Par Abdelwaheb Ben Moussa
En mars 2026, nous écrivions dans ces colonnes que la relance économique tunisienne ne se mesure pas aux annonces ni aux plans affichés, mais à la capacité réelle des banques publiques à prendre des décisions cohérentes, rapides et responsables. En avril, nous soumettions à l’examen les prérequis officiels de l’IA en Tunisie — et montrions que le discours institutionnel ne résistait pas à la confrontation avec les faits. En juillet, la Fédération générale des banques et établissements financiers brandit la menace d’une grève générale sectorielle et met en cause directement les autorités de tutelle. Ce n’est pas une coïncidence de calendrier. C’est la même réalité qui se confirme à chaque étape.
Ce que mars et avril 2026 avaient annoncé — juillet le confirme
La tribune de mars posait une thèse simple : sans structures décisionnelles claires et processus transparents, la relance risque de rester un objectif proclamé plutôt qu’un mouvement tangible, et les ambitions nationales pourraient se heurter à des contraintes internes invisibles mais déterminantes.
La tribune d’avril affinait le diagnostic sur le volet technologique : la Tunisie a lancé la 5G avec trois ans de retard sur les annonces initiales, les projections de déploiement restent modestes — 5,2 % du parc mobile abonné en 2026 selon BMI/Fitch Solutions, 22 % seulement en 2035 — et l’indice risque-récompense du secteur télécoms accuse un déficit de quinze points par rapport à la moyenne régionale MENA. Et surtout : les prérequis IA déclarés par le gouvernement — gouvernance numérique indépendante, formation intégrée, mobilisation de la diaspora qualifiée — restaient à construire, pas à inaugurer.
Ces deux diagnostics convergeaient vers une conclusion identique : l’écart entre le discours stratégique et la réalité opérationnelle est le vrai risque national. La grève bancaire de juin, la menace d’une grève générale de juillet, le silence des tutelles depuis six semaines — ce sont les manifestations visibles de cet écart. Deux diagnostics, un seul symptôme.
Le Parlement auditionne le gouvernement — mais qui auditionne les banques ?
Depuis le 25 juin 2026, le Parlement a engagé l’examen du Plan de développement 2026-2030 avec méthode : réunion consultative présidée par le président de l’Assemblée, mobilisation des commissions permanentes, double séance de la commission des finances consacrée au projet de loi sur l’exclusion financière et aux axes économiques du Plan.
Mais une question essentielle n’est inscrite à aucun ordre du jour : qui auditionne les banques publiques sur leur capacité réelle à exécuter ce Plan ?
Les commissions entendent des ministres, analysent des enveloppes budgétaires et délibèrent sur les équilibres macroéconomiques. Ce travail est indispensable. Mais un plan de développement ne circule pas dans les discours — il circule dans des systèmes. Il passe par des décisions de crédit, des arbitrages en temps réel, des chaînes opérationnelles capables ou incapables d’absorber le choc d’une ambition nationale. Et la maturité opérationnelle de ces systèmes n’est, à ce stade, auditionnée par personne.
Le projet de loi sur la lutte contre l’exclusion financière mérite attention — il s’attaque à un problème réel. Mais une loi sur l’inclusion financière sans transformation des capacités opérationnelles des banques publiques, c’est ouvrir une porte sans construire le couloir. On peut voter l’accès. On ne peut pas voter la performance. Élargir l’accès aux services bancaires suppose des systèmes d’information capables de traiter des volumes nouveaux, des processus d’octroi fluidifiés, une data exploitable pour évaluer des profils de risque non conventionnels. C’est précisément là que les prérequis technologiques réels — ceux qu’avril avait documentés — deviennent décisifs.
Trois questions que le Parlement devrait poser avant de valider le Plan : quel est le taux réel de digitalisation des processus décisionnels de crédit — et non des interfaces client ? Dans quels délais une décision d’investissement structurant est-elle effectivement traitée ? Quelle est la souveraineté réelle des banques publiques sur leurs données et plateformes critiques ? Ces trois questions ne sont pas techniques. Elles sont politiques, au sens le plus noble du terme.
Le risque d’un alibi social à la résistance aux réformes
Le Plan 2026-2030 exige des banques publiques des réformes profondes : transformation digitale accélérée, refonte des processus opérationnels, intégration réelle de l’IA dans les chaînes décisionnelles, modernisation de la gouvernance RH. Des réformes qui bousculent des équilibres internes établis et des zones de confort que plusieurs décennies d’immobilisme ont solidifiées.
Or un secteur bancaire en conflit social chronique est, structurellement, un secteur difficile à réformer. Les directions générales peuvent invoquer la nécessité de préserver la paix sociale pour différer les restructurations. Les conseils d’administration peuvent reporter les décisions de transformation au nom de la stabilité du personnel. Les autorités de tutelle peuvent justifier leur attentisme par la priorité donnée à la résolution du conflit avant tout autre agenda.
Dans ce schéma, la crise sociale peut devenir un alibi fonctionnel — pas nécessairement conscient, pas nécessairement coordonné — pour une résistance passive aux réformes que le Plan impose. Une inertie qui se drape dans le vocabulaire de la prudence sociale pour différer ce que l’urgence nationale commande d’engager sans délai.
Cette observation n’est pas une accusation de mauvaise foi. C’est une mise en garde structurelle sur la façon dont les crises institutionnelles peuvent retarder les transformations — et sur la responsabilité de la tutelle d’en être consciente et d’agir en conséquence.
La tutelle : des leviers disponibles, une activation qui tarde
BCT, ministère des Finances, Présidence du gouvernement : trois niveaux d’autorité, aucune intervention publique documentée depuis le 25 juin. Six semaines de silence face à une crise qui s’approfondit.
Les leviers existent pourtant. La BCT dispose d’une autorité de surveillance qui inclut la capacité à formuler des recommandations sur la gouvernance sociale des établissements. Le ministère des Finances, en sa qualité d’actionnaire de référence des banques publiques, dispose d’une capacité d’orientation directe sur leur politique sociale. La Présidence du gouvernement peut convoquer une médiation de haut niveau qui sortirait le dossier de la logique patronale-syndicale pour le replacer dans son contexte national.
Aucun de ces leviers n’a encore été activé.
Chaque semaine sans accord est une semaine où la crédibilité du secteur bancaire se dégrade — auprès des investisseurs étrangers qui lisent les signaux sociaux avant les projections de croissance, auprès des bailleurs internationaux, auprès des partenaires technologiques que la Tunisie cherche à attirer pour construire les infrastructures IA dont le pays a besoin. Désamorcer cette crise et assainir le climat social n’est pas une ingérence dans les relations du travail — c’est une responsabilité constitutive de la fonction de tutelle dans un secteur stratégique.
Voter le Plan sans vérifier la provision
Le Plan 2026-2030 n’est pas une loi de finances. C’est un engagement de l’État envers lui-même — et envers les générations qui en supporteront les conséquences si l’exécution échoue.
Voter ce Plan sans s’assurer que ses instruments d’exécution sont à la hauteur, c’est signer un chèque sur un compte dont on n’a pas vérifié la provision. La gouvernance bancaire défaillante que mars avait diagnostiquée. Les prérequis technologiques insuffisants qu’avril avait documentés. La crise sociale non résolue que juillet révèle. Ce sont trois dimensions d’un même problème structurel — et aucune des trois n’est traitée dans les délibérations parlementaires actuelles.
Le Parlement a la légitimité et la responsabilité d’aller au-delà des enveloppes budgétaires. Il peut et doit conditionner son approbation à des engagements de transformation opérationnelle mesurables, adressés nommément aux banques publiques et aux autorités de tutelle.
Parce qu’au fond, la vraie question n’est pas de savoir si nous savons planifier.
Nous savons planifier.
La question est de savoir si nous avons enfin décidé d’exécuter — et si les conditions institutionnelles de cette exécution seront réunies avant que la fenêtre d’opportunité ne se referme.
Les analyses et propos contenus dans cette tribune n’engagent que l’auteur.
BIO EXPRESS
Abdelwaheb Ben Moussa – Ingénieur en informatique / Cadre dans une banque publique
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











3 commentaires
"Neutral banalytique" du mal...
« Simple slogan », « quels aue soient les choix politiques », « souverain « , « posture incantatoire »…
En terme de posture, il y a de moins en moins de doute…
Les termes usités à travers commentaires actuels et passés, fond comme forme, au delà des triples pavés banalytiaues récents, dénotent plus une (im)posture de celles de nombreux cadres et experts « neutres » , « fonctionnalistes » ou « efficiencialistes » qui, comme bon nombre à travers Histoire, ont justifié neutralité, silence ou collaboration par sempiternel alibi(don) dit du pragmatisme, de l’efficacité et autre réalisme…
incapables (?) de jugement moral, éthique ou politique et abandonnant le sens global de projet de société peu « incantatoire » : prolifique, vertueuse et respectueuse démocratiaue de la moindre dignité humaine en toutes ses plans.
La technique est indispensable.
Elle n’est jamais neutre dans ses finalités.
Sabah el kheyr régime autoritaire dictatoriaux à souveraineté numérique, systèmes bancaire et financiers et d’information très avancés d extrême orient à extreme occIdent…
Il y a nécessité de s’efforcer de penser et de se positionner intégrement, moralement comme éthiquement, au-delà des routines banalytiques.
Le risque réel surgit quand cette (im)posture devient « idéologie » en refusant de poser la question préalable :
celle du « au service de quoi ? »…Liberté, répression…ou bien commun ?
Idéologie qui » naturalise » et banalise alors pouvoir en place (ô cruel et éhonté « quel que soit le souverain » !) et neutralise/dépolitisent des choix qui sont profondément fondamentaux à l’avenir de leur peuple, leur pays, la région élargie et à terme le Monde même.
Cela a cruellement couté par le passé.
À extrême limite du non retour humain éco(lo)social.
Et cela Qômtinue derechef encore.
Postures, basculements, idéologies et avenirs souhaités sincèrement à personne.
Au plus loin de toute incantation, tout slogan, toute banalyses, toutes banalytiKS plus ou moins involontaires du Mal, tout poudreur perlimpipelin françalgériatriKS Qômplices des imamatriKulés QômcepSions et autres émiratures raclures mzawarabes unies, siscircassiennes, sinocyniques, sombres lumieres de folle ronde chabadabadnte truumpeuses de paire avec dingoduguinieries raspoutiniques…
PlannifiKation et exéKutions sous QÔMditions institutionnelles étrangères imposées...
Voilà l’essentiel du problème.
Subsummant tout le reste en
défaillance et insuffisances en gouvernance bancaire, prérequis technologiques et crise sociale sectorielle Kumulés.
Que dégage PREALABLEMENT, par mobilisation massive, pacifique et coordonnée du peuple, de lui même par lui même et pour lui meme, ce foutu régime médioKrate inKompétent et parjurant triplement illégitime Qômplice « sous verrins » d’intérets étrangers au détriment de ceux du pays comme de son avancement en compétence et efficience.
Sans cela ?
Banalyses sur banalyses.
Blablarticle sur blablarticle.
Tribalbalabune sur tribalbalabune.
Abdelwaheb Ben Moussa
L’analyse structurelle n’est pas une litanie de banalités ; elle pose les conditions matérielles, technologiques et humaines sans lesquelles aucun projet de société — quel qu’il soit — ne peut voir le jour. Remplacer le diagnostic opérationnel des banques et des réseaux de données par de simples slogans condamne précisément le pays au surplace. Quels que soient les choix politiques d’un souverain, l’exécution d’un plan économique exige des systèmes d’information robustes, une gouvernance RH transparente et une souveraineté numérique réelle. C’est l’absence de ces fondations concrètes que je dénonce ici, loin de toute posture incantatoire.