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Inchallah : petit traité de l’incertitude tunisienne

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Par Amin Ben Khaled

    Par Amin Ben Khaled

    Il y a, dans la Tunisie d’aujourd’hui, deux pays qui se superposent sans jamais complètement coïncider. Le premier est celui des indicateurs, des rapports d’experts, des plans de réforme et des conditionnalités du Fonds monétaire international. C’est un pays que l’on mesure, que l’on quantifie, que l’on projette dans des graphiques et des tableaux. Le second est celui des cafés enfumés, des files d’attente devant les administrations, des conversations qui s’étirent dans la chaleur du soir. C’est un pays que l’on habite, que l’on subit, que l’on raconte. Entre ces deux pays, il y a un gouffre. Et ce gouffre a un nom. Il tient en un seul mot, trois syllabes qui font office de passe-frontière entre le monde de la planification et celui de l’expérience vécue : inchallah, « si Dieu le veut ».

    Ce mot, tout le monde le connaît en Tunisie. Le croyant le prononce avec ferveur, l’incroyant avec habitude, l’enfant avec innocence, le vieillard avec lassitude. Il est le tissu conjonctif des conversations, le lubrifiant des transactions, le garde-fou des promesses. Mais il est aussi, pour l’observateur pressé, le symptôme d’un mal : celui d’une société qui ne parvient pas à s’arracher au fatalisme, qui se réfugie dans la Providence pour éviter d’affronter ses responsabilités. On voudrait ici prendre le contre-pied de ce procès. Non pour idéaliser inchallah, mais pour en restituer la complexité, l’ambivalence, la profondeur. Car ce mot n’est pas un archaïsme. Il est une philosophie en acte, une métaphysique du quotidien, un rapport au temps, à l’action et à l’incertitude qui dit quelque chose d’essentiel sur la manière dont les Tunisiens habitent leur histoire.

    La grammaire de l’incertain

    Commençons par l’usage. Inchallah est partout. Il ponctue les conversations, clôt les transactions, accompagne les projets. « À demain, inchallah ». « Le dossier sera prêt la semaine prochaine, inchallah ». « Je viendrai te voir, inchallah ». Aucun énoncé portant sur l’avenir n’échappe à son ombre portée. Mais que fait exactement ce mot ? Quelle opération accomplit-il sur la phrase qu’il vient sceller ?

    Sa fonction grammaticale apparente est de suspendre la certitude. Dire inchallah, c’est rappeler que l’avenir n’appartient pas au locuteur, qu’une instance supérieure – Dieu, le destin, le cours imprévisible des choses –  peut toujours défaire ce que la volonté humaine projette. Le mot opère un décentrement : il retire au sujet parlant la maîtrise de l’énoncé pour la remettre à une extériorité radicale. Mais cette description théologique est insuffisante. Car inchallah n’est pas seulement l’expression d’une piété. Il est aussi, et peut-être surtout, un outil social, un instrument de navigation dans un monde incertain.

    Dans une société où les institutions ne garantissent rien, où la parole donnée n’engage que celui qui veut bien s’en souvenir, où les projets les mieux ficelés sont défaits par des forces qui échappent à tout contrôle –  administration arbitraire, économie erratique, géopolitique capricieuse –, inchallah est une assurance contre la déception. Il protège celui qui promet et celui qui reçoit la promesse. Il crée un espace de flottement où l’échec n’est pas une faute morale mais une contingence acceptée d’avance.

    Une théologie de l’action humaine

    Pour saisir la profondeur du mot, il faut remonter à sa source coranique. L’injonction « Ne dis jamais d’une chose : je le ferai demain, sans ajouter : si Dieu le veut » (Sourate Al-Kahf, versets 23-24) est le fondement scripturaire de l’usage. Mais le texte sacré ne fait qu’expliciter une théologie plus vaste : celle de la toute-puissance divine, qui implique que la volonté humaine n’est jamais la cause efficiente de ses actes. Dieu crée les actes des hommes ; l’homme ne fait que se les approprier. Cette doctrine, qui traverse toute la théologie musulmane classique, a des conséquences anthropologiques immenses.

    Si l’action humaine n’est jamais pleinement sienne, alors la responsabilité est toujours partagée avec l’Autre divin. L’échec n’est pas une défaillance du moi ; il est un décret de Dieu. La réussite n’est pas une victoire du mérite ; elle est une grâce. Inchallah est le rappel permanent de cette asymétrie constitutive. En Occident moderne, l’action est pensée comme un prolongement de la volonté autonome, et l’échec est une tache sur le sujet. Dans l’univers d’inchallah, l’action est une participation à un ordre qui la dépasse, et l’échec est une épreuve, non une condamnation.

    Cette théologie de l’action a des effets sociaux considérables. Elle allège la pression qui pèse sur l’individu. Dans les sociétés modernes, l’échec est une honte privée ; dans une société façonnée par inchallah, il est une expérience collective, un moment du destin que la communauté reconnaît comme tel. On comprend mieux, dès lors, cette résilience tunisienne qui étonne les observateurs extérieurs : elle n’est pas une vertu psychologique, mais le produit d’une cosmologie où l’échec a sa place légitime, où il n’est pas une anomalie mais une possibilité toujours ouverte, intégrée à l’avance dans le cours des choses.

    Le temps suspendu

    Inchallah est aussi un opérateur temporel. En conditionnant l’avenir à la volonté divine, il introduit une indétermination radicale dans le futur. Le temps n’est plus une ligne continue que l’action humaine peut planifier, prévoir, maîtriser. Il devient une succession d’instants possibles, une nuée de bifurcations potentielles. Demain n’est jamais la simple continuation d’aujourd’hui. Demain est un autre monde, que Dieu seul connaît.

    Cette temporalité a des conséquences pratiques immédiates. Elle rend difficile la planification à long terme, la coordination des actions, l’engagement ferme. Comment prendre rendez-vous, comment fixer une échéance, comment signer un contrat dans un monde où inchallah rappelle en permanence la vanité des certitudes humaines ? Les étrangers qui visitent la Tunisie se heurtent souvent à ce mur d’indétermination, qu’ils interprètent comme de la désinvolture ou de l’incompétence. Mais ce qu’ils rencontrent est bien plus profond : une conception du temps qui n’est pas la leur, une manière d’habiter la durée qui ne passe pas par la maîtrise rationnelle du futur.

    Le temps d’inchallah n’est pas le temps de la performance. Il n’est pas orienté vers la maximisation, l’efficacité, le rendement. Il est un temps de la patience et de l’attente, un temps où l’important n’est pas de produire mais de durer. Ce temps a sa propre sagesse, que la modernité capitaliste a largement perdue. Mais il a aussi son coût : comment attirer les investissements, comment bâtir des infrastructures, comment réformer l’administration dans une culture temporelle où les délais sont toujours provisionnels, où le respect de l’échéance est une option et non une obligation ?

    La promesse sans signature

    Inchallah transforme la nature même de la promesse. Dans une société régie par le droit, la promesse est un engagement qui lie le sujet et qui peut être sanctionné s’il n’est pas tenu. Le contrat est une promesse écrite, un serment laïcisé. Mais inchallah rend la promesse fondamentalement conditionnelle. Promettre avec inchallah, ce n’est pas s’engager, c’est indiquer une intention. La différence est capitale.

    Cette conditionnalité a une vertu : elle protège la relation sociale. Si la promesse n’est pas tenue, ce n’est pas une trahison, c’est une contingence. Le lien n’est pas rompu ; il est simplement reporté. Inchallah permet de dire non sans dire non, de refuser sans conflit, de se dérober sans rompre. « Je te paierai demain, inchallah » : si le paiement ne vient pas, ce n’est pas la faute du débiteur, c’est Dieu qui ne l’a pas voulu. La formule désamorce le conflit, évite la confrontation, préserve la surface polie du lien social.

    Mais cette même conditionnalité a un vice : elle dissout la confiance au moment même où elle prétend la préserver. Comment se fier à une parole qui inclut, dans son énoncé même, la possibilité de sa propre rétractation ? Comment construire des institutions stables sur un sol verbal aussi mouvant ? Le paradoxe d’inchallah est qu’il protège les liens interpersonnels tout en fragilisant le lien social dans son ensemble. Il rend la vie quotidienne plus fluide, plus indulgente, plus humaine peut-être, mais il sape les fondements de la confiance impersonnelle sans laquelle aucune économie moderne, aucune administration efficace, aucun État de droit ne peuvent fonctionner.

    Le pré carré de la liberté

    Il faut pourtant se garder d’une lecture trop unilatérale. Inchallah n’est pas seulement un obstacle au développement ou un archaïsme à dépasser. Il est aussi un espace de liberté, un jeu dans la mécanique des obligations sociales. Dans une société où la pression collective peut être écrasante – pression de la famille, du voisinage, du regard des autres –, inchallah offre une échappatoire. Il permet de ne pas dire oui tout en ne disant pas non. Il ménage un espace d’indétermination où le sujet peut respirer.

    La femme à qui l’on demande quand elle va se marier, le jeune homme à qui l’on demande quand il va trouver du travail, le fonctionnaire à qui l’on demande quand le dossier sera traité : tous répondent inchallah. Et dans ce mot, il y a un refus poli, une résistance douce à l’injonction sociale. Inchallah est un bouclier verbal, une manière de se soustraire sans s’opposer, de gagner du temps, de préserver son quant-à-soi. Il est la politesse de la dérobade, l’élégance du refus.

    C’est pourquoi il ne faut pas se hâter de condamner inchallah au nom de la modernité. Le mot remplit des fonctions que la modernité ne remplit pas : il protège l’individu de la tyrannie de la promesse, il lui donne un refuge contre l’assignation à l’avenir, il lui permet de ne pas être réduit à sa parole. Dans un monde où tout devrait être planifié, anticipé, contractualisé, inchallah rappelle qu’il y a une sagesse de l’indétermination, un art de l’incertain qui est aussi un art de vivre.

    Entre Dieu et l’histoire

    Reste une dernière dimension, la plus subtile peut-être. Inchallah est un mot qui fait tenir ensemble deux ordres de réalité : l’ordre divin et l’ordre humain, le transcendant et l’immanent. Il est une couture entre ciel et terre, un point de passage entre la foi et l’action. Dans un pays où la religion imprègne la vie quotidienne sans nécessairement la régenter, inchallah est le témoin discret de cette présence du sacré dans le profane.

    On peut prononcer inchallah avec une ferveur mystique ou avec un haussement d’épaules désabusé, avec la piété du croyant ou le cynisme du désenchanté. Le mot accueille tous les degrés de sincérité, de la foi ardente à l’habitude vidée de sens. Et c’est peut-être cette plasticité qui fait sa force. Inchallah est un mot démocratique : il appartient à tous, du cheikh au mécréant, du riche au misérable, du puissant à l’humble. Il ne discrimine pas, il ne juge pas. Il est un bien commun du langage, un patrimoine immatériel partagé.

    Alors, inchallah est-il une bénédiction ou une malédiction pour la Tunisie ? La question est mal posée. Le mot n’est ni bon ni mauvais. Il est un fait, une donnée de l’expérience tunisienne, aussi réel que le soleil méditerranéen ou le vent du Sahara. Il ne s’agit pas de l’éradiquer ni de le célébrer naïvement. Il s’agit de le comprendre, de mesurer ce qu’il rend possible et ce qu’il empêche, ce qu’il ouvre et ce qu’il ferme.

    La modernité tunisienne, si elle doit advenir, ne se fera pas contre inchallah, mais avec lui. Elle devra inventer une manière de planifier sans nier l’incertitude, de contractualiser sans nier la transcendance, de s’engager sans nier la fragilité des choses humaines. Tâche immense, paradoxale peut-être, mais qui est à la mesure d’un pays dont l’histoire tout entière est une négociation entre l’Orient et l’Occident, la tradition et la modernité, la foi et la raison.

    Inchallah, donc, que la Tunisie trouve son chemin. Et ce dernier mot n’est pas une clause de style. Il est la reconnaissance que l’avenir, ici plus qu’ailleurs, n’appartient pas qu’aux planificateurs, qu’aux analystes, qu’aux prophètes de salon. Il est ce qui arrive, ce qui advient, ce qui surprend. Peut-être est-ce là, depuis toujours, la véritable grammaire tunisienne de l’avenir.

    BIO EXPRESS

    Amin Ben Khaled – Avocat au barreau de Tunis

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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    3 commentaires

    1. Gg

      Répondre
      4 juillet 2026 | 11h07

      Il y a de cela une dizaine d’années, je me rendais à Tunis par un vol Tunisair.
      A l’arrivée, en bel orage grondait sur Tunis.
      Alors l’avion est descendu dans la couche nuageuse, dehors tout est devenu noir, des trombes d’eau et de grêle frappaient l’avion, les éclairs jetaient des flashes éblouissants, l’orage de sa grosse main secouait l’avion en tous sens… ambiance de fin du monde.
      Dans l’avion, les passagers s’accrochaient aux sièges, certains poussaient des cris, des coffres à bagages s’ouvraient…
      Et après quelques minutes, le commandant de bord a fait une annonce, en arabe puis en français :
      « Mesdames Messieurs chers passagers, dans quelques minutes nous serons posés sur l’aéroport international de Tunis Carthage, inchallah! ».
      Et il a magnifiquement posé l’avion.
      Encore aujourd’hui, je ne sais pas si son inchallah exprimait un doute, une crainte, ou s’il donnait les commandes à Dieu!
      Je sais seulement que sa voix était celle de quelqu’un qui prend son pied!

    2. Vladimir Guez

      Répondre
      2 juillet 2026 | 20h00

      C’est un très beau texte.
      La vrai réponse a l’incertitude n’est ni le fatalisme (en tout cas l’inaction) du l’Inchallah ni l’illusoire de la planification. Vous opposez ce qui sont les deux revers d’une même médaille.
      L’incertitude se probabilise. Et les probabilités font les gagnants.
      Ça me fait toujours rire de voir les tunisiens se tirer des balles dans le pieds en misant sur des stratégies perdantes 9 fois sur 10 et exhulter quand celle ci finit par gagner la 10eme fois tout en celebrant et erigeant cela en exemple .

    3. Une simple expression ...

      Répondre
      2 juillet 2026 | 16h55

      Incha’Allah.

      Une simple expression d’humilité active et non de justification à observation passive.

      Une expression d’ humilité pour renforcer proaction sans remplacer action ni alimenter démission par alibidon plus proche du spiritueux que du spirituel.

      De l’alibidon par mécompréhension pour ne rien faire…à l’or à rappelletées entières en l’effort, en le travail et en l’engagement dans la cité sociale, éthique et intellectuelle sans attendre passivement un miracle divin.

      Une expression de la cohérence entre foi et action lumineusement comprise tout du long de la voie spirituelle Tunisienne à plus grandes longueur et centralité de son Histoire

      Une expression bien comprise sous tendant justice sociale, éducation et éthique économique.

      Une expression synthétique des plus profondes et belles.

      Tout donner, avoir tout donné puis continuer… et se/s’en remettre à avec Confiance et Sérénité sans discontinuer tout du long.

      Expression réconciliation-harmonisation entre tradition spirituelle profonde et modernité responsable.

      Sans dilution « spiritueulle » ni rigidité « littéralisieriste ».

      Une expression nullement soporifique ou à résignation démissionnaire façon « inshalla » nonchalent…

      Mais une expression de formule claquante tout en Rappel à humilité galvanisatrice d’action humaine vertueuse et prolifique.

      Une expression à la fois réaliste et ambitieuse en son invitation : il n y a pas que soi qui décide, et en meme temps, quand même agir comme si tout dépendait de soi.

      Plus facile à dire ou à écrire… qu’à faire.

      Elan, allant…et travers humains.

      Incha’Allah en tous les cas…comme pour le reste

      Expression révolutionnaire in fine.

      « Insha’Allah people. »

      https://m.youtube.com/watch?v=pnr-L_v56V0&list=RDpnr-L_v56V0&start_radio=1&pp=ygUWY2F0IHN0ZXZlbnMgbXkgcGVvcGxlIKAHAdIHCQlMCwGHKiGM7w%3D%3D

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