Par Hichem Snoussi
Le spectre de cette maxime continue de nous hanter : « Voilà mon avis, avant même d’avoir lu le livre. » Comme si l’on jugeait les textes avant de les lire, et condamnait leurs auteurs avant même de comprendre leurs intentions.
Relisez Risalat al-Ghufran d’Abou Alaa Al-Maari, méditez nombre de ses poèmes audacieux, lisez la poésie d’Abou Nouwas, découvrez les écrits de Bachar Ibn Bourd et d’Ibn Al-Rawandi ainsi que les controverses qu’ils ont suscitées en leur temps. Pendant de longs siècles, la bibliothèque arabo-musulmane a abrité des textes satiriques, polémiques et parfois dérangeants. Pourtant, dans bien des cas, on leur répondait par l’écriture, le débat et la critique, non par l’incitation à la haine ou les représailles. L’Histoire nous enseigne même que les réactions violentes apparaissaient le plus souvent lorsque l’État était affaibli, instable ou inquiet pour sa cohésion. À la fin des périodes de déclin politique, lorsque l’autorité du califat abbasside s’étiolait et que les émirs se disputaient le pouvoir, la méfiance envers la parole s’intensifiait et les persécutions intellectuelles se multipliaient, non parce que les idées étaient plus fortes, mais parce que le pouvoir était plus faible. De même, dans les périodes de crise et de désordre qu’ont connues plusieurs civilisations, la violence dirigée contre les écrivains et les penseurs a toujours été le signe d’un désarroi plutôt que d’une force, le symptôme d’une fragilité plutôt que d’une autorité.
Ces auteurs ne vivaient pourtant ni dans des États modernes se réclamant des droits humains, ni sous des conventions internationales garantissant la liberté d’expression. Ils évoluaient à des époques où le pouvoir était bien plus rigide qu’aujourd’hui. Malgré cela, chaque texte provocateur ne se transformait pas en appel à la vengeance contre son auteur. Car un État fort ne tremble pas devant une question et ne considère pas toute divergence comme une menace existentielle. En revanche, un État qui ne supporte pas le débat est souvent un État déjà fragilisé dans ses fondements et affaibli dans sa structure : la question y devient un danger, la controverse une discorde et la parole un adversaire.
Ainsi, ce n’est pas tant le contenu du texte satirique écrit par la docteure Saloua Charfi qui m’intéresse ici que la nature des réactions qu’il a suscitées. Le flot d’insultes, d’invectives, de menaces et de campagnes de diffamation auquel nous avons assisté est, à mes yeux, plus préoccupant que le texte lui-même, au point que les voix critiques, mesurées et rationnelles se sont perdues dans le tumulte des émotions.
Prenez le temps… Lisez avant de juger, débattez avant de condamner et faites preuve de tolérance par attachement au droit de penser et de s’exprimer. Les sociétés ne progressent pas sous l’effet de la colère, mais grâce à la liberté de pensée, à la force de l’argumentation et à l’éthique du désaccord.
La question qui s’impose est alors la suivante : qui a le plus porté atteinte au Prophète ? N’est-ce pas certains hadiths rapportés par Al-Boukhari, dont il suffirait de citer les plus choquants en matière de sexualité et de propreté pour mesurer l’ampleur de l’atteinte portée à son image et de sa déformation ? Et comment expliquer que la fatwa prônant la modernisation du concept de « possession de captives » en Syrie, et ouvrant la voie à une forme d’esclavage volontaire, ne vous ait pas indignés, alors qu’un texte satirique, bien loin de soulever des interrogations morales et historiques de cette ampleur, vous a tant offensés ?
En vérité, plus l’État – dans son acception sociale – grandit, plus les questions qu’il est capable de porter grandissent avec lui, plus l’espace laissé au questionnement et à la pluralité des possibles s’élargit. Et plus il rétrécit, plus ces questions se rétrécissent elles aussi, tandis que l’horizon se referme.
BIO EXPRESS
Hichem Snoussi est journaliste, militant actif dans la société civile et membre de la Haute autorité indépendante pour la communication audiovisuelle
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
Texte original en arabe, traduction : service IA Business News.










