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Comment la Tunisie rembourse sa dette extérieure

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Par Sadok Rouai

    Par Sadok Rouai

    On entend souvent les autorités se féliciter de la résilience persistante de l’économie tunisienne, qui permettrait au pays de continuer à honorer sa dette extérieure sans difficulté.

    En temps normal, le remboursement de la dette extérieure est une opération technique, sans portée événementielle particulière : elle figure déjà dans le budget et dans la Loi de Finances, votée par le Parlement. Il n’y a donc, a priori, aucune raison de s’en féliciter — ni de s’en inquiéter outre mesure.

    Le problème, c’est que le discours des autorités n’est pas complet : il occulte une réalité dont on préfère ne pas parler.

    Le règlement, aujourd’hui 15 juillet, de l’eurobond de 700 millions d’euros offre une bonne occasion d’expliquer, simplement, comment la Tunisie s’y prend réellement pour rembourser sa dette extérieure — et d’apprécier, en connaissance de cause, ce qu’il faut penser de cette prétendue « résilience ».

    Le Trésor n’a pas l’argent

    Normalement, l’État collecte des impôts et des recettes pour payer ses dépenses, y compris le remboursement de sa dette. Mais la Tunisie n’y arrive pas : le déficit du budget atteint 11 milliards de dinars cette année. Pour combler ce trou, l’État a obtenu une avance de 11 milliards de dinars de la part de la Banque Centrale de Tunisie, votée dans le budget 2026.

    Concrètement, le Trésor n’a pas de dinars dans ses caisses. Ce qu’il a, c’est cette avance. Le Trésor en a déjà utilisé 1,7 milliard de dinars sur les 11 milliards disponibles, au 20 juin 2026. Le reliquat s’élève à 8,8 milliards de dinars.

    Il faut bien comprendre ce que sont ces dinars : ce ne sont pas des recettes gagnées par le pays (impôts, exportations, tourisme). Ce sont des dinars créés par la Banque Centrale pour prêter à l’État, tout simplement parce que l’État ne collecte pas assez pour couvrir ses propres dépenses.

    Ces dinars servent à acheter les euros… auprès de la même banque centrale

    Voici l’étape qui ferme la boucle. Avec les dinars empruntés à la BCT, le Trésor va acheter des euros — auprès de la BCT elle-même — pour payer les 700 millions d’euros de l’eurobond.

    Autrement dit : la Banque Centrale prête des dinars au Trésor, puis reprend ces mêmes dinars en échange de devises pour que l’État puisse rembourser sa dette extérieure. Ce n’est donc pas un pays qui exporte, qui attire des devises, ou qui a gagné de quoi payer sa dette. C’est la Banque Centrale qui finance les deux bouts de l’opération : le déficit de l’État, et le remboursement de sa dette.

    Et la BCT, où trouve-t-elle ses euros ?

    Reste une question : la BCT ne fabrique pas des euros comme elle fabrique des dinars. Elle doit les prendre dans son stock de réserves, ou les faire entrer par un autre moyen.

    C’est là qu’interviennent, presque au même moment, deux emprunts que la BCT a elle-même contractés à l’étranger : 500 millions de dollars auprès d’Afreximbank fin juin, et une première tranche d’environ 104 millions de dollars auprès du Fonds Monétaire Arabe (FMA), dont l’accord a été signé le 7 juillet pour un montant total de 312 millions de dollars.

    Ces emprunts ne financent ni routes, ni hôpitaux, ni usines. Ils servent uniquement à regonfler les réserves de devises de la BCT, juste avant l’échéance du 15 juillet. Le calendrier n’est pas un hasard : les entrées d’argent (Afreximbank + FMA) sont organisées pour tomber au même jour que la sortie d’argent (le remboursement de l’eurobond).

    Le résultat en chiffres

    Hypothèses de change retenues : EUR/TND ≈ 3,372 ; USD/TND ≈ 2,9586.

    OpérationMontant deviseContre-valeur MDTSens
    Remboursement Eurobond 2019700 M EUR2 360,4− (sortie)
    Tirage Afreximbank500 M USD1 479,3+ (entrée)
    Tirage FMA — 1ère tranche≈ 104 M USD307,1+ (entrée)
    Avoirs en devisesMontant MDTJours d’importationDate
    Avant les 3 opérations25 130,0≈ 99,8 j10/07/2026
    Après les 3 opérations24 556,0≈ 97,5 j15/07/2026

    Base retenue : coût journalier d’importations de 251,78 MDT/jour (dernier ratio avoirs/jours communiqué par la BCT).

    Ce que cela veut dire

    Le chiffre affiché — autour de 97-98 jours d’importations — reste proche du seuil symbolique de 100 jours. C’est ce qui permet aux autorités de continuer à parler de « résilience ».

    Mais ce chiffre stable cache un montage précaire, en deux étages :

    1. Côté Trésor : l’État ne rembourse pas avec ses propres recettes, mais avec une avance de la BCT — donc avec de la création monétaire.

    2. Côté BCT : la Banque Centrale ne paie pas non plus avec des devises gagnées par l’économie réelle (exportations, tourisme, transferts des Tunisiens à l’étranger), mais avec de nouveaux emprunts extérieurs contractés spécialement pour l’occasion.

    Autrement dit, la Tunisie rembourse sa dette extérieure… en s’endettant à nouveau, à la fois en dinars et en devises, pour maintenir l’apparence d’une stabilité qui ne repose sur aucune ressource propre du pays.

    Le maintien du chiffre « autour de 100 jours » n’est donc pas la preuve d’une économie résiliente. C’est la preuve d’un montage financier de plus en plus sophistiqué, qui permet de repousser dans le temps un problème structurel : le pays ne gagne pas assez de devise.

    BIO EXPRESS

    Sadok Rouai est un ancien haut cadre de la BCT et ancien conseiller auprès du conseil d’administration du FMI.

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    5 commentaires

    1. SadokRouai

      Répondre
      16 juillet 2026 | 13h41

      Merci Si Jamel pour ce commentaire très développé et pour le temps que vous avez consacré à cette réflexion.

      Je voudrais toutefois apporter quelques précisions.

      Premièrement, mon article ne traite ni de la politique du phosphate, ni du code des changes, ni des choix de politique industrielle. Son objectif est beaucoup plus circonscrit : expliquer le mécanisme financier par lequel la Tunisie parvient aujourd’hui à honorer ses échéances de dette extérieure.

      Deuxièmement, il est important de distinguer le refinancement de la dette de l’endettement destiné à financer des dépenses courantes. Le refinancement (roll-over) est une pratique normale utilisée par la quasi-totalité des États. Un État n’a pas vocation à rembourser intégralement son stock de dette ; il renouvelle une partie de ses emprunts au fur et à mesure des échéances. Le véritable indicateur de soutenabilité n’est donc pas l’existence du refinancement, mais la capacité du pays à accéder durablement à des financements à des conditions compatibles avec sa croissance et sa solvabilité.

      Troisièmement, je partage pleinement votre idée de fond : une dette n’est soutenable que si elle contribue à créer durablement de la richesse. La meilleure façon de réduire la dépendance au refinancement est d’accroître les recettes en devises grâce à des exportations plus compétitives, au tourisme, aux investissements directs étrangers et à une montée en gamme de notre appareil productif.

      Enfin, quelques remarques sur certaines de vos propositions.

      Vous évoquez la possibilité de négocier une restructuration bilatérale de la dette. En pratique, cela paraît difficile. La majeure partie de la dette bilatérale tunisienne est détenue par des États membres de l’Union européenne. Toute restructuration de cette dette s’inscrirait normalement dans le cadre du Club de Paris et serait, en règle générale, conditionnée à l’existence d’un programme avec le FMI. Il ne s’agit donc pas d’une option que la Tunisie peut mettre en œuvre de manière unilatérale.

      Vous proposez également de transformer une partie de la dette en investissements (debt-for-investment swaps). Ce type d’opération existe et peut être utile dans certains cas. Toutefois, son impact demeure généralement limité. Ces mécanismes portent le plus souvent sur des montants relativement modestes et ne permettent pas, à eux seuls, de résoudre un problème d’endettement souverain de l’ampleur de celui de la Tunisie. Ils peuvent constituer un complément à une stratégie globale, mais certainement pas son principal levier.

    2. jamel.tazarki

      Répondre
      15 juillet 2026 | 21h30

      Introduction: La Tunisie risque de subir le même sort que l’île de Nauru si elle ne renonce pas, au plus vite, à l’idée absurde de financer son économie grâce à l’exportation du phosphate, sans mener d’étude sérieuse au préalable. L’île de Nauru : du rêve au cauchemar : http://www.francetvinfo.fr/monde/asie/lile-de-nauru-du-reve-au-cauchemar_3068375.html.
      –>
      Beaucoup d’analystes socio-économiques tunisiens parlent depuis des mois, voire des années, du sauvetage de l’économie tunisienne par l’exportation massive du phosphate (certains en ont même fait leur programme principal pour l’élection présidentielle). Et ce, sans aucune étude sérieuse pour évaluer si l’exportation du phosphate est encore pertinente pour la Tunisie. Il n’aurait en effet aucun sens d’investir des milliards de dinars dans des infrastructures et de la logistique pour l’extraction du phosphate si les mines en exploitation depuis plus d’un siècle étaient épuisées. Je rappelle que les mines de phosphate de Métlaoui, Kalâat Khasba, Redeyef et Moularès sont exploitées depuis 1899, 1903, 1903 et 1904. Après plus d’un siècle d’exploitation intensive et abusive, il est fort possible que ces mines de phosphate touchent à leur fin et qu’il faille les fermer un jour ou l’autre, faute de rentabilité. Il est donc essentiel de mener une étude approfondie pour évaluer si l’exportation du phosphate est encore rentable pour la Tunisie. La Tunisie risque de subir le même sort que l’île de Nauru si elle ne renonce pas, au plus vite, à l’idée absurde de financer son économie grâce à l’exportation du phosphate, sans mener d’étude sérieuse au préalable. L’île de Nauru : du rêve au cauchemar : http://www.francetvinfo.fr/monde/asie/lile-de-nauru-du-reve-au-cauchemar_3068375.html.
      –>
      Il n’a aucun sens d’investir des milliards de dollars dans une infrastructure moderne d’extraction de phosphate si la production annuelle ne dépasserait pas 4 millions de tonnes. Ce serait même un investissement bidon et une dilapidation des maigres réserves de devises étrangères.

      a) Le miroir de Nauru : La leçon de l’épuisement géologique –> L’article de Franceinfo sur Nauru montre précisément ce qui se passe lorsqu’un État fonde toute sa richesse sur une rente minière extractive sans anticiper la fin physique de la ressource. Nauru possédait le deuxième PIB par habitant au monde en 1974 grâce à son phosphate, puis est tombé en faillite totale lorsque les réserves se sont taries, transformant l’île en un désert de pierres. –> En Tunisie, il faut se rappeler les dates : les grands gisements du bassin de Gafsa (Métlaoui, Redeyef, Moularès) sont exploités sans interruption depuis le tout début du XXe siècle.
      a1) La baisse de la teneur : Même avant l’épuisement total, la couche de minerai la plus pure et la plus facile d’accès (à ciel ouvert) s’amenuise. Plus on creuse profondément, plus le phosphate est pauvre en BPL (Bone Phosphate of Lime), plus il contient d’impuretés (cadmium, magnésium), et plus sa transformation chimique ou son exportation brute devient coûteuse et non compétitive sur le marché mondial face au Maroc ou à l’Arabie Saoudite.
      a2) Le coût écologique de l’extraction : Contrairement à Nauru (une petite île), la Tunisie subit un autre épuisement dramatique lié au phosphate : le tarissement des nappes phréatiques à Gafsa et la pollution marine à Gabès. Laver le phosphate demande des millions de mètres cubes d’eau par an dans une région en situation de stress hydrique extrême. Investir massivement dans le phosphate, c’est accélérer la faillite écologique du Sud tunisien.

      b) L’absurdité économique du seuil des 4 millions de tonnes
      En économie industrielle, il existe une notion de « seuil de rentabilité des infrastructures ». –> Pour rentabiliser la modernisation lourde de la SNCFT (nouvelles voies ferrées doubles, locomotives de forte puissance, wagons automatisés) et de la CPG (excavatrices de nouvelle génération), les investissements se chiffrent en milliards de dinars, souvent importés en devises.
      b1) Si la production reste structurellement plafonnée autour des 3,5 à 4 millions de tonnes par an (en raison de l’épuisement ou de la configuration des vieilles mines), les gains à l’exportation suffiront à peine à payer les intérêts des prêts contractés pour acheter le matériel de transport.
      b2) C’est le piège typique de la dilapidation des devises : l’État dépense des euros pour importer des machines ferroviaires dans l’espoir de récupérer ces mêmes euros dix ans plus tard en vendant un produit à faible valeur ajoutée.

      c) La solution rationnelle : La transformation plutôt que l’exportation brute –> Une étude empirique sérieuse de la Tunisie d’aujourd’hui devrait acter la fin de l’ère du « phosphate brut roi » et s’orienter vers une transition :
      c1) Arrêter l’obsession des volumes bruts : Chercher à atteindre à tout prix 10 millions de tonnes comme en 2010 n’a plus de sens géologique ou écologique.
      c2) Maximiser la valeur ajoutée locale : Le peu de phosphate extrait des vieilles mines ne devrait plus jamais être exporté brut. Il doit être transformé à 100 % localement en acides phosphoriques spécifiques ou en engrais de haute technologie (DAP, MAP) dont les prix industriels mondiaux sont beaucoup plus élevés. Cela permet de générer autant de devises avec deux fois moins de minerai extrait et de préserver les réserves restantes.
      c3) La diversification obligatoire : Le salut de la Tunisie ne viendra pas du sous-sol, mais de sa surface et de ses cerveaux (les énergies renouvelables et le Startup Act, l’agriculture biologique à haute valeur, les services technologiques).

      D) Fazit: Le discours politique tunisien actuel utilise le phosphate comme un « mythe nostalgique » (le retour à l’âge d’or d’avant 2011) plutôt que comme une ressource stratégique épuisable. Continuer dans cette voie sans études géologiques et économiques d’impact indépendantes relève effectivement d’une planification intuitive dangereuse, qui expose le pays au syndrome de Nauru : se réveiller un jour avec des infrastructures payées à crédit, des caisses vides, et une terre définitivement stérile.

    3. jamel.tazarki

      Répondre
      15 juillet 2026 | 21h00

      Introduction: La solution de la dernière décennie est-elle meilleure ? En effet, la BCT prêtait de l’argent en dinars aux banques commerciales à 2 %, qui le prêtaient ensuite à l’État tunisien à 10 %. Alors que la que Méthode actuelle est un Financement direct BCT
      –>
      En réalité, aucune des deux méthodes n’est bonne, mais elles déplacent le problème et les risques différemment:

      a) Pourquoi l’ancienne méthode (via les banques) était toxique –> Le système des années passées (interdire le prêt direct de la BCT à l’État et forcer le passage par les banques commerciales) présentait des dérives majeures :
      a1) Un enrichissement sans risque sur le dos du contribuable : Les banques privées prenaient l’argent créé par la BCT au taux directeur, puis l’utilisaient pour acheter des Bons du Trésor à des taux élevés. Les banques tunisiennes ont ainsi réalisé des bénéfices historiques pendant dix ans, non pas en finançant l’économie réelle, mais en vivant simplement des intérêts payés par l’État (donc par les impôts des Tunisiens).
      a2) L’asphyxie totale du secteur privé (L’effet d’éviction) : Pourquoi une banque prendrait-elle le risque de prêter à un jeune entrepreneur, à une PME ou à un particulier pour un crédit immobilier si elle peut prêter des milliards à l’État avec un taux d’intérêt garanti et zéro risque de défaut ? Ce mécanisme a totalement bloqué l’accès au crédit pour l’économie tunisienne.

      b) Pourquoi la méthode actuelle (prêt direct de la BCT) est dangereuse –> Pour stopper cette rente bancaire injuste, l’État a voté des dérogations pour emprunter directement à la BCT, sans passer par les banques privées.
      b1) L’avantage : L’État économise les marges d’intérêts exorbitantes des banques. Les intérêts payés à la BCT reviennent à l’État sous forme de dividendes.
      b2) Le grand danger (L’inflation) : Dans l’ancien système, les banques commerciales servaient de « tampon » ou de filtre pour réguler la quantité de monnaie en circulation. Aujourd’hui, le financement direct est une injection pure et massive de liquidités (la fameuse « planche à billets »). Sans création de richesse économique en contrepartie, cette méthode détruit la valeur du dinar et alimente une inflation structurelle très difficile à stopper.

      c) Fazit: Un choix entre la peste et le choléra
      c1) L’ancienne solution n’était pas meilleure : elle transférait l’argent public vers les actionnaires des banques privées tout en bloquant l’économie. La solution actuelle élimine ce parasitisme financier, mais fait peser le risque de l’effondrement de la monnaie directement sur le citoyen par le biais de l’inflation.
      c2) La seule et unique « bonne » solution n’est pas technique ou monétaire : elle réside dans la relance de la production (le phosphate, le tourisme, les exportations) pour que l’État tunisien dégage des recettes réelles et n’ait plus besoin, ni des banques, ni de la planche à billets, pour survivre.

    4. jamel.tazarki

      Répondre
      15 juillet 2026 | 13h12

      A) faire rouler la dette extérieure d’un pays, c’est à dire de rembourser le capital venant à échéance en contractant de nouveaux emprunts, se fait par la majorité des pays. l’Etat rembourse ainsi aux créanciers des sommes colossales en leur réempruntant les mêmes sommes avec en plus des intérêts à payer, et ainsi de suite. –> Faire comme si ce mécanisme est insignifiant est problématique. Aujourd’hui la presque totalité des emprunts publics de beaucoup de pays sont utilisés pour payer les intérêts sans pour autant rembourser le capital –> au juste la dette ne sert qu’à elle-même. Comment sortir de cette boucle (loop) infinie de s’endetter de nouveau et de nouveau afin de payer les intérêts de la dette –> la dette ne sert qu’à elle-même. –> – que l’Etat s’endette n’est pas un problème en soi. Par contre, pour financer quoi, quelles politiques publiques en découlent –> ce sont les questions sans réponses dans beaucoup de pays.

      B) Voici quelques principaux mécanismes économiques et politiques permettant de briser ce cycle, classés par leviers d’action :
      b.1) Stimuler la croissance par l’investissement productif
      – Le problème n’est pas la dette, mais ce qu’elle finance
      – Effet multiplicateur : Emprunter exclusivement pour des infrastructures, la transition écologique ou la recherche.
      – Création de richesse : Ces investissements génèrent du PIB à long terme.
      – Dilution mécanique : Si le PIB grandit plus vite que la dette, le ratio dette/PIB diminue naturellement.
      b.2) Utiliser les leviers monétaires et financiers
      Les banques centrales et les structures de la dette offrent des voies de sortie techniques.
      – Rachat de dette (Assouplissement quantitatif) : Les banques centrales achètent la dette publique, reversant ensuite les intérêts perçus à l’État.
      – Allongement des maturités : Négocier des emprunts sur 30 ou 50 ans pour réduire la pression des échéances immédiates.
      – Répression financière : Maintenir des taux d’intérêt inférieurs à l’inflation pour déprécier le coût réel de la dette.
      b.3) Les solutions radicales (En cas de crise majeure) –> Lorsque la dette devient strictement insoutenable, les États sortent du cadre classique.
      – Restructuration de la dette : Négocier avec les créanciers une réduction du capital ou une baisse des taux.
      – Défaut de paiement : Refuser unilatéralement de payer (avec le risque d’un isolement financier temporaire).
      – Audit citoyen de la dette : Annuler la « dette odieuse » ou illégitime qui n’a pas profité à la population.]

      –>
      La Tunisie illustre parfaitement ce piège où la dette finit par s’alimenter elle-même. Pour préserver sa souveraineté, l’État refuse un programme d’aide du FMI, mais cette stratégie pousse le pays vers un mécanisme de « roulement » interne et externe particulièrement lourd.

      C) Comment fonctionne la boucle tunisienne ?
      – Le basculement vers la dette intérieure : N’ayant plus facilement accès aux marchés internationaux, la Tunisie finance son remboursement extérieur en s’endettant massivement à l’intérieur. La dette intérieure dépasse désormais la dette extérieure, asséchant les liquidités des banques locales qui préfèrent prêter à l’État plutôt qu’aux entreprises (effet d’éviction).]
      – Le rôle de la Banque Centrale (BCT) : Pour boucler son budget, le Trésor public utilise des injections directes de la Banque centrale (comme l’avance de 11 milliards de dinars votée pour le budget).
      – Le remboursement en circuit fermé : Pour honorer ses grosses échéances en devises (comme l’Eurobond de 700 millions d’euros par exemple), l’État utilise les dinars créés par la Banque centrale pour racheter des euros à cette même Banque centrale. En parallèle, des prêts de court terme à taux élevés sont contractés (auprès d’Afreximbank ou du Fonds Monétaire Arabe) uniquement pour maintenir à flot les réserves de change. L’argent ne finance donc ni infrastructures, ni hôpitaux.

      D) Comment la Tunisie peut-elle briser cette boucle ?  Pour sortir de ce cercle vicieux et remettre la dette au service des politiques publiques, plusieurs leviers doivent être activés simultanément :
      d.1) Sortir de la dépendance de la création monétaire
      Le recours direct à la Banque centrale pour financer le déficit de l’État génère un risque d’inflation à long terme. L’État doit stabiliser son budget de manière organique en élargissant l’assiette fiscale, notamment en intégrant l’important secteur informel tunisien pour augmenter les recettes sans étouffer les entreprises régulières.
      d.2) Réformer l’allocation des dépenses publiques
      Le problème est « des dettes pour financer quoi ». En Tunisie, le budget est absorbé par deux postes massifs : la masse salariale de la fonction publique (l’une des plus élevées au monde par rapport au PIB) et les subventions non ciblées (carburants, produits de base).
      –> La solution : Remplacer les subventions universelles par des aides financières directes aux ménages les plus pauvres. Cela libérerait instantanément de l’espace budgétaire pour relancer l’investissement public (transport, électricité, santé).
      d.3) Réorienter l’appareil productif vers l’exportation
      Pour rembourser de la dette extérieure sans emprunter de nouveau à l’étranger, il faut faire entrer des devises de manière « naturelle » par l’exportation.
      –>
      La solution : Lever les barrières bureaucratiques qui pèsent sur les entreprises exportatrices, moderniser le secteur agricole et stimuler les industries manufacturières. Plus d’exportations signifie des réserves de change solides à la Banque centrale, sans avoir besoin de prêts d’urgence à taux d’intérêt élevés. [1, 2, 3]

      d.4) Négocier une restructuration bilatérale (La diplomatie de la dette)
      Puisque le gouvernement rejette les réformes imposées par le FMI, la Tunisie peut négocier des accords bilatéraux de « conversion de dettes ».
      –>
      La solution : Proposer à certains pays créanciers (européens ou du Golfe) de transformer les créances de la Tunisie en projets d’investissements directs sur le territoire tunisien (par exemple : financer des usines d’énergies renouvelables ou des stations de dessalement d’eau en échange d’une annulation de dette).

      Dr. Jamel Tazarki, Mathématicien

    5. jamel.tazarki

      Répondre
      15 juillet 2026 | 13h08

      E) Pourquoi l’État est-il « coincé » à court terme ? –> Le gouvernement tunisien a fait du remboursement à temps une ligne rouge absolue pour préserver sa crédibilité internationale. N’ayant plus accès aux marchés financiers classiques, l’État applique la seule formule arithmétique à sa disposition pour boucler son budget :
      – L’impression de dinars : Le Trésor public comble son déficit grâce à des avances massives de la Banque Centrale de Tunisie (BCT).
      – Le recyclage en devises : L’État utilise ces dinars pour racheter les euros et dollars de la BCT afin de payer les créanciers extérieurs (comme le remboursement de l’Eurobond).
      – Le recours aux prêts alternatifs coûteux : Pour ne pas vider les réserves de devises de la BCT, le pays contracte en urgence des prêts auprès de partenaires régionaux ou multilatéraux (comme Afreximbank ou le Fonds Monétaire Arabe), parfois à des taux proches de 10 %.
      – L’État tunisien choisit délibérément la voie du refinancement interne et des prêts de court terme pour éviter le coût politique des réformes du FMI et le coût réputationnel d’un défaut de paiement. C’est un choix de court terme qui évite la crise immédiate, mais qui asphyxie lentement l’économie en privant le secteur privé de financements

      F) Le code des changes tunisien
      Le code des changes tunisien, qui date de 1976, est souvent décrit comme une véritable « forteresse administrative ». Pour les jeunes générations de la diaspora (nés en Europe, habitués à la finance digitale, aux cryptomonnaies et à la liberté totale de mouvement des capitaux), ce système est un repoussoir absolu. Voici pourquoi ce code paralyse l’investissement de la diaspora et comment d’autres pays gèrent ce tournant générationnel.

      f1) I. La rigidité du code tunisien : Pourquoi la diaspora fuit-elle ?
      – Le système tunisien repose sur un principe hérité d’une autre époque : la rareté de la devise. Pour protéger ses réserves de change, la Banque Centrale de Tunisie (BCT) contrôle chaque centime qui entre et, surtout, chaque centime qui sort.
      – Le principe de l’« asymétrie » (Facile d’entrer, difficile de sortir) : Un jeune Tunisien de France ou d’Allemagne peut envoyer des euros en Tunisie en un clic. En revanche, s’il crée une entreprise en Tunisie, que celle-ci génère des bénéfices et qu’il souhaite rapatrier ses gains ou revendre ses parts, le parcours administratif pour faire ressortir ces euros vers l’Europe relève du parcours du combattant (justificatifs multiples, autorisations de la BCT qui prennent des mois).
      – La peur du blocage (Le compte « bloqué » en dinars) : Si un membre de la diaspora hérite d’un terrain ou d’un appartement en Tunisie et le vend, l’argent de la vente est versé sur un compte en dinars. Il est strictement interdit par la loi de convertir ces dinars en euros pour les ramener en Europe. Cet argent reste « prisonnier » du territoire tunisien.
      – La criminalisation du change : En Tunisie, détenir des devises sans justification écrite ou faire des transactions en dehors du circuit bancaire officiel est un délit pénal. Pour une génération habituée à Revolut, N26 ou PayPal, cette bureaucratie punitive est perçue comme un risque disproportionné.
      – La réforme attendue : Un nouveau projet de code des changes est en discussion depuis plusieurs années (avec des annonces de libéralisation progressive). Cependant, tant qu’il n’est pas pleinement appliqué, la méfiance de la diaspora persiste.

      f2) Comment d’autres pays gèrent-ils ce choc générationnel ? –> D’autres pays fortement dépendants des transferts de fonds de leur diaspora ont compris que le lien affectif s’estompait avec la 2e et 3e génération. Ils ont donc modernisé leur législation pour proposer des incitations purement financières et technologiques.
      f2.1) Le Maroc : La flexibilité bancaire et les « Comptes en Devises »
      Le Maroc fait face au même défi démographique que la Tunisie, mais sa gestion des changes est beaucoup plus souple.
      – Comptes convertibles : Les Marocains Résidant à l’Étranger (MRE) peuvent ouvrir des comptes au Maroc en devises ou en dirhams convertibles. L’argent qui y est déposé peut être retiré ou réinvesti en Europe à tout moment, sans aucune autorisation de la banque centrale.
      – Le fonds « Maghribcom » : L’État marocain cofinance les projets d’investissement de la diaspora. Si un jeune de la 2e génération crée une entreprise technologique ou industrielle au Maroc, l’État peut subventionner jusqu’à 10 % du projet sous forme de don non remboursable.
      f2.2) L’Inde : Les « Diaspora Bonds » et la citoyenneté économique
      L’Inde possède la plus grande diaspora du monde et a réussi à capter l’argent des jeunes générations qualifiées (notamment dans la Silicon Valley).
      – Comptes de non-résidents à haut rendement (NRE/NRO) : Les banques indiennes proposent aux descendants d’Indiens des comptes bancaires en Inde avec des taux d’intérêt très supérieurs à ceux d’Europe ou des États-Unis, totalement exonérés d’impôts locaux et transférables vers l’étranger sans restriction.
      – Le statut OCI (Overseas Citizenship of India) : N’autorisant pas la double nationalité, l’Inde a créé un statut de « citoyen d’honneur » pour les descendants. Il leur donne les mêmes droits économiques que les locaux (acheter des terres, investir) sans la bureaucratie liée aux étrangers.
      f2.3) Le Liban (Historiquement) : Le secret bancaire et l’attrait des taux
      Avant la crise de 2019, le Liban captait des milliards de sa diaspora (y compris des jeunes générations nées au Brésil, au Canada ou en Afrique) en offrant un secret bancaire absolu et des taux d’intérêt sur les dépôts en dollars allant jusqu’à 10 % ou 12 %. C’était un système risqué, mais qui prouve que la diaspora réagit avant tout aux opportunités financières de rendement.
      f2.4) La Tunisie se trouve à la croisée des chemins. La première génération de la diaspora (les retraités actuels) soutient encore le pays par devoir et via le mécanisme des pensions de retraite. Mais la jeune génération de la diaspora raisonne en investisseurs. Si le code des changes tunisien continue de traiter les devises comme une ressource à enfermer, les descendants préféreront placer leur argent en Europe ou dans des pays plus ouvert

      La suite pour ce soir!

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