Le dernier bulletin de la Commission tunisienne des analyses financières (CTAF) sur le financement du terrorisme offre un éclairage inédit sur les circuits de l’argent suspect en Tunisie. Mais derrière les dossiers de terrorisme et de blanchiment d’argent, le document révèle une autre réalité : celle de banques devenues beaucoup plus vigilantes, où le moindre doute sur l’origine des fonds peut désormais déclencher une déclaration de soupçon. Une évolution discrète qui redéfinit progressivement les relations entre les établissements financiers et leurs clients.
« Pouvez-vous nous expliquer l’origine de ces fonds ? » Il y a encore quelques années, cette question surprenait. Aujourd’hui, elle est devenue presque banale dans de nombreuses agences bancaires tunisiennes.
Qu’il s’agisse d’un virement important, d’un dépôt en espèces, de la vente d’un bien immobilier ou d’un transfert venu de l’étranger, les conseillers bancaires demandent de plus en plus fréquemment des justificatifs à leurs clients. Les réponses sont examinées, parfois discutées, et lorsque le doute subsiste, le dossier peut suivre un circuit que le client ignore totalement. Sans bruit, sans convocation, ni même qu’il en soit informé.
Une déclaration de soupçon (DS) est alors transmise à la Commission tunisienne des analyses financières (CTAF) par la banque.
Pour beaucoup de Tunisiens, cette procédure reste largement méconnue. Pourtant, elle est devenue l’un des principaux outils de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Les banques, les assurances, les établissements de paiement, les promoteurs immobiliers et plusieurs autres professions réglementées, comme les bijoutiers, sont tenus par la loi de signaler toute opération qu’ils jugent inhabituelle ou dont ils ne parviennent pas à établir clairement l’origine économique.
Ce changement de culture apparaît en filigrane dans le dernier bulletin stratégique publié mercredi 1er juillet 2026 par la CTAF. Consacré au financement du terrorisme, ce document de 23 pages ne se limite pas à dresser le portrait des réseaux suspects. Il raconte aussi, parfois malgré lui, la profonde transformation des pratiques bancaires en Tunisie.
Une explosion qui ne raconte pas toute l’histoire
Le premier chiffre du rapport saute aux yeux. En cinq ans, le nombre de DS adressées à la CTAF est passé de 446 en 2020 à 1.334 en 2025. Après une légère baisse en 2021, la progression est continue et particulièrement marquée à partir de 2023.
À première vue, la conclusion paraît évidente : les opérations suspectes liées au terrorisme et au blanchiment d’argent explosent. La réalité est pourtant plus nuancée.
Car une DS n’est ni une condamnation, ni même la preuve qu’une infraction a été commise. Il s’agit d’un signalement effectué par un établissement assujetti lorsqu’il estime ne pas disposer d’explications suffisantes pour comprendre une opération financière. La mission de la CTAF consiste ensuite à analyser ces informations, à les croiser avec d’autres données et, lorsque les soupçons apparaissent suffisamment sérieux, à transmettre un rapport au procureur de la République.
Autrement dit, une hausse des déclarations ne signifie pas automatiquement une hausse équivalente des activités criminelles.
Elle peut également traduire une vigilance accrue des établissements financiers.
C’est précisément l’analyse que nous livrent plusieurs avocats pénalistes près la Cour de cassation, interrogés par Business News. Tous confirment « que les banques ont profondément modifié leurs pratiques ces dernières années », précisant que« les banquiers sur-déclarent à la CTAF par prudence quitte à mettre leurs clients dans l’embarras. »
Plusieurs dossiers de blanchiment d’argent ont conduit des responsables bancaires à être entendus par les brigades spécialisées. Sans remettre en cause leur bonne foi, ces auditions ont contribué à installer une nouvelle culture de prudence au sein des établissements bancaires.
Le chef d’agence d’une grande banque tunisienne confie : « Je préfère désormais signaler un dossier lorsque l’origine des fonds me paraît insuffisamment documentée plutôt que courir le risque d’avoir, un jour, à justifier mon silence, voire d’être mis en cause, devant le pôle économique et financier, les brigades d’El Gorjani ou de l’Aouina, ou encore le pôle antiterroriste. »
Le banquier ne se contente donc plus d’exécuter une opération ou de gérer un compte. Il doit comprendre la logique économique qui sous-tend les mouvements financiers de son client. Un dépôt inhabituel, des versements en espèces répétés, des virements provenant de pays sensibles, une activité qui ne correspond pas au profil déclaré ou encore des explications jugées incohérentes peuvent désormais conduire à un signalement.
Cette évolution répond aux exigences internationales en matière de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Le rapport de la CTAF rappelle d’ailleurs que les fonds utilisés peuvent provenir de sources parfaitement licites (salaires, revenus personnels ou dons) et que les opérations concernées portent parfois sur des montants relativement modestes, ce qui rend leur détection particulièrement complexe.
En d’autres termes, ce n’est pas toujours l’argent qui est suspect. C’est parfois l’absence d’explication convaincante sur son origine ou sa destination.

Quand le banquier devient enquêteur
Pour certains clients, cette évolution peut donner le sentiment que leur banquier mène un véritable travail d’investigation policière.
Le rapport publié par la CTAF permet de comprendre pourquoi.
Car derrière une opération qui paraît anodine peuvent parfois se cacher des circuits beaucoup plus sophistiqués. Les analystes financiers ne recherchent pas uniquement des montants importants ou des mouvements spectaculaires. Ils s’intéressent surtout aux incohérences, aux comportements inhabituels et aux opérations qui, prises isolément, semblent banales mais finissent, une fois assemblées, par raconter une tout autre histoire.
C’est précisément cette histoire que révèle le rapport de la CTAF. Derrière les graphiques et les statistiques se dessine une véritable cartographie des chemins empruntés par l’argent suspect, depuis son entrée dans le système financier jusqu’aux mécanismes utilisés pour brouiller sa traçabilité.
Les nouveaux chemins de l’argent sale
Contrairement à l’image véhiculée par le cinéma, l’argent sale ne circule plus nécessairement dans des valises remplies de billets ou par l’intermédiaire de réseaux clandestins aux méthodes spectaculaires.
Il emprunte les mêmes circuits que ceux utilisés quotidiennement par des millions de personnes : un compte bancaire, un mandat postal, un chèque, un virement, un portefeuille électronique ou une carte bancaire.
Cette banalité complique le travail des banques et des enquêteurs.
Le rapport de la CTAF montre ainsi que les opérations les plus souvent rencontrées ne présentent pas, à première vue, un caractère exceptionnel. Les fonds proviennent parfois de revenus licites, transitent par plusieurs comptes avant d’être retirés en espèces ou servent à financer des dépenses parfaitement ordinaires comme des billets d’avion ou des réservations d’hôtel. Pris séparément, chacun de ces mouvements paraît anodin. C’est leur accumulation qui finit par éveiller les soupçons.
Les analystes de la CTAF ne recherchent donc pas un virement spectaculaire de plusieurs millions de dinars. Ils s’efforcent de reconstituer un puzzle dont chaque pièce paraît insignifiante, mais dont l’assemblage révèle parfois une logique beaucoup plus inquiétante.
L’association qui paraissait irréprochable
Le rapport illustre cette réalité à travers plusieurs cas anonymisés.
L’un d’eux concerne une association caritative présidée par un homme d’affaires tunisien résidant à l’étranger. Pendant plusieurs années, son compte bancaire a enregistré des encaissements par chèques provenant de personnes physiques et de sociétés opérant dans différents secteurs d’activité, ainsi que d’importants versements en espèces effectués par des tiers. Jusque-là, rien de nécessairement illégal.
Mais les dépenses de l’association attirent l’attention : règlements en faveur d’hôtels implantés dans un pays considéré comme à haut risque, paiements à des agences de voyages, compagnies aériennes, retraits d’espèces répétés et virements bénéficiant à des personnes politiquement exposées, sans justification économique apparente.
En recoupant ces informations avec d’autres sources, les analystes concluent que le président de l’association est soupçonné d’avoir soutenu financièrement des réseaux terroristes et d’être impliqué dans des opérations de blanchiment d’argent.
Ce cas illustre parfaitement l’un des enseignements majeurs du rapport : les structures utilisées pour faire circuler des fonds ne sont pas nécessairement fictives. Elles peuvent exercer une activité réelle tout en servant ponctuellement de support à des opérations illicites.
Pourquoi les espèces restent incontournables
Si les outils financiers évoluent, une constante demeure : les espèces.
Le rapport de la CTAF montre qu’elles restent, avec les virements et les mandats, parmi les instruments les plus fréquemment rencontrés dans les dossiers analysés. Les retraits répétés, les dépôts importants ou les versements effectués par des tiers constituent toujours des signaux d’alerte majeurs. Mais la nouveauté réside ailleurs.
Depuis quelques années, les enquêteurs voient apparaître de nouveaux moyens de circulation des fonds : portefeuilles électroniques, cartes bancaires internationales ou encore transferts interbancaires plus sophistiqués. La criminalité financière évolue au même rythme que les technologies de paiement.
L’époque où l’argent sale circulait exclusivement en liquide appartient désormais au passé.
Une nouvelle culture bancaire
Reste une question que le rapport n’aborde pas : celle du client honnête pris dans les mailles de ce filet élargi. Un virement familial, une vente immobilière, un héritage transféré depuis l’étranger, autant d’opérations parfaitement licites qui peuvent, elles aussi, déclencher une DS. Pour la banque, le risque juridique justifie la prudence. Pour le client, elle se traduit parfois par un compte gelé sans explication.
Dans cette lutte, les banques occupent une place centrale. Le rapport montre qu’elles sont, avec l’Office national des postes, à l’origine de l’immense majorité des déclarations de soupçon adressées à la CTAF. Elles constituent la première ligne de détection des opérations inhabituelles.
Ce rôle dépasse désormais largement la simple gestion des comptes.
Les établissements doivent connaître leurs clients, comprendre leurs activités, identifier les incohérences entre leur profil économique et les opérations réalisées, demander des justificatifs lorsque cela s’avère nécessaire et, en cas de doute persistant, transmettre une déclaration.
Cette vigilance accrue est appelée à s’intensifier.
Les normes internationales de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme imposent des exigences toujours plus élevées en matière de conformité, tandis que les établissements financiers savent qu’une défaillance peut engager leur responsabilité.
Pour les clients, cette évolution signifie qu’une question jugée intrusive n’est pas forcément le signe d’une suspicion personnelle. Elle répond souvent à une obligation réglementaire devenue incontournable.
Le mérite principal du rapport publié par la CTAF n’est finalement pas de révéler l’existence de réseaux criminels.
Il montre surtout que la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme ne se joue plus seulement dans les bureaux des magistrats ou des services de renseignement. Elle commence désormais au guichet d’une banque, derrière l’écran d’un conseiller clientèle ou lors de l’analyse d’une opération qui, à première vue, paraît parfaitement ordinaire.
Et c’est sans doute la principale leçon que laisse entrevoir, entre les lignes, le dernier bulletin stratégique de la CTAF. Derrière les statistiques et les typologies, il raconte la naissance d’une nouvelle culture bancaire, où la vigilance est devenue la règle et où l’argent ne circule plus jamais tout à fait anonymement.
Derrière cette simple question « Pouvez-vous nous expliquer l’origine de ces fonds ? » se cache désormais tout un dispositif de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Une question devenue banale, mais qui raconte, à elle seule, la profonde mutation du système bancaire tunisien.
Maya Bouallégui












2 commentaires
Hannibal
Lutter contre l’argent sale et contre les opérations financières illicites c’est tout-à-fait normal.
Mais attention à l’excès de zèle par les banques et par l’administration qui entrave l’activité économique et par conséquent l’emploi.
La Tunisie se vante du poids des TRE dans l’apport des devises mais est-elle sûre que tous ces transferts sont licites de bout en bout.
Les 26 milliards de cash qui circulent échappent presque à tout contrôle.
Les transactions immobilières doivent être soumises au contrôle d’un notaire.
Les constructions de maisons neuves permettent souvent d’utiliser de l’argent liquide non déclaré.
Au fond, il faut s’interroger jusqu’au on peut aller en matière de serrages de vis pour assainir et y gagner.
Mhammed Ben Hassine
1334 DS en 2025
Pouvons nous connaître combien de ds à abouti à une enquête judiciaire