La Tunisie occupe la 110e place sur 135 pays et juridictions dans la deuxième édition du Global Index on Responsible AI (GIRAI), publiée en 2026. Avec un score global de 16,37 sur 100, le pays reste très loin de la moyenne mondiale, estimée à environ 35 points, et davantage encore des États européens qui dominent largement le classement.
L’indice ne mesure pas le niveau de développement technologique d’un pays ni la performance de ses entreprises spécialisées dans l’intelligence artificielle. Il évalue la capacité des autorités publiques à encadrer l’IA, à protéger les droits fondamentaux, à assurer la transparence des systèmes utilisés et à mettre en place des mécanismes de contrôle et de recours.
Les données prises en compte couvrent la période allant du 1er novembre 2023 au 30 septembre 2025. Le rapport repose sur plus de 68.000 points de données recueillis dans les langues et les systèmes juridiques des pays étudiés.
La Tunisie loin derrière la moyenne mondiale
Le GIRAI examine la gouvernance de l’intelligence artificielle à travers cinq grandes dimensions : l’inclusion et la diversité, l’éthique et la durabilité, le travail et les compétences, la confiance et la sécurité, ainsi que l’utilisation de l’IA dans les services publics.
La Tunisie obtient 19,22 points pour l’inclusion et la diversité, 9,61 points pour l’éthique et la durabilité, 13,46 points pour le travail et les compétences, 23,52 points pour la confiance et la sécurité et 16,04 points pour l’utilisation de l’IA dans les services publics.
La confiance et la sécurité constituent ainsi la dimension la mieux évaluée pour le pays, tandis que l’éthique et la durabilité enregistrent le résultat le plus faible.
Le rapport attribue également à la Tunisie un score nul pour le pilier consacré à l’engagement de la société civile dans la gouvernance de l’IA. Les conditions générales permettant de développer une intelligence artificielle responsable, comme les capacités institutionnelles, juridiques et techniques, sont pour leur part évaluées à 49,22 points sur 100.
Ces résultats montrent que la Tunisie dispose de certaines conditions favorables, mais que celles-ci ne sont pas encore traduites en politiques publiques, en dispositifs de contrôle et en protections effectives.
La Norvège en tête, l’Europe domine le classement
La Norvège arrive en tête du classement mondial avec un score de 75,26 sur 100. Elle est suivie par l’Italie, avec 72,71 points, et l’Irlande, avec 71,39 points.
La France occupe la quatrième place avec 70,32 points, devant les Pays-Bas, cinquièmes avec 69,51 points, et l’Allemagne, sixième avec 68,98 points.
Le Royaume-Uni arrive en septième position avec 67,27 points, suivi par la Slovénie, avec 66,13 points, la Lettonie, avec 65,18 points, et l’Estonie, qui ferme le top 10 avec 64,89 points.
Le classement est très largement dominé par l’Europe. Le premier pays non européen est le Brésil, classé onzième avec 63,30 points, devant notamment l’Espagne, la Grèce et le Chili.
L’écart entre la Tunisie et les pays les mieux classés est considérable. Le score tunisien représente moins du quart de celui de la Norvège et reste inférieur de près de 59 points à celui du premier du classement.
La Tunisie distancée à l’échelle africaine et régionale
La Tunisie est également devancée par plusieurs pays africains. Le Nigeria se classe 38e avec 45,93 points, tandis que l’Égypte occupe la 48e place avec 41,26 points.
Le Kenya est 50e avec 39,53 points, le Ghana 56e avec 38,43 points, le Bénin 59e avec 37,01 points et le Maroc 63e avec 35,62 points.
Le Maroc affiche ainsi un score supérieur de plus de 19 points à celui de la Tunisie et se situe pratiquement au niveau de la moyenne mondiale.
Dans la région du Moyen-Orient, la Jordanie occupe la 49e place avec 40,46 points, le Qatar la 52e avec 38,88 points, les Émirats arabes unis la 55e avec 38,54 points, Oman la 62e avec 36,21 points et l’Arabie saoudite la 67e avec 33,36 points.
Un expert pointe l’absence de vision nationale
Réagissant à la publication du classement, le maître de conférences à l’École nationale d’ingénieurs de Tunis (ENIT) et consultant senior en intelligence artificielle, Maledh Marrakchi, estime que ces résultats confirment « le retard important pris par notre pays » en matière de gouvernance de l’IA.
Selon lui, la Tunisie se situe sous la moyenne africaine sur la majorité des indicateurs évalués par le Global Index on Responsible AI. Il souligne notamment que le pays obtient un score nul pour le volet consacré à la politique nationale en matière d’intelligence artificielle, ce qu’il attribue à « l’absence de stratégie, de vision et de politique en IA ».
L’expert relève également le contraste avec le Maroc, classé 63e au niveau mondial, qui dépasse la moyenne africaine sur l’ensemble des principaux indicateurs retenus par le rapport. Il compare aussi le positionnement tunisien à celui de pays considérés comme des références dans leurs régions, comme l’Estonie en Europe, Singapour en Asie ou encore les Émirats arabes unis au Moyen-Orient.
Pour autant, Maledh Marrakchi ne considère pas ce retard comme une fatalité. Il estime que la Tunisie dispose des compétences nécessaires pour améliorer rapidement sa position, à condition de définir une vision cohérente et ambitieuse de l’intelligence artificielle. « Notre pays peut faire beaucoup mieux. Les ingrédients sont là, il s’agit de les mettre en cohérence globale avec une politique ambitieuse et inclusive », écrit-il, rappelant qu’il plaide en faveur d’une véritable stratégie nationale de l’IA « depuis 2017 » auprès des différentes instances qu’il a pu conseiller.

Des stratégies encore trop souvent dépourvues de mécanismes contraignants
Le rapport souligne que la gouvernance responsable de l’IA progresse dans le monde, mais pas suffisamment vite pour suivre le rythme de développement et de déploiement de ces technologies.
La moyenne mondiale ne dépasse pas 35 points sur 100. Dans les domaines où des cadres de gouvernance existent, des preuves de mise en œuvre ne sont recensées que dans 55% des cas. Ce taux tombe à 45% dans les pays du Sud.
Les auteurs observent également que les pays du Sud ont considérablement élargi leurs politiques relatives à l’IA depuis la première édition du classement. Le nombre moyen de thèmes couverts par leurs cadres nationaux est passé de 2,5 à 4,7, soit une progression de 83%.
Cette évolution repose toutefois essentiellement sur des textes non contraignants. Dans les pays du Sud, 78% des cadres recensés relèvent de la soft law, contre 42% dans les pays du Nord. Autrement dit, les principes, recommandations et stratégies se multiplient, mais ils sont encore rarement accompagnés d’obligations juridiques et de mécanismes permettant de sanctionner les manquements.
Transparence, droits des travailleurs et contrôle public restent insuffisants
Le rapport relève que la transparence et l’explicabilité constituent le domaine le plus fréquemment abordé dans les politiques nationales. En revanche, les gouvernements demeurent beaucoup moins transparents concernant leurs propres usages de l’intelligence artificielle.
Seuls 18% des pays imposent une divulgation des systèmes algorithmiques utilisés par les administrations publiques. Les dispositifs indépendants de surveillance restent eux aussi peu nombreux.
Les protections accordées aux travailleurs sont également limitées. Seuls 39 pays disposent de cadres traitant des droits des salariés confrontés à l’automatisation, à la surveillance algorithmique ou aux transformations du marché du travail. Les politiques de formation et de reconversion professionnelle sont beaucoup plus fréquentes que les garanties juridiques contre les risques liés à l’IA.
Les auteurs estiment ainsi que la prochaine étape ne doit plus se limiter à publier des stratégies nationales ou des déclarations de principes. Elle doit passer par des règles contraignantes, des institutions de contrôle indépendantes, une plus grande transparence des administrations et des voies de recours accessibles aux personnes affectées par les décisions algorithmiques.
Pour la Tunisie, le constat dressé par le GIRAI et les analyses de plusieurs spécialistes convergent : le principal défi ne réside pas tant dans les compétences ou le potentiel technologique du pays que dans la capacité des pouvoirs publics à définir une véritable stratégie nationale, à se doter d’un cadre réglementaire cohérent et à transformer les ambitions affichées en politiques publiques effectives. Cela apparaît d’autant plus urgent que la plupart des pays de la région accélèrent désormais leurs investissements et leur gouvernance dans un domaine appelé à devenir un levier majeur de compétitivité économique et de souveraineté technologique.
M.B.Z










