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Le Plan 2026-2030 est tout sauf un Plan de développement

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Par Sadok Rouai

    Par Sadok Rouai

    Le Plan de développement 2026-2030 peut être jugé à deux niveaux distincts : d’abord politique, à travers le niveau de soutien qu’il a recueilli à l’Assemblée des représentants du peuple ; ensuite technique, à travers sa conformité aux critères minimaux qui définissent un Plan de développement crédible. Sur ces deux points, le constat est le même : le Plan ne répond pas aux critères minimaux d’un Plan de développement.

    Une adhésion parlementaire minoritaire

    Le Plan de développement 2026-2030 a été adopté par l’Assemblée des représentants du peuple en présence de seulement 103 députés sur les 152 que compte l’institution – soit un taux de présence inférieur à 68 %. Parmi ces présents, 15 se sont abstenus et 24 ont voté contre, ramenant le nombre de voix réellement favorables à 64, soit à peine 42 % de l’effectif total de l’Assemblée. Un texte censé fixer les orientations économiques et sociales du pays pour les cinq prochaines années n’a donc recueilli l’adhésion explicite que d’une minorité de l’Assemblée. Ce résultat traduit une fragilité politique manifeste, qui contraste avec l’ambition affichée du Plan.

    Sur le plan technique, nous nous limiterons aux observations suivantes :

    Un Plan sans schéma de financement n’est pas un Plan

    Ce Plan ne répond pas aux critères minimaux d’un Plan de développement – et cette critique ne s’adresse pas aux cadres du ministère, dont l’expertise n’est pas en cause, mais à l’architecture même du document et de sa conception. Le Plan 2026-2030 apparaît en effet moins comme une construction technique, fondée sur un diagnostic macroéconomique et un chiffrage rigoureux des moyens, que comme une construction politique – un document dont la fonction première est de se caler sur un discours politique donné, plutôt que de servir de cadre opérationnel véritablement contraignant pour l’action publique des cinq prochaines années.

    En effet, tout Plan, tout programme d’ajustement ou tout projet d’investissement repose sur trois composantes indissociables : des objectifs, des réformes destinées à les atteindre, et des ressources pour financer l’ensemble. La crédibilité d’un programme se mesure précisément à l’équilibre entre ces trois éléments. Plus les objectifs sont ambitieux, plus les réformes doivent être conséquentes et les ressources adéquates. Si les ressources sont limitées, les réformes doivent compenser pour atteindre les mêmes objectifs ; si le soutien politique aux réformes est limité, il faut soit réduire l’ambition du programme, soit rechercher un financement additionnel mais qui préserve la soutenabilité des finances publiques. Un Plan ne peut donc être crédible que si l’ambition de ses objectifs est subordonnée aux contraintes réelles – faisabilité politique des réformes d’un côté, niveau de financement escompté de l’autre.

    Or les ressources sont limitées en Tunisie – c’est un fait, pas une opinion. Dans ce contexte, l’honnêteté intellectuelle et politique exige l’une de deux choses : soit des objectifs plus modérés, ajustés aux capacités financières réelles du pays ; soit une campagne politique assumée pour expliquer aux Tunisiens la nécessité d’accepter des sacrifices et des réformes structurelles à la hauteur des objectifs ambitieux affichés. Le Plan 2026-2030 ne fait ni l’un ni l’autre : il maintient des objectifs élevés sans réformes structurelles conséquentes pour les justifier, et sans que les Tunisiens aient été préparés à l’effort que ces objectifs impliqueraient s’ils devaient être pris au sérieux.

    Le Plan adopté par l’ARP tranche également avec le sérieux qui caractérisait les plans établis avant 2011, et ce pour trois raisons : il ne repose sur aucun cadrage macroéconomique crédible ; il ne comporte aucune réforme structurelle de fond ; et, plus grave encore, il ne fournit aucune indication sur ses modalités de financement. Les trois piliers du triptyque objectifs-réformes-ressources sont donc simultanément défaillants.

    Ce que « crédible » veut dire pour un Plan de développement

    Le qualificatif de « crédible », appliqué à un Plan de développement, a un sens particulier qui diffère d’une appréciation purement académique. Pour un pays comme la Tunisie, dont l’épargne nationale est structurellement insuffisante face aux besoins d’investissement, un Plan crédible est avant tout un Plan susceptible de recueillir le soutien des bailleurs de fonds – c’est un jugement porté par les marchés et les institutions, pas seulement par les économistes.

    Or, sur ce plan précis, la rupture avec les précédents est nette. Depuis l’introduction de la planification économique dans les années 1960, chaque Plan de développement s’est appuyé sur les analyses sectorielles de la Banque mondiale et sur l’évaluation macroéconomique du FMI. Qu’on partage ou non leurs conclusions, ces institutions exerçaient un contrôle technique externe sur les hypothèses et les projections officielles.

    Cette fois, rien n’indique que la Banque mondiale ait été consultée dans la préparation du Plan. Les relations avec le FMI restent gelées, au point que les consultations annuelles au titre de l’article IV n’ont même plus lieu. Les autorités disposent ainsi d’une liberté totale pour élaborer leurs propres scénarios, fixer leurs propres objectifs et publier leurs propres prévisions, sans examen externe ni évaluation indépendante.

    Cette liberté a certes des avantages : elle permet aux décideurs de poursuivre leur propre vision sans être contraints par des avis extérieurs, et de maintenir des objectifs de croissance même lorsque les hypothèses sous-jacentes ont déjà été révisées à la baisse ailleurs. Mais elle a un coût : il en résulte un nouveau modèle de planification, dans lequel les objectifs ne sont plus encadrés par une expertise indépendante, mais par les seules ambitions de ceux qui les fixent.

    Une séquence budget-plan inversée

    Le Plan 2026-2030 est présenté comme l’expression d’un nouveau modèle de développement. Sa logique de préparation, pourtant, semble rompre avec celle qui prévalait jusqu’ici. Traditionnellement, un Plan quinquennal fixait les grandes orientations économiques et sociales du pays, et les lois de finances annuelles étaient ensuite élaborées dans ce cadre, en s’adaptant à l’évolution de la conjoncture.

    Le processus suivi pour 2026-2030 paraît inverser cette séquence. Le budget de l’État et la loi de finances 2026 ont été préparés au second semestre 2025 sur une hypothèse de croissance de 3,3 %. Près d’un an plus tard, en juin 2026, le Plan 2026-2030 est publié en retenant exactement la même prévision pour 2026 – alors qu’entre-temps le contexte international s’est sensiblement dégradé et que plusieurs institutions ont révisé leurs propres prévisions de croissance pour la Tunisie à la baisse, entre 2 % et 2,5 % pour 2026.

    Cette chronologie soulève une question de méthode. Dans une démarche de planification classique, le budget annuel découle du Plan, régulièrement actualisé pour intégrer les données économiques les plus récentes. Ici, la logique semble inversée : le Plan donne l’impression d’avoir été élaboré a posterioripour confirmer les hypothèses déjà retenues lors de la préparation du budget 2026, plutôt que pour les réexaminer à la lumière de la conjoncture.

    Un modèle de développement se juge autant par la qualité de sa vision que par sa capacité à intégrer, au moment de sa publication, les réalités économiques telles qu’elles sont – et non telles qu’elles étaient un an plus tôt.

    Une trajectoire de croissance construite à rebours

    La lecture du cadrage macroéconomique du Plan achève de confirmer ce diagnostic. La trajectoire de croissance retenue — 3,3 % en 2026, puis 3,8 %, 4,2 %, 4,7 % et 5,1 % en 2030 – progresse par paliers de 0,5/0,4 point chaque année, pour aboutir très précisément à un taux qui dépasse 5 %. Une telle régularité arithmétique est révélatrice : une trajectoire de croissance réellement issue d’un modèle macroéconomique différencié, tenant compte de la montée en puissance progressive des réformes, des grands projets d’investissement et de leurs effets d’entraînement sectoriels, ne produit pas une progression aussi linéaire. Elle suggère au contraire un chiffrage construit a posteriori pour atteindre un objectif prédéterminé, plutôt qu’un résultat de modélisation économique rigoureuse.

    Cette régularité arithmétique contraste d’ailleurs fortement avec les prévisions des institutions internationales. La Banque mondiale table sur une croissance de 2,5 % pour 2026, puis de 2,3 % par an en moyenne pour le reste de la période du Plan – soit une moyenne quinquennale d’environ 2,3 %, contre les 4,2 % retenus par les autorités tunisiennes. L’écart, de près de deux points de croissance par an, n’est pas un détail statistique : il illustre à lui seul la déconnexion entre la trajectoire affichée par le Plan et celle que projettent, sur la base de leurs propres modèles, les institutions qui ne sont plus associées à son élaboration.

    Ironie du sort, il suffit de ramener le taux de croissance de 2026 à un niveau aujourd’hui largement consensuel de 2,5 %, au lieu des 3,3 % retenus par le Plan, pour que l’un de ses objectifs emblématiques devienne d’emblée hors d’atteinte. En conservant la même logique de progression arithmétique qui structure la trajectoire officielle (+0,5 ; +0,4 ; +0,5 ; +0,4 point), la croissance n’atteindrait plus que 4,3 % en 2030, avec une moyenne quinquennale de 3,4 % au lieu des 4,2 %affichés. Autrement dit, la cible de 5 % en 2030 ne résulte pas d’une dynamique économique démontrée ; elle dépend entièrement de l’hypothèse initiale de 3,3 % en 2026. Si cette hypothèse s’avère erronée, c’est toute la trajectoire qui s’effondre. L’objectif de 5 % apparaît alors non comme l’aboutissement d’une stratégie de développement crédible, mais comme le simple produit d’une construction arithmétique dont le point de départ a été choisi pour garantir le point d’arrivée.

    BIO EXPRESS

    Sadok Rouai est un ancien haut cadre de la BCT et ancien conseiller auprès du conseil d’administration du FMI.

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