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58 % d’optimistes ? Le récit des médias publics que les chiffres ne racontent pas

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Par Raouf Ben Hédi

    Un chiffre largement repris par les médias publics

    « 58 % des jeunes Tunisiens sont optimistes face à l’avenir ». Depuis la publication du rapport de l’UNFPA Lives, Choices and Futures: What Young People Want and What Shapes Their Decisions about Relationships and Parenthood, cette affirmation a été largement relayée par plusieurs médias, notamment publics, qui l’ont présentée comme le signe d’un état d’esprit positif de la jeunesse tunisienne. La Radio nationale, La Presse, la Télévision nationale ou encore l’agence de presse TAP ont ainsi repris ce chiffre en affirmant que « 58 % des jeunes Tunisiens sont optimistes ».

    La donnée existe bien. Mais la manière dont elle a été présentée mérite d’être interrogée.

    Selon le rapport de l’UNFPA, 58,3 % des répondants tunisiens déclarent se sentir “positifs” ou “très positifs” concernant leur avenir. Ce chiffre figure dans le graphique 3.4 de l’étude.

    Cependant, cette formulation ne signifie pas que « 58 % des jeunes Tunisiens sont optimistes » au sens général du terme. Elle ne permet pas d’affirmer que la majorité de la jeunesse tunisienne estime que la situation économique, sociale ou sanitaire du pays est favorable.

    L’étude mesure un ressenti individuel déclaré face à l’avenir. Elle ne constitue ni une évaluation objective de la situation du pays, ni un indicateur de satisfaction globale.

    Un optimisme qui coexiste avec une forte inquiétude

    La lecture du même graphique montre une réalité beaucoup plus complexe.

    Si 58,3 % des répondants tunisiens déclarent avoir une perception positive ou très positive de leur avenir, ils sont également 68,1 % à exprimer une forte inquiétude face aux principales préoccupations identifiées dans l’enquête, notamment les dimensions économique, sécuritaire et sanitaire.

    Ces deux données ne se contredisent pas. Elles illustrent une réalité souvent observée dans les enquêtes d’opinion : il est possible de conserver une forme d’espoir concernant son parcours personnel tout en étant profondément préoccupé par l’environnement général dans lequel on évolue.

    Présenter uniquement le chiffre de 58,3 % donne donc une vision partielle du rapport. La réalité décrite par l’UNFPA est celle d’une jeunesse traversée par une tension entre espoir individuel et inquiétude collective.

    Une méthodologie qui impose également des précautions

    Un autre élément rarement mentionné dans les reprises médiatiques concerne la méthodologie de l’enquête.

    Le rapport de l’UNFPA repose sur les réponses de plus de 108.000 jeunes adultes âgés de 18 à 39 ans dans 73 pays et territoires. Les participants ont répondu en ligne, ce qui signifie que l’échantillon est composé de personnes ayant accès à Internet et ayant choisi volontairement de participer à l’enquête.

    En Tunisie, selon Rym Fayala, cheffe de bureau de l’UNFPA en Tunisie, l’échantillon local retenu compte 870 répondants, dont 630 hommes et 240 femmes. Une répartition qui soulève également des questions quant à la représentativité de l’échantillon, notamment en matière de parité entre les sexes.

    Cet échantillon ne permet donc pas d’évaluer l’opinion de l’ensemble de la population tunisienne, ni de conclure que « les jeunes Tunisiens » dans leur ensemble partagent le même état d’esprit. Les résultats permettent uniquement d’observer les perceptions exprimées par les participants à l’enquête.

    La formulation la plus fidèle serait donc : 58,3 % des jeunes adultes tunisiens ayant participé à cette enquête déclarent avoir une perception positive ou très positive de leur avenir.

    Une polémique après la reprise du chiffre par les médias publics

    La large diffusion de cette information par des médias publics a suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux. Plusieurs internautes ont contesté une présentation jugée trop positive au regard de la situation économique et sociale du pays.

    La polémique est également arrivée jusqu’au Conseil de la presse. Son membre, Omar Weslati, a critiqué la manière dont certains titres peuvent donner une interprétation dépassant les données disponibles.

    « Les médias publics n’ont pas le droit d’induire l’opinion publique en erreur ! », a-t-il écrit.

    Selon lui, la désinformation médiatique ne consiste pas uniquement à publier une information fausse. Elle peut aussi résulter d’un titre qui suggère une conclusion que les données ne démontrent pas, ou de l’omission d’une partie essentielle du contexte.

    Il a notamment estimé qu’un titre affirmant que « 58 % des jeunes Tunisiens sont optimistes quant à l’avenir » dépasse ce que permettent réellement les résultats de l’étude, puisque l’enquête repose sur un échantillon précis et que le même rapport fait apparaître un niveau élevé d’inquiétude parmi les participants.

    Pour Omar Weslati, la responsabilité des médias publics est particulièrement importante, car ils ne s’expriment pas seulement comme des entreprises médiatiques, mais comme des institutions chargées d’une mission de service public.

    Verdict : un chiffre exact, une conclusion trop large

    Le chiffre de 58,3 % publié par l’UNFPA est réel. Mais l’affirmation selon laquelle il prouverait que « les jeunes Tunisiens sont optimistes » constitue une interprétation excessive.

    L’étude montre une réalité plus nuancée : une partie importante des jeunes adultes interrogés garde une perception positive de son avenir, tout en exprimant une inquiétude majeure face aux difficultés économiques, sociales, sanitaires et sécuritaires.

    Le rôle d’un média n’est pas de choisir le chiffre qui conforte un récit, mais de restituer l’ensemble des données, leur méthodologie et leurs limites. Car une information incomplète peut parfois être plus trompeuse qu’une information fausse.

    R.B.H

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