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Le prince impossible : gouverner la complexité à l’âge du populisme

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Par Amin Ben Khaled

    Par Amin Ben Khaled

    La crise de la politique contemporaine n’est pas d’abord une crise de confiance. Elle est une crise de la pensée elle-même, incapable de saisir un réel devenu multidimensionnel avec des outils intellectuels forgés pour un monde simple. Nos sociétés sont entrées dans l’ère de la complexité généralisée – économique, technologique, écologique, géopolitique, culturelle – où tout est relié à tout, où chaque décision produit des boucles de rétroaction imprévisibles, où l’incertitude n’est plus un accident du gouvernement mais sa condition permanente. Et c’est précisément cette complexité que le populisme contemporain s’emploie à nier, en la réduisant à un affrontement binaire entre un peuple pur et des élites corrompues, seule grille de lecture qui rend le monde artificiellement lisible.

    Il faut donc, au XXIᵉ siècle, un type d’homme ou de femme politique radicalement nouveau : non un tribun de la simplification, mais un praticien de l’incertitude organisée. Non celui qui flatte la complexité en la niant, mais celui qui accepte de penser avec elle plutôt que contre elle. Un être capable de relier sans confondre et de distinguer sans séparer. C’est un prince impossible que nous cherchons – impossible parce que les qualités qu’on lui demande sont contradictoires, et pourtant nécessaires les unes aux autres.

    Penser globalement, gouverner localement

    La première exigence, la plus rare aussi, est celle d’une pensée capable d’embrasser le tout sans perdre la partie. Le dirigeant ne peut plus se contenter d’administrer un territoire fermé : une guerre lointaine renchérit l’énergie, une décision monétaire étrangère appauvrit les ménages, une mutation technologique bouleverse le travail durant des décennies. Le monde n’est plus une addition de souverainetés juxtaposées ; il est un système en boucle, où chaque élément est à la fois cause et conséquence de tous les autres – un principe hologrammatique où la partie est dans le tout, mais où le tout, désormais, habite aussi chaque partie.

    Cette lucidité planétaire ne doit cependant jamais effacer l’enracinement. Le dirigeant véritable connaît la mémoire de son peuple, ses blessures fondatrices, ses mythes, ses peurs, ses espérances. Un peuple ne se gouverne pas seulement par des indicateurs ; il se gouverne aussi par des récits partagés. C’est précisément ce terrain – le besoin légitime de récit et d’appartenance – que le populisme prospère à occuper, quand personne d’autre ne s’en charge.

    Le populisme, ou la tentation de la représentation exclusive

    Il faut ici nommer les choses avec précision. Le populisme n’est pas seulement un style rhétorique ou un excès de démagogie ; il est, comme l’a montré une certaine philosophie politique contemporaine, une prétention à incarner le peuple tout entier, un et homogène, contre une élite jugée par nature illégitime. Cette prétention à la représentation exclusive est une simplification radicale du réel : elle disjoint là où il faudrait relier, elle exclut là où il faudrait composer. Le populiste ne dialogue pas avec le pluralisme des opinions ; il le traite comme une trahison du peuple véritable.

    Or ce succès populiste n’est jamais un accident : il est la réponse – fausse mais efficace –, à un vide réel, celui d’une démocratie représentative devenue, selon une expression déjà classique, une contre-démocratie, où les citoyens ne croient plus que leurs représentants les représentent. Le populisme prospère précisément là où la complexité du monde n’a pas su être traduite en récit compréhensible, ni en confiance retrouvée.

    Le prince impossible ne peut donc pas se contenter de dénoncer le populisme depuis une posture de surplomb rationaliste ; il doit comprendre qu’il est le symptôme d’une maladie plus profonde – l’accélération d’un monde qui échappe à la maîtrise des individus – et s’attaquer à cette maladie plutôt qu’à son seul symptôme. Combattre le populisme sans traiter ce qui le nourrit, c’est soigner la fièvre en laissant courir l’infection.

    Connaître une société pour l’accompagner, non pour la dompter

    Une autre illusion technocratique consiste à croire qu’on réforme un pays contre sa société. Or les réformes imposées sans égard pour les structures anthropologiques profondes – traditions, croyances, tabous, représentations – produisent presque toujours davantage de résistance que de progrès, et fournissent au discours populiste son carburant le plus sûr : le sentiment d’un peuple méprisé par des experts hors-sol. Comprendre une société n’est pourtant pas s’y soumettre : il s’agit d’entrer dans un rapport dialogique avec elle, où tradition et transformation cessent de s’exclure pour s’articuler. Une société évolue durablement quand elle se sent comprise, non humiliée ; convaincue, non vaincue.

    Pacifier le religieux plutôt que l’instrumentaliser

    Dans une grande partie du monde, le fait religieux demeure une dimension existentielle majeure des sociétés. Le nier relève de l’aveuglement rationaliste ; l’instrumentaliser à des fins de pouvoir constitue un danger plus grand encore – et c’est précisément l’un des ressorts favoris du populisme identitaire, qui transforme la foi, principe de sens, en marqueur d’appartenance excluante.

    Le rôle du politique n’est pas de fabriquer une orthodoxie officielle, mais de garantir les conditions d’une coexistence pacifique des convictions : liberté de conscience, protection des croyances comme du droit de ne pas croire, promotion d’une lecture du fait religieux compatible avec la dignité humaine et l’État de droit. Relier sans confondre : laisser vivre la diversité spirituelle sans la laisser devenir un principe de guerre civile larvée, ni un étendard identitaire brandi contre l’autre.

    Gouverner par le compromis, non par la certitude

    L’imaginaire politique contemporain valorise les dirigeants inflexibles, ceux qui ne doutent jamais – et c’est précisément cette esthétique de la certitude que le populisme met en scène avec le plus de succès. C’est pourtant l’exact inverse qu’exige l’art de gouverner une société complexe : des principes fermes, mais des méthodes souples ; une capacité à dire non quand il le faut, et à négocier quand l’intérêt général l’exige.

    Le compromis n’est pas une faiblesse mais l’une des formes les plus abouties de l’intelligence politique, car il traduit la reconnaissance qu’aucune société pluraliste ne peut être gouvernée durablement par la seule confrontation entre un peuple supposé unanime et des ennemis désignés. L’autorité véritable ne s’impose pas ; elle se construit dialogiquement, dans la tension permanente entre ordre et désordre qui caractérise tout système vivant – y compris le système politique lui-même.

    L’humilité comme intelligence de l’erreur

    Aucune politique publique n’est parfaite, aucun gouvernement n’échappe à l’échec : c’est la condition même de l’action dans un monde incertain. La grandeur politique ne consiste donc pas à prétendre avoir toujours raison, à la manière du chef populiste infaillible par construction, mais à savoir corriger une erreur avant qu’elle ne devienne catastrophe. Il faut réhabiliter une vertu presque disparue de l’espace public : l’humilité, capacité à reconnaître les faits lorsqu’ils contredisent les certitudes, et à quitter le pouvoir lorsque le temps en est venu. Car l’Histoire ne juge pas seulement les victoires ; elle juge aussi la manière dont les hommes quittent la scène.

    Le passeur, figure impossible et nécessaire

    Le responsable politique du XXIᵉ siècle n’est ni un tribun populiste, ni un gestionnaire technocratique, ni un simple stratège électoral. Il est un passeur : celui qui reçoit un pays en héritage, avec ses blessures, ses grandeurs et ses contradictions, et s’efforce de le transmettre plus lucide, plus relié et plus juste qu’il ne l’a trouvé.

    Cette figure paraît presque utopique dans un monde où la tentation populiste offre des réponses simples à des problèmes complexes. Mais c’est peut-être précisément parce qu’elle semble inaccessible qu’elle demeure indispensable. Car nos sociétés n’ont jamais eu autant besoin de dirigeants capables de tenir ensemble ce que le populisme s’emploie à disjoindre : le peuple et le pluralisme, l’autorité et le dialogue, la conviction et le doute, le courage et l’humilité. C’est peut-être là, finalement, la seule définition possible de l’homme d’État : non celui qui flatte les peurs de son temps, mais celui qui les relie, les dépasse, et ouvre ainsi un chemin que les générations futures reconnaîtront comme juste.

    BIO EXPRESS

    Amin Ben Khaled – Avocat au barreau de Tunis

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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    2 commentaires

    1. Article princier.

      Répondre
      11 juillet 2026 | 9h22

      Quant au Roi-Mollah Dernier Qaramite impossible ou la Kouverne Qômplexé à l’âge du populisme bullchiité en voie terminale de dégagement…

    2. Article princier.

      Répondre
      11 juillet 2026 | 9h21

      Quant au Roi-Mollah Dernier Qaramite impossible ou la Kouverne Qômplexé à l’âge du populisme bullchiité en voie terminal de dégagement…

    Répondre

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