Depuis la révolution, un étrange rituel rythme la vie publique tunisienne. Chaque fois qu’une personnalité issue du camp progressiste entreprend une autocritique, même partielle, elle devient aussitôt la cible privilégiée des réseaux sociaux. Les adversaires s’en emparent comme d’un aveu. Les alliés y voient une trahison. Entre les deux, toute nuance disparaît.
La dernière victime de ce mécanisme est l’universitaire et chercheuse Raja Ben Slama.
Jeudi 2 juillet, elle publie un texte dans lequel elle reconnaît avoir cru, au fil des années, à des campagnes de désinformation visant les dirigeants islamistes. Elle affirme avoir été influencée par des récits construits par des responsables politiques, des médias et des acteurs de la société civile dont l’objectif était, selon elle, de discréditer leurs adversaires. Elle prend toutefois soin de préciser que son opposition aux islamistes demeure intacte. Ce qu’elle remet en cause n’est pas le combat lui-même, mais certaines méthodes employées pour le mener. Sur ce point, on ne peut que lui donner raison.
Une démocratie ne se renforce jamais par le mensonge. Un combat politique n’est honorable que s’il s’appuie sur des faits. Refuser la manipulation, même lorsqu’elle vise un adversaire que l’on combat, est la condition minimale de toute crédibilité intellectuelle. Une cause juste ne devient pas plus juste parce qu’on lui ajoute des contrevérités.
L’histoire aurait pu s’arrêter là. Elle ne s’est évidemment pas arrêtée là.
L’introspection ne vaut pas absolution
Les islamistes se sont empressés de transformer cette introspection en certificat d’innocence. Ils n’y ont vu ni une réflexion sur les méthodes, ni un appel à davantage de rigueur. Ils y ont vu la confirmation de leur récit favori : celui d’un mouvement persécuté, calomnié, victime d’une gigantesque machination politico-médiatique depuis quinze ans.
Ce réflexe n’a rien de nouveau. Depuis 2011, la posture victimaire constitue l’un des ressorts les plus constants du discours islamiste. Elle permet d’éluder les responsabilités en ramenant toute critique à une simple campagne de diffamation. Chaque erreur devient une invention. Chaque remise en cause la preuve d’un complot.
C’est à partir de ce moment-là que le raisonnement de l’universitaire cesse d’être convaincant. Car reconnaître qu’il y a eu, ici ou là, des exagérations, des approximations ou des raccourcis ne signifie pas que le récit général était mensonger. Entre une imprécision et une falsification, il existe une différence fondamentale. La première relève de l’erreur. La seconde suppose l’intention de tromper.
Le texte de Mme Ben Slama franchit cette frontière et, à partir de là, l’autocritique ouvre la voie à une réécriture de cette décennie.
Entre l’erreur et le mensonge
Prenons les exemples qu’elle cite. L’idée selon laquelle les islamistes auraient été massivement indemnisés après la révolution est présentée aujourd’hui comme un mensonge. Pourtant, la réalité est infiniment plus complexe.
La vérité est que des milliers de militants islamistes ont été intégrés dans la fonction publique avec reconstitution de carrière et prise en compte d’années d’ancienneté qu’ils n’avaient jamais effectivement exercées. Le cas le plus emblématique demeure celui de feu Moncef Ben Salem qui, devenu ministre de l’Enseignement supérieur, valida lui-même les années lui permettant d’être reclassé comme professeur-chercheur.
Il est tout aussi vrai que le processus de réparation porté par l’Instance Vérité et Dignité ouvrait la voie à des indemnisations financières d’une ampleur considérable. Les procédures étaient engagées. Les revendications existaient. Plusieurs responsables d’Ennahdha répétaient sur tous les toits que l’État devrait et allait payer.
Dire que tout cela serait une pure invention relève donc davantage de la simplification que de la vérité.
Le même raisonnement vaut pour l’Instance Vérité et Dignité elle-même.
Quand Mme Ben Slama dit que l’instance était diabolisée, sur la base de mensonges, ceci est factuellement faux. L’IVD a été diabolisée, car elle a été partiale, qu’elle a tenté de réécrire l’Histoire et qu’elle a présenté des terroristes en victimes.
C’est une différence essentielle. Et elle change tout.
Autre exemple cité par l’universitaire, celui du fameux « milliard chinois » versé sur le compte personnel de Rafik Abdessalem.
Oui, ceux qui parlaient d’un milliard avaient tort. C’était un million de dinars. Oui, ceux qui parlaient du compte personnel de Rafik Abdessalem avaient tort. Il s’agissait du compte spécial mis à la disposition du ministre des Affaires étrangères. Business News avait, à l’époque, publié les documents et pris soin de distinguer le compte spécial du compte personnel. Les faits n’ont jamais été contestés, car le virement, lui, a bien existé.
Et c’est précisément là où je refuse que l’on parle de mensonge.
Un mensonge consiste à inventer un fait. Ici, personne n’a inventé le virement. Certains se sont trompés sur son montant ou sur sa qualification. C’est très différent, la nuance est essentielle.
Parce que si l’on commence à qualifier de mensonge toute imprécision, alors plus aucun débat politique n’est possible.
Le diable est dans les détails
Même raisonnement pour l’assassinat de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. Pendant des années, beaucoup ont affirmé qu’Ennahdha était derrière ces assassinats.
La justice ne l’a pas établi. C’est un fait. Et lorsqu’un tribunal se prononce, son jugement s’impose à tous.
Mais est-ce suffisant pour conclure que tout ce qui a été dit pendant dix ans n’était qu’un immense mensonge ? Certainement pas.
Les assassins étaient bien des islamistes. Pas ceux d’Ennahdha, certes, mais des islamistes quand-même.
Le pays vivait bien sous un climat de violence politique inédit. Les ligues dites de protection de la révolution existaient bel et bien.
Les discours de haine étaient une réalité. Les menaces contre les opposants étaient publiques. Certains parmi nous avaient carrément une protection policière.
Et le jugement lui-même repose sur un acte d’accusation élaboré sous l’autorité de Béchir Akremi, aujourd’hui poursuivi pour ses liens présumés avec Ennahdha.
Tous ces éléments ne prouvent évidemment pas la responsabilité d’Ennahdha dans les assassinats. Personne ne peut sérieusement soutenir le contraire.
Mais ils interdisent tout autant d’affirmer que les soupçons exprimés pendant toutes ces années relevaient d’une pure invention. Là encore, le diable se cache dans les détails.
Le problème n’est pas l’erreur, mais le repentir
Oui, des journalistes ont souvent simplifié des dossiers complexes. Oui, des responsables politiques ont fait des raccourcis. Oui, certains citoyens ont confondu islamistes, salafistes, terroristes et membres d’Ennahdha. Je ne le nie pas une seconde.
Mais ces raccourcis ne sont pas tombés du ciel. Ils ne sont pas nés dans un laboratoire de propagande. Ils sont nés d’une décennie durant laquelle les Tunisiens voyaient défiler les violences politiques, les discours incendiaires, les ambiguïtés permanentes et les compromissions de toutes sortes.
Voilà pourquoi je refuse le mot « mensonge ». Il est excessif, injuste et conduit à une conclusion qui l’est tout autant.
Car à partir du moment où l’on présente cette décennie comme une succession de mensonges fabriqués contre les islamistes, on finit inévitablement par présenter ces derniers comme les victimes d’une immense injustice historique.
C’est précisément là où je ne peux plus suivre Raja Ben Slama.
À mes yeux, elle commet une double erreur.
Une erreur d’analyse, d’abord, en mettant sur le même plan une invention délibérée et une approximation, parfois grossière, parfois malhonnête, mais construite à partir de faits réels.
Une erreur politique ensuite. Car en demandant pardon aux islamistes, elle ne corrige pas seulement quelques excès de langage. Elle leur accorde quelque chose qu’ils n’ont jamais accordé à leurs adversaires : le bénéfice de l’autocritique.
Et c’est là que le véritable problème commence.
Les responsabilités oubliées des islamistes
De quoi parle-t-on au juste ?
On demande aujourd’hui au camp laïco-progressiste de reconnaître ses erreurs. Très bien. L’exercice est sain. Il est même indispensable dans une démocratie.
Mais où est l’exercice inverse ? Où est la moindre remise en question des islamistes ?
Qui les a entendus demander pardon pour les campagnes de haine qu’ils ont menées ? Qui les a entendus reconnaître leurs propres mensonges ? Qui les a entendus admettre leurs propres manipulations ?
Avec ses excuses, Raja Ben Slama oublie que ce sont bel et bien des islamistes qui sont responsables de la mort de Socrate Cherni, de Lotfi Nagdh, de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi.
Avec ses excuses, Raja Ben Slama blanchit Sihem Ben Sedrine, alors que celle-ci était épinglée (preuves à l’appui) par ses propres pairs Noura Borsali, Ibtihel Abdellatif, Khemaïs Chammari et par une institution de l’État, la cour des comptes.
Elle balaie en quelques lignes leurs innombrables griefs et mensonges.
Ce sont bien des islamistes qui ont passé dix ans à présenter Bourguiba et Ben Ali comme deux monstres sans jamais reconnaître ce qu’ils avaient construit pour ce pays.
Ce sont bien des islamistes qui ont usé et abusé des mosquées pour gagner les élections de 2011 et de 2014, et qui les ont inondées d’argent du Qatar et de Turquie pour financer leurs campagnes et leurs médias de propagande.
Ce sont bien des islamistes qui ont transformé Persepolis, El Abdellia, Nessma TV, les artistes, les journalistes et tous ceux qui pensaient autrement en ennemis de l’islam, inventant au passage les « médias de la honte » et le « zéro virgule » pour délégitimer la parole libre.
C’est bien un islamiste qui, en direct, depuis l’hémicycle de l’Assemblée, a présenté un complément alimentaire comme un remède radical contre le Covid.
Ce sont bien des islamistes qui ont promis à leurs adversaires potences et lynchages, un sixième califat, et une Tunisie réduite au rang de simple wilaya, niant jusqu’à l’idée même de République.
Ce sont bien des islamistes qui ont agressé physiquement et verbalement, sous l’hémicycle du parlement, Abir Moussi et des députés d’Attayar.
Ce sont bien des islamistes qui ont fait entrer au parlement des visiteurs fichés S17, allant jusqu’à agresser verbalement des agents des frontières qui tentaient de les empêcher de quitter le territoire.
Ce sont bien des islamistes qui ont envoyé nombre de nos jeunes rejoindre les camps terroristes en Syrie et en Irak, et ce sont eux-mêmes qui appelaient au jihad dans nos mosquées.
Ce sont bien les islamistes qui ont contribué à installer au pouvoir Kaïs Saïed, en diabolisant son adversaire de l’époque avant de pactiser ensuite avec ce même adversaire.
Et c’est bien un islamiste, Rached Ghannouchi, qui n’a cessé de violer le règlement intérieur du parlement, créant de fait une tension qui a abouti au 25-Juillet. Ce ne sont pas Abir Moussi et Samia Abbou qui ont justifié l’acte de Kaïs Saïed, comme le répètent sans cesse les islamistes (un énième mensonge), mais Rached Ghannouchi, Seïfeddine Makhlouf, Ridha Jaouadi, Rached Khiari et des dizaines d’autres.
Tout cela n’autorise pas à réécrire une décennie entière. Soit. Mais cela n’autorise pas pour autant à transformer les principaux acteurs de cette décennie en victimes de l’Histoire.
L’inversion des rôles
C’est cette inversion des rôles que je refuse. Parce qu’elle est fausse, injuste et prépare déjà les révisions historiques de demain.
Les islamistes ont droit, comme n’importe quel citoyen, à une justice indépendante, à des procès équitables et au respect scrupuleux de leurs droits.
Je l’ai écrit hier. Je l’écris encore aujourd’hui.
Je continuerai à dénoncer les dossiers montés de toutes pièces contre Rached Ghannouchi, Ajmi Lourimi ou Noureddine Bhiri, comme je dénoncerais ceux visant n’importe quel autre adversaire politique.
Mais défendre leurs droits n’implique pas de leur demander pardon. Les deux combats n’ont rien à voir.
On peut refuser l’arbitraire sans absoudre le passé.
On peut défendre l’État de droit sans blanchir dix années de dérives.
On peut exiger des procès équitables sans oublier ce que fut cette décennie.
Le camp progressiste et laïc n’a pas à demander pardon. Il n’a fait que défendre une certaine idée de la Tunisie : une Tunisie moderne, ouverte, républicaine, à l’opposé de cette Tunisie afghanisée que voulaient, et que veulent encore pour beaucoup d’entre eux, les islamistes. Nous n’avons pas à nous excuser d’avoir voulu une République où les lois s’écrivent au Parlement et non dans les mosquées. Nous n’avons pas à nous excuser d’avoir refusé que la religion dicte la politique. C’est ce combat que nous avons mené hier et que nous continuerons à mener demain.
Raja Ben Slama a cru faire œuvre de justice en demandant pardon. Elle a obtenu exactement l’effet inverse.
Les islamistes ne l’ont ni remerciée ni saluée. Ils l’ont lynchée.
Comme ils lynchent depuis quinze ans tous ceux qui osent ne pas épouser totalement leur récit.
Cette réaction, à elle seule, dit peut-être davantage sur cette mouvance que tous les débats historiques.
Car un adversaire démocratique accepte la critique, y compris lorsqu’elle lui est favorable.
Un mouvement enfermé dans une logique victimaire, lui, n’accepte jamais qu’une seule chose : qu’on lui donne raison.
Et c’est pour cela que je refuse de demander pardon aux islamistes, car je ne suis pas amnésique. Le pardon est une vertu. L’oubli, lui, est une faute.











6 commentaires
Gg
Monsieur Bahloul,
Voilà pourquoi je vous respecte, et vous admire.
Cette lucidité dans la lecture des faits, et de l’analyse, la qualité et l’intelligence de vos réflexions ne courent pas les rues.
Vous êtes un grand parmi les grands, nous n’avons plus, en France de journaliste de cette honnêteté et de cette intelligence, les Tunisiens doivent le savoir!
Merci, merci pour pour votre acharnement à éclairer les lecteurs.
Merci encore!
Bousenaze neuneuse un jour, bousenaze neuneuse toujours visiblement sur la question...
Et tant d’autres en découlant ou encore dans d’autres domaine au passage…
Au regard de la chronique et de majorité des commentaires actuels comme sans nul doute à venir.
Malgré l’évidence des faits, des tenants et des aboutissants de la contre révolution antidémocratique.
Tout ça…pour « ça ».
Pathétiques.
Vladimir Guez
Le pays ou les cerveaux moisissent à refaire le match…. pathétique chronique.
HatemC
Un p’tit dernier pour résumer ….
Raja Ben Slama fait preuve d’une mémoire sélective.
Elle revient longuement sur les erreurs commises par les adversaires des islamistes, mais elle semble beaucoup moins exigeante lorsqu’il s’agit d’évoquer les responsabilités politiques d’Ennahdha durant la décennie 2011-2021 :
– climat de violence,
– instrumentalisation de la religion,
– polarisation de la société,
– dérives des Ligues de protection de la révolution,
– usage politique des mosquées,
– ambiguïtés face au salafisme ou encore blocages institutionnels.
Cette asymétrie donne le sentiment d’une autocritique à sens unique, QUI RISQUE DE REECRIRE L’HISTOIRE PLUS QU’ELLE NE LA CORRIGE.
HatemC
la question cruciale que je me pose en lisant le texte de RBS sur FB :
Qu’est-ce qui pousse une intellectuelle, engagée depuis des années dans le camp progressiste, à publier un tel pavé dans la mare aujourd’hui ?
Face à la situation politique actuelle en Tunisie, une partie de l’opposition (de gauche, libérale et islamiste) tente de trouver des terrains d’entente ou des narratifs communs pour dénoncer le climat actuel.
Sans même s’en rendre compte, RBS a pu être influencée par ce glissement.
En voulant défendre l’État de droit pour tous (y compris pour ses ennemis politiques), elle s’est laissé glisser vers une victimisation excessive de ces derniers.
Elle pense agir en toute indépendance, mais elle oublie le cynisme politique.
En publiant cela aujourd’hui, elle offre une arme de communication massive aux islamistes qui cherchent désespérément à redorer leur blason et à faire oublier leur propre bilan catastrophique.
Elle n’est peut-être pas manipulée par une personne en particulier, mais elle est manipulée par le timing politique.
iL s’agit très probablement d’un cas de conscience universitaire traité de manière totalement déconnectée de la réalité politique.
En voulant libérer sa conscience des « mensonges », elle est tombée dans le piège de l’angélisme, oubliant que la politique n’est pas un séminaire de recherche, mais un rapport de force où chaque mot est une munition … je continu à penser qu’elle n’a plus les yeux en face des trous …. HC
HatemC
Raja Ben Slama applique une rigueur chirurgicale, presque académique, aux approximations de son propre camp (le camp laïco-progressiste), mais elle passe sous silence la responsabilité systémique d’Ennahdha dans la déstructuration de l’État tunisien. En se focalisant sur des détails factuels (comme le montant exact du « milliard chinois »), elle omet le tableau d’ensemble : dix ans de gouvernance marqués par une instabilité chronique et une tolérance coupable envers les extrémismes.
Pour qu’une autocritique ait une valeur de réconciliation nationale, elle doit être réciproque. Or, comme le rappelle l’article, le mouvement islamiste n’a jamais fait son propre procès idéologique ou politique. Ennahdha n’a jamais demandé pardon pour :
L’infiltration des institutions et le favoritisme à grande échelle.
Les discours de haine sous la coupole du Parlement.
La complaisance initiale face aux courants salafistes djihadistes qui a ensanglanté le pays (assassinats de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, attaques contre les forces de l’ordre).
En concédant des excuses unilatérales, l’universitaire valide le narratif d’Ennahdha sans rien obtenir en retour, si ce n’est un lynchage médiatique.
Le danger de cette « mémoire sélective » est de transformer les principaux acteurs politiques d’une décennie de crise en victimes absolues de l’Histoire.
En qualifiant de « mensonges » les accusations portées contre eux, elle efface la frontière entre l’erreur factuelle et l’intention de nuire. Les Tunisiens n’ont pas inventé le climat de peur, la violence des Ligues de protection de la révolution ou l’effondrement économique ; ils les ont vécus.
C’est pourquoi, pour une grande partie de l’opinion publique tunisienne, ce texte est perçu non pas comme une preuve d’honnêteté intellectuelle, mais comme une faute politique qui prépare le terrain à l’amnésie…. elle n’a plus les yeux en face des trous cette dame ….