Par Mohamed Salah Ben Ammar
Il existe des incantations magiques qui possèdent un privilège rare : elles dispensent instantanément le cerveau de fonctionner. Il suffit de les postillonner en public pour que le moindre doute devienne suspect et que la critique constructive soit reléguée au rang de crime contre l’humanité.
« Économie sociale et solidaire » (ou ESS pour les intimes de la novlangue) appartient à cette catégorie de miracles lexicaux. Trois mots, trois absolus. Qui oserait se déclarer contre l’économie ? Contre le social ? Contre la solidarité ? Ce lexique est si dégoulinant de vertu qu’il semble avoir été synthétisé en laboratoire pour rendre toute objection moralement criminelle.
Et grand prince, le pouvoir post-25 juillet nous offre aujourd’hui sur un plateau d’argent un cas d’école absolument magnifique, un chef-d’œuvre d’absurdité administrative dont il détient le brevet exclusif : les sociétés communautaires.
L’ESS : une idée née du terrain, pas d’un tampon officiel
Avant de disséquer ce cadavre conceptuel, rappelons un détail historique fâcheux : l’économie sociale et solidaire, la vraie, est censée venir d’en bas.
Elle n’est pas née un mardi matin dans le cerveau embrumé d’un rêveur, ni dans les lectures d’un conseiller en communication politique. Elle a germé dans la boue des crises économiques, uniquement parce que des citoyens, les vrais, ont décidé de retrousser leurs manches pour répondre à des besoins vitaux que ni l’État défaillant, ni le marché cynique ne parvenaient à satisfaire.
La philosophie de départ tenait sur un ticket de métro : l’existence humaine ne se résume pas à un tableau Excel de rentabilité. Les coopératives et les mutuelles reposaient sur des utopies concrètes : l’humain avant le dividende, une personne égale une voix, et une adhésion librement consentie.
Mais c’était sans compter sur le génie des gouvernements, qui oublient systématiquement une loi de la nature : une communauté ne se décrète pas.
On peut créer une coquille juridique par un décret présidentiel au Journal Officiel.On ne crée pas une culture de la coopération par oukase.
On peut imprimer des statuts sur du papier glacé.On ne fabrique pas de la confiance collective avec un tampon encreur.
La méthode utilisée : étendre la natte avant de bâtir la mosquée (الحصيرة قبل الجامع)
Le paradoxe des sociétés communautaires tunisiennes relève de la prestidigitation : elles prétendent incarner la ferveur créative du peuple, alors qu’elles ont été planifiées dans des bureaux ministériels avant même que le premier citoyen n’ait l’idée de s’associer.
Le cadre est arrivé avant le contenu. La cage avant l’oiseau.
Ou, pour honorer la sagesse populaire de notre terroir : étendre la natte avant de bâtir la mosquée.
Albert Camus définissait l’absurde comme le face-à-face tragique entre l’homme en quête de sens et le silence du monde. En Tunisie, nous avons modernisé le concept : l’absurde est désormais administratif. C’est le spectacle quotidien d’un système qui commence par peindre la façade avant de couler les fondations. On crée les structures avant les besoins.
C’est une méthode de gouvernance désormais brevetée : on injecte un jargon complexe dans un entonnoir, on en sort un slogan populiste, et on somme la réalité d’avoir la politesse de s’aligner sur la théorie.
Dans le monde réel, le processus est pourtant simple : les gens ont un problème, ils s’organisent, et l’État formalise. Dans le simulateur de vol des sociétés communautaires, l’État pose un ovni juridique au milieu du désert et lance un avis de recherche pour trouver des humains acceptant d’habiter dedans.
Ce n’est plus une initiative populaire soutenue par l’État. C’est une bureaucratie d’État à la recherche désespérée d’un peuple.
Les chiffres ont la mauvaise habitude de ne pas lire les discours officiels
Les gouvernements se nourrissent d’annonces pharaoniques. Les chiffres, plus terre à terre, préfèrent le cynisme des faits.
L’objectif affiché tenait du plan quinquennal soviétique : créer près de 1500 sociétés communautaires. La réalité, elle, est d’une modestie à pleurer. Entre l’effervescence des signatures de décrets et l’activité réelle sur le terrain, il y a un gouffre que même la propagande ne parvient pas à combler.
Ces entreprises brillent de mille feux… dans les registres du tribunal. On y produit du papier beaucoup plus vite que de la richesse. Le formulaire circule, l’encre coule, mais le PIB attendra. En revanche, le folklore est total : on distribue les terres domaniales, on siphonne les lignes de crédit publiques, on mobilise les banques étatiques. Nous tenons là une révolution conceptuelle majeure : l’économie où la principale valeur ajoutée est la production de dossiers administratifs.
Un modèle conçu pour faire faillite en chorale
Le problème ne réside pas seulement dans l’amateurisme de l’exécution, il est inscrit dans l’ADN du projet. Comment imaginer qu’une structure agglomérant des dizaines de personnes parachutées là par opportunisme, sans capital sérieux, sans expérience managériale collective et sans la moindre étude de marché sérieuse puisse survivre dix minutes dans la jungle de la mondialisation ?
On leur avait promis la richesse partagée. On est en train de planifier méthodiquement la socialisation de la faillite.
Le sadisme de la situation est total : on demande à des personnes exclues du système économique, précisément parce qu’elles manquent de capital, de s’associer pour financer des projets gourmands en capital.
C’est la stricte retranscription économique du concept consistant à demander à un naufragé de payer le carburant de son propre canot de sauvetage.
Quand l’exemption fiscale sert de perfusion à un mort-né
Devant le fiasco prévisible de la machine, la réponse des autorités n’a pas été de se poser des questions, l’autocritique étant une faiblesse bourgeoise. Non, on a simplement ouvert les vannes des privilèges.
Exonérations fiscales d’un côté, passe-droits administratifs de l’autre, subventions à gogo. L’État multiplie les béquilles. Mais jusqu’à preuve du contraire, aucune béquille n’a jamais permis à un cul-de-jatte de remporter un 100 mètres olympique. Une subvention peut doper une entreprise qui marche ; elle ne ressuscite pas un cadavre.
De surcroît, ce traitement de faveur pose un léger problème de décence économique.
D’un côté, la PME tunisienne classique doit slalomer entre le harcèlement fiscal, l’inflation et la bureaucratie pour survivre. De l’autre, les sociétés communautaires évoluent dans un jacuzzi réglementaire totalement protégé. C’est une façon très novatrice de stimuler l’entrepreneuriat : saboter le secteur privé réel pour maintenir sous perfusion des laboratoires idéologiques.
Quand la réalité dérange, on change la loi
Dans les pays dotés d’une logique standard, lorsqu’une politique publique s’écrase contre le mur de la réalité, on l’évalue, on la corrige ou on la jette à la poubelle. Chez nous, quand l’idéologie se prend le mur, on décrète que c’est le mur qui a tort. Et on modifie le Code pénal ou la Loi de finances.
On imagine que le manque de rentabilité d’une entreprise s’explique par un manque d’alinéas dans le décret. Alors on légifère à tour de bras.
Sauf qu’à ce jour :
Aucun décret n’a jamais créé de la compétence managériale.
Aucun article de loi n’a jamais fabriqué un client solvable.
Aucune circulaire n’a jamais généré un dinar de chiffre d’affaires.
La loi peut construire le bocal. Elle ne peut pas forcer les poissons à y nager, encore moins à s’y reproduire.
Une économie sociale… sans société
Nous y voilà : le chef-d’œuvre absolu de la schizophrénie politique. L’ESS avait été inventée pour émanciper le citoyen de la tutelle de l’État. Les sociétés communautaires tunisiennes, elles, transforment les coopérateurs en assistés perpétuels de la mamelle étatique.
Le tableau final est un oxymore d’une pureté rare :
Une autonomie financière entièrement subventionnée ;
Une liberté d’entreprendre lourdement téléguidée ;
Une solidarité spontanée ordonnée par circulaire ministérielle.
En économie comme en botanique, une plante qui ne tient debout que grâce à une forêt de tuteurs ne prouve pas sa robustesse. Elle démontre simplement qu’elle n’a pas de racines et que son destin final est de finir au compost.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











2 commentaires
Gg
Tableau réaliste d’un monstre administratif!
Tout cela va bien finir par s’écrouler, mais quand et après avoir englouti combien centaines de millons de D à pure perte?
Il ne manquerait plus que ces ESS embauchent les bataillons de chômeurs sur diplômés qui trainent dans les rues.
C’est triste…
Roberto Di Camerino
« Une autonomie financière entièrement subventionnée ;
Une liberté d’entreprendre lourdement téléguidée ;
Une solidarité spontanée ordonnée par circulaire ministérielle. »
Et des fermiers, autonomes employés par l »Etat.
Cela ne vous rappelle pas une periode des plus sombres de l’histore de la Tunisie?
Les fameuses « cooperatives » de Ben Salah qui ont ruiné le pays et poussé bon nombre de citoyens à
se suicider. Mais l’actuel regime les a baptisées : Societés Communautaires..
Le méme vu de dos.
:Un véritable dirigeant ne se contente pas de gouverner le présent : il étudie les succès et
les échecs de ceux qui l’ont précédé. L’humilité face au passé est une qualité essentielle, car elle
permet d’éviter les décisions dictées par l’orgueil, l’idéologie ou l’improvisation. À l’inverse, celui qui
croit que son époque est différente et que les règles de l’histoire ne s’appliquent plus à lui risque de
conduire son peuple vers les mêmes impasses.
Les grands dirigeants apprennent de l’histoire ; les médiocres s’obstinent à l’ignorer. Lorsqu’un
président refuse de tirer les leçons du passé, il ne fait pas preuve de courage, mais d’aveuglement. Il
répète les erreurs de ses prédécesseurs, gaspille les ressources de son pays et entraîne son peuple
dans des crises pourtant prévisibles. Gouverner exige de la lucidité, de l’humilité et la capacité de
reconnaître ses erreurs. L’histoire ne pardonne jamais ceux qui s’imaginent plus intelligents qu’elle :
elle finit toujours par leur rappeler, souvent au prix fort, que l’arrogance est la pire conseillère du
pouvoir.
Je le dis sans crainte, Kais Saied finira dans la poubelle de lHistore.