Par Nacef Belkhiria
La Tunisie dispose, depuis un demi-siècle, d’un atout économique majeur pour lequel personne n’a, à ce jour, développé de stratégie ni de vision à long terme afin de le mettre au service de l’économie du pays et d’en faire une force capable de concurrencer les autres nations : le capital humain et les compétences nationales dans divers domaines, dont la médecine, la biotechnologie, l’ingénierie, ainsi que les services de conseil et d’assistance dans les filières techniques et financières.
Une hémorragie qui dit tout de la marginalisation de cette richesse
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon l’Ordre des ingénieurs tunisiens, les départs d’ingénieurs sont passés d’environ 3.100 par an en 2016 à près de 6.500 en 2024, puis plus de 7.000 en 2025 — soit une vingtaine de départs par jour. Au total, quelque 46.000 ingénieurs ont quitté le pays au cours de la dernière décennie, soit près de 44 % des effectifs inscrits à l’Ordre, alors même que l’État dépense environ 650 millions de dinars pour leur formation.
Le secteur médical n’est pas épargné : plus de 6.000 médecins ont quitté la Tunisie depuis 2021, dont environ 1.300 en 2024 et plus de 1.400 en 2025. En 2022, 1.600 des 1.900 médecins formés dans les facultés tunisiennes ont choisi l’exil. Les enseignants-chercheurs, les informaticiens et les cadres supérieurs suivent le même chemin : rien qu’en 2018, l’Office des Tunisiens à l’étranger recensait le départ d’environ 8.200 cadres supérieurs, 2.300 enseignants-chercheurs et 450 informaticiens. L’OCDE classait d’ailleurs la Tunisie, en 2020, au deuxième rang des pays arabes les plus touchés par la fuite des cerveaux.
Le fait que des milliers de Tunisiens hautement qualifiés quittent ainsi le pays chaque année, à destination des pays demandeurs, est la confirmation la plus éclatante de la marginalisation de cette richesse par le pays même qui la produit. Nous formons, à grands frais, les compétences qui font aujourd’hui la prospérité des économies concurrentes.
Ce qu’il faut changer : une vision à dix ans
Or, si nos décideurs se débarrassent de leurs conservatismes, impliquent les jeunes talents dans la planification et adoptent une vision sur dix ans — tout en créant des cadres juridique, réglementaire, fiscal et financier adaptés aux secteurs stratégiques indiqués ci-dessus — la croissance économique s’envolera, générant des milliards de dollars en revenus et en recettes fiscales.
Le plan de développement économique 2026–2035 que je propose repose sur un principe simple : bâtir la stratégie nationale sur ce que le pays possède réellement — sa richesse humaine — plutôt que sur des projections déconnectées du terrain, que la Tunisie n’a d’ailleurs pas les moyens de concrétiser.
Concrètement, cela signifie :
- Un cadre juridique et réglementaire dédié aux secteurs à forte intensité de compétences (santé, biotechnologie, ingénierie, services de conseil techniques et financiers), levant les blocages administratifs qui poussent nos talents vers la sortie. La pierre angulaire de ce chantier est un code des changes avant-gardiste, cohérent avec l’esprit des nouveaux métiers. Car ce que recherchent avant tout les jeunes entrepreneurs, ce n’est pas un privilège, mais un environnement favorable à la créativité, à l’initiative et à l’épanouissement professionnel — un cadre qui leur permette de bâtir depuis la Tunisie ce qu’ils partent aujourd’hui construire ailleurs.
- Une fiscalité incitative pour les entreprises exportatrices de services à haute valeur ajoutée et pour les professionnels qui choisissent d’exercer depuis la Tunisie vers les marchés internationaux, encore un code de change « visionnaire ».
- Des mécanismes de financement adaptés à l’entrepreneuriat des jeunes diplômés, afin que la création d’un cabinet, d’une clinique, d’un laboratoire ou d’une société d’ingénierie en Tunisie devienne plus attractive que l’exil.
- L’implication directe des jeunes talents dans la planification nationale, en rupture avec les approches classiques qui ont montré leurs limites.
Sortir de la dépendance aux secteurs classiques
Cette réorientation libérera l’économie nationale de sa dépendance aux domaines classiques, où l’offre dépasse la demande et où la compétitivité de la Tunisie est très faible. À l’inverse, dans les métiers stratégiques actuels, la demande mondiale est structurellement croissante — et le monde entier reconnaît déjà la qualité des compétences tunisiennes, puisqu’il vient les recruter chez nous.
Il ne s’agit pas d’empêcher la mobilité, mais de faire en sorte que la Tunisie cesse d’être un simple exportateur gratuit de matière grise pour devenir un exportateur rémunéré de services à haute valeur ajoutée. C’est là que réside le véritable gisement de croissance de la décennie 2026–2035.
Si la Chine communiste des années 1980, sous l’impulsion de Deng Xiaoping, architecte de ses réformes économiques, l’a fait en érigeant les compétences nationales au rang de richesse stratégique de l’État et sous sa protection, la Tunisie, reconnue par le dynamisme et la créativité de sa jeunesse, peut certainement en faire autant.
BIO EXPRESS
Nacef Belkhiria – Président de la Chambre de Commerce et d’Industrie Tuniso-Japonaise/Président du Conseil des Chambres Mixtes (CCM)
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











2 commentaires
Mohamed Mabrouk
Oui il faut une vision. Mais on reste dans l’utopie. L’utopie marxiste consiste a croire que l’economie est bloquée par les riches rentiers. L’utopie capitaliste consiste a croire qu’il suffit d’encourager fiscalement l’initiative privée.
Les deux oublient que notre pays a perdu son autonomie financiere depuis longtemps, malgré la mise en scène de la rupture avec le fmi. La consequence est que ce n’est pas nous qui decidons de notre plan.
En fait, il faut negocier un plan avec les preteurs. Comme Bourguiba a bien negocié le petrole de Borma avec lequel il a construit cette Tunisie
Aujourd’hui, la Tunisie a eu 2 opportunités qu’elle a ratée: le phosphate du Kef et le solaire.
On peut bricoler les incitations pour les jeunes lettrés. Ou les charger de reproches. Ou emprisonner les riches. Ça ne fera pas vivre une nation
Salah tataouine
La dette, la cupidité déguisée en désespoir, et la mère patrie qui reconnaît les siens » *
Monsieur Belkhiria,
J’ai lu votre article. Vous parlez de « capital humain », de « stratégie nationale », de « code des changes visionnaire ». Vous croyez que les Tunisiens partent parce qu’ils sont poussés par un destin tragique. Vous les voyez comme des victimes d’un système qui ne leur offre pas d’avenir.
Je vais vous dire ce que je vois, moi, depuis ma grotte dans le désert de Tataouine.
Je vois des gens qui ont tout pour réussir ici, mais qui choisissent de partir. Non pas par désespoir, mais par cupidité. Non pas pour sauver leurs enfants, mais pour gagner plus, consommer plus, et croire qu’ils ont « réussi ».
Et je vais vous dire pourquoi ils se trompent, et pourquoi ils ont une dette envers leur patrie.
1. Ceux qui partent ne sont pas des désespérés, ils sont aveuglés par l’illusion de l’herbe plus verte
Vous parlez d’un cardiologue qui devient infirmier de nuit. Vous pleurez sur son sort. Moi, je dis : il a choisi. Personne ne l’a forcé. Il a vendu son diplôme, son statut, sa dignité, pour un salaire en euros. Et il croit avoir fait une bonne affaire.
Mais regardez la réalité :
Un ingénieur informatique gagne 2 400 DT en Tunisie, soit 5 fois le SMIG. Il vit bien, il peut épargner, il a un toit, il a sa famille.
Il part en France pour un salaire brut de 2 700 €. Après un loyer parisien de 800 €, après les charges, après le coût de la vie, il gagne moins en pouvoir d’achat qu’en Tunisie.
Mais il ne fait pas le calcul. Il voit le chiffre en euros, il le multiplie par 3 (le taux de change), et il croit être riche. Il se ment à lui-même.
Ce n’est pas du désespoir. C’est de la cupidité mal calculée. C’est l’illusion que l’herbe est plus verte ailleurs. Et quand il arrive en Europe, il découvre qu’il est relégué au sous-sol, qu’il n’est plus personne, qu’il est un immigré parmi d’autres.
2. L’Europe ne les attend pas avec des bras ouverts, elle les attend avec des bras de manutention
Vous dites que ces gens partent pour un « avenir meilleur ». Mais quel avenir ?
Ils sont déclassés socialement. En Tunisie, ils étaient des sommités. En Europe, ils sont des sous-cadres, des infirmiers de nuit, des médecins de banlieue que personne ne respecte.
Leurs enfants grandissent entre deux cultures. Ils ne sont ni vraiment européens, ni vraiment tunisiens. Ils apprennent la théorie du genre à l’école, ils sont déracinés, ils ne savent pas d’où ils viennent.
Ils deviennent des étrangers dans les deux pays : rejetés par les Européens qui les voient comme des concurrents, oubliés par les Tunisiens qui les voient comme des privilégiés.
C’est ça, leur « avenir » ? Un avenir de déracinement, de perte d’identité, de solitude ? Si c’est ça le rêve, alors qu’ils assument leur choix. Mais qu’ils arrêtent de le vendre comme un sacrifice héroïque.
3. Ils ont une dette envers la mère patrie, et ils doivent la rembourser
L’État tunisien a investi dans leur formation. Des années d’études, des infrastructures, des professeurs, des stages, des concours. Tout cela a coûté cher.
Un médecin a coûté à l’État des centaines de milliers de dinars en formation.
Un ingénieur a coûté des dizaines de milliers de dinars.
Et quand ils ont leur diplôme, ils partent. Sans rembourser. Sans remercier. Sans même un regard en arrière.
Où est la reconnaissance ? Où est la gratitude ?
La mère patrie, elle reconnaît les siens. Elle les a nourris, éduqués, soignés. Elle leur a donné les outils pour réussir. Et en échange, elle ne demande qu’une chose : qu’ils restent, qu’ils construisent, qu’ils participent.
Ceux qui partent sans rembourser leur dette de formation sont des fuyards. Ils prennent ce que le pays leur a donné, et ils vont l’offrir à une Europe qui ne les a pas formés, qui ne les respecte pas, et qui les utilisera comme chair à canon économique.
4. La patrie reconnaît les siens : ceux qui restent, ceux qui reviennent
Vous parlez de « fuite des cerveaux ». Moi, je parle de trahison des privilégiés.
Ceux qui restent, ceux qui n’ont pas les moyens de partir, ceux qui choisissent de rester par amour de leur pays, ce sont eux les vrais patriotes. Ce sont eux qui construisent la Tunisie, malgré les difficultés, malgré les pénuries, malgré les dettes.
Le professeur qui continue d’enseigner dans une université sans moyens.
Le médecin qui reste dans un hôpital régional malgré les salaires bas.
L’ingénieur qui refuse l’exil pour créer une entreprise en Tunisie, même si c’est plus dur.
Ceux-là, la patrie les reconnaît. Ceux-là, elle les honore.
Et ceux qui partent ? Ils seront oubliés. Leurs enfants ne sauront même pas parler l’arabe correctement. Ils seront des étrangers dans leur propre maison.
5. Le remboursement des frais de scolarité : la solution juste
C’est la seule mesure qui remettra les choses à leur place :
« Si tu veux partir, libre à toi. Mais rembourse ce que l’État a investi en toi. Et une fois que tu auras payé, tu seras libre. Tu auras honoré ta dette envers la patrie. Et tu pourras partir sans culpabilité, mais aussi sans hypocrisie. »
Aujourd’hui, ils partent gratuitement. Ils ne rendent rien. Ils ne donnent rien. Ils prennent ce que le pays leur a offert, et ils le jettent à la poubelle.
Le remboursement, ce n’est pas une punition. C’est une justice. C’est reconnaître que la formation a un coût, et que ce coût ne doit pas être porté par ceux qui restent.
Conclusion : La mère patrie ne pleure pas les départs, elle accueille les retours
Monsieur Belkhiria, votre plan est généreux, mais il est naïf. Vous croyez que les jeunes partent parce qu’ils n’ont pas de perspectives. Je vous dis qu’ils partent parce qu’ils sont aveuglés par l’appât du gain, qu’ils croient à l’illusion de l’herbe plus verte, et qu’ils sont prêts à sacrifier leur dignité, leur identité, et celle de leurs enfants, pour un peu plus d’argent.
Ceux qui restent, ceux qui reviennent, ceux qui construisent, eux n’ont pas besoin de code des changes ou de fiscalité incitative. Ils ont besoin d’un pays qui les reconnaisse, qui les respecte, et qui leur dise :
« Tu es chez toi. Tu es utile. Tu es aimé. Reste. Construis. Et tu verras que l’herbe, ici, n’a jamais été aussi verte que quand tu as décidé de l’arroser. »
Signé : Salah
Tataouine, le 11 juillet 2026
Sans bac, mais avec une lucidité qui vient du sol.
Resté au désert(malgré des annees dans les 4 coins du monde), mais voyant plus clair que ceux qui ont traversé la mer.
Consommant 100 % local, et fier de chaque dinar dépensé en Tunisie.