors même que les traitements deviennent de plus en plus coûteux.
« La Tunisie dispose de médecins de très haut niveau, mais les ressources financières restent limitées. C’est pourquoi la prévention est essentielle », observe-t-il.
Selon lui, l’une des difficultés majeures réside dans le décalage entre le temps politique et le temps de la prévention.
« Les gouvernements raisonnent à l’échelle d’un mandat de quelques années, alors que les bénéfices d’une politique de prévention ne deviennent visibles qu’après quinze ou vingt ans. »

Informer pour permettre un choix éclairé
Autre fil conducteur de la journée : la qualité de l’information.
Une table ronde réunissant représentants d’associations de consommateurs, responsables éditoriaux et spécialistes des politiques publiques a insisté sur la nécessité de fournir aux consommateurs adultes une information claire, transparente et fondée sur les données scientifiques afin qu’ils puissent effectuer des choix éclairés.
Pour Tommaso Di Giovanni, cette dimension est indissociable de toute politique de réduction des risques.
« Lorsqu’on empêche l’accès aux alternatives ou que l’on interdit d’en parler, le seul choix que l’on laisse au consommateur est finalement de continuer à fumer des cigarettes. »

Quand l’innovation rencontre l’économie circulaire
Au-delà des conférences, Technovation réservait également une place à l’innovation entrepreneuriale.
Parmi les stands les plus remarqués figurait celui de Bunta, une startup tunisienne spécialisée dans le recyclage des mégots de cigarettes.
Son fondateur, Amir Ghazlani, a présenté une solution qui consiste à collecter les mégots auprès d’entreprises, de cafés ou de restaurants avant d’en séparer les différents composants. L’acétate de cellulose contenu dans les filtres est ensuite transformé en fibres destinées à diverses applications industrielles, tandis que les résidus organiques sont valorisés sous forme de compost.
Une initiative qui rappelle que les enjeux liés au tabagisme ne concernent pas uniquement la santé publique, mais également l’environnement et l’économie circulaire.

Une réflexion appelée à se poursuivre
Au terme de cette journée, un constat s’impose. Si les positions exprimées diffèrent parfois sur les moyens d’atteindre les objectifs de santé publique, l’ensemble des intervenants s’accordent sur un point essentiel : le tabagisme demeure un défi majeur pour les systèmes de santé, notamment en Afrique.
À Rabat, les débats ont ainsi porté moins sur l’opposition entre industrie et santé publique que sur la manière dont la recherche scientifique, l’innovation, les politiques publiques et l’information des consommateurs pourraient, ensemble, contribuer à faire évoluer les stratégies de lutte contre le tabagisme.
Qu’il s’agisse des avancées scientifiques présentées par David Khayat, de la vision défendue par Tommaso Di Giovanni, des préoccupations exprimées par les médecins africains ou des solutions environnementales proposées par de jeunes entrepreneurs tunisiens, Technovation 2026 aura surtout montré qu’un débat est désormais engagé sur les voies permettant d’accélérer la réduction des risques liés au tabagisme, sans perdre de vue un objectif qui, lui, fait consensus : réduire durablement le nombre de fumeurs et les maladies qui y sont associées.

I.L










