Depuis quelques jours, les réseaux sociaux tunisiens ont été le théâtre d’une multiplication de publications évoquant un possible recours au « délestage » du réseau électrique. Certains internautes y voient le signe d’une incapacité de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG) à répondre à la demande en électricité, tandis que d’autres annoncent des coupures généralisées et imminentes. Face à ces informations parfois contradictoires, il est essentiel de revenir sur ce que signifie réellement le délestage électrique, pourquoi il est mis en œuvre et dans quelles circonstances il peut être décidé.
Contrairement à une panne électrique, qui résulte d’un incident technique ou d’un dysfonctionnement imprévu, le délestage est une mesure volontaire prise par le gestionnaire du réseau afin de préserver la stabilité du système électrique. Concrètement, lorsque la demande en électricité devient supérieure à la quantité d’énergie disponible ou que l’équilibre du réseau est menacé, certaines zones peuvent être temporairement privées d’électricité. Cette interruption est planifiée ou décidée en urgence afin d’éviter un effondrement généralisé du réseau, communément appelé « black-out ». Les gestionnaires des réseaux électriques à travers le monde considèrent cette mesure comme un mécanisme de protection destiné à préserver l’alimentation du plus grand nombre d’usagers et à garantir la sécurité des infrastructures électriques.
Le fonctionnement d’un réseau électrique repose en effet sur un principe fondamental, à chaque instant, la quantité d’électricité produite doit être quasiment égale à celle consommée. Contrairement à d’autres ressources, l’électricité ne peut être stockée à grande échelle en quantité suffisante pour absorber durablement les pics de consommation. Lorsque les besoins augmentent fortement, notamment lors des périodes de fortes chaleurs où les climatiseurs fonctionnent simultanément dans des millions de foyers, le réseau est soumis à une pression importante. Si les moyens de production ou les importations d’électricité ne suffisent plus à répondre à cette demande, le gestionnaire du réseau peut être contraint de procéder à un délestage pour maintenir la fréquence et la stabilité du système électrique.
En Tunisie, la gestion du réseau national de transport et de distribution de l’électricité relève de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG), entreprise publique chargée de la production, du transport et de la distribution de l’électricité sur l’ensemble du territoire. Sa mission consiste notamment à assurer l’équilibre permanent entre l’offre et la demande d’électricité afin de garantir la continuité du service.
La question du délestage revient régulièrement dans le débat public, particulièrement durant l’été. Les températures élevées entraînent une hausse importante de la consommation d’électricité, principalement liée à l’utilisation des climatiseurs. Dans le même temps, la production d’électricité dépend largement des centrales fonctionnant au gaz naturel, ce qui rend le système sensible aux contraintes d’approvisionnement énergétique et à l’augmentation des besoins. Toutefois, l’évocation d’un possible délestage ne signifie pas automatiquement que des coupures généralisées sont inévitables. Il s’agit avant tout d’une mesure exceptionnelle, envisagée uniquement lorsque les autres solutions permettant de maintenir l’équilibre du réseau ne suffisent plus.
Il est également important de distinguer le délestage des coupures localisées provoquées par des travaux de maintenance, des incidents techniques ou des intempéries. Alors que ces dernières résultent d’un événement affectant une installation particulière, le délestage répond à une logique de gestion globale du réseau électrique. Son objectif n’est pas de réparer une panne, mais d’empêcher qu’une surcharge ne provoque un effondrement de l’ensemble du système.
En définitive, le délestage est un mécanisme technique de protection utilisé dans de nombreux pays lorsque l’équilibre entre la production et la consommation d’électricité est menacé. Il ne constitue ni une panne, ni un effondrement du réseau, mais une mesure exceptionnelle visant à préserver la stabilité de l’alimentation électrique et à éviter des conséquences plus importantes pour l’ensemble des consommateurs.
R.A.













2 commentaires
HatemC
Et si les hôtels tunisiens devenaient les centrales solaires de nos quartiers ?
Les hôtels possèdent deux caractéristiques qui en font des candidats parfaits pour devenir des micro-centrales solaires :
Des toits immenses et plats … Ils ont de grandes surfaces de toiture, très exposées au soleil et généralement sans ombrage.
Si un hôtel produit sa propre électricité pour faire tourner ses climatiseurs en journée, il arrête d’en demander à la STEG.
À l’échelle d’une zone touristique comme Djerba, Hammamet ou Sousse, si 50 hôtels passent au solaire, ce sont des dizaines de mégawatts de pression en moins sur le réseau national pendant les heures critiques de l’après-midi.
Cela réduit directement le besoin de délestage pour les habitations voisines….
Plutôt que de voir chaque hôtel comme un consommateur isolé, on le transforme en un « pôle énergétique local » capable d’alimenter les commerces, les maisons ou les cliniques de son quartier.
En Tunisie, les hôtels paient l’électricité au tarif fort (catégorie « Moyenne Tension »).
Le solaire photovoltaïque y est extrêmement rentable :
– Amortissement rapide : Une installation solaire sur le toit d’un hôtel tunisien est généralement rentabilisée en 4 à 5 ans seulement.
– Durée de vie : Les panneaux produisent de l’électricité presque gratuite pendant plus de 25 ans.
– Vente de l’excédent : Si l’hôtel produit plus d’électricité qu’il n’en consomme (par exemple, au printemps lorsque les climatiseurs sont éteints), il peut réinjecter cette électricité dans le réseau et la revendre à la STEG.
Équiper les toits des hôtels est une solution « gagnant-gagnant ». L’hôtelier réduit drastiquement sa facture d’énergie, et l’État voit la demande d’électricité s’effondrer au moment le plus chaud de la journée, réduisant ainsi la dépendance au gaz et à l’électricité de l’Algérie.
Si la technologie existe et est déjà déployée dans d’autres pays du monde, pourquoi ne le fait-on pas en Tunisie ?
La réponse tient en un mot : Le monopole légal.
En Tunisie, la loi interdit à un producteur privé d’électricité (comme un hôtel) de vendre directement son électricité à un tiers (comme son voisin de quartier) en utilisant des câbles ou en créant son propre réseau.
Pour libérer ce potentiel, il suffirait d’une réforme législative autorisant l’autoconsommation collective
En autorisant ce modèle, la Tunisie ferait d’une pierre deux coups : elle réduirait instantanément le risque de délestages locaux en s’appuyant sur l’investissement privé des hôteliers, et elle s’affranchirait chaque jour un peu plus de sa dépendance au gaz et à l’électricité importés d’Algérie.
HatemC
Cet article de vulgarisation technique explique très bien comment fonctionne le délestage sur un plan purement théorique, mais il passe sous silence le pourquoi géopolitique et économique de notre vulnérabilité.
En évitant soigneusement de prononcer le mot « Algérie », l’article dépolitise le sujet pour le présenter comme un simple problème de « physique des réseaux » et de « climatiseurs ».
Pourtant, la réalité derrière les coupures que subissent les Tunisiens est intrinsèquement liée à ce voisin
Ce que l’article cache sous le mot « Importations »
L’article mentionne brièvement :
« Si les moyens de production ou les importations d’électricité ne suffisent plus… »
Ce mot au pluriel est un euphémisme.
En Tunisie, « importations d’électricité » signifie presque exclusivement Algérie. En omettant de préciser que notre filet de sécurité dépend du bon vouloir et de la santé du réseau algérien (Sonelgaz), on évite de pointer du doigt une dépendance stratégique majeure.
Si le réseau algérien vacille ou si Alger décide de prioriser sa propre consommation interne lors d’une canicule, la Tunisie se retrouve instantanément à découvert.
Le non-dit sur la dépendance au Gaz Algérien
L’article indique :
« la production d’électricité dépend largement des centrales fonctionnant au gaz naturel… »
Là encore, l’explication s’arrête au milieu du gué.
Pourquoi dépend-on du gaz ?
Parce que nous n’avons pas assez de ressources propres.
Et d’où vient la majorité de ce gaz ? De l’Algérie.
En ne mentionnant pas que plus de la moitié de notre électricité tourne grâce au gaz algérien, on passe sous silence le fait que notre souveraineté énergétique est, au quotidien, extrêmement limitée.
Pourquoi ce silence dans les médias ?
La STEG et les autorités ont tout intérêt à présenter le délestage comme une fatalité technique due « aux fortes chaleurs » et « à l’utilisation simultanée des climatiseurs par les citoyens ».
Reconnaître publiquement et officiellement que le pays est à la merci d’une panne en Algérie ou d’une décision politique d’Alger pour avoir de la lumière et du frais équivaudrait à admettre un échec de souveraineté nationale.
Présenter le problème sous un angle purement technique permet de rejeter indirectement la responsabilité sur la météo et sur la surconsommation des usagers, tout en évitant d’aborder le sujet hautement sensible de notre dépendance stratégique vis-à-vis de notre grand voisin.
Pour s’affranchir de la dépendance énergétique extérieure (notamment de l’Algérie) et sécuriser durablement l’approvisionnement électrique de la Tunisie, il faut agir sur deux fronts complémentaires : l’action macro-économique de l’État pour transformer le réseau national, et l’autonomie individuelle des citoyens et des entreprises pour ne plus subir les failles du système.
– Accélérer les parcs solaires géants :
Installer de grandes centrales photovoltaïques privées et publiques, principalement dans le Centre et le Sud et atteindre au moins 50% d’énergies renouvelables.
– Encourager la production décentralisée (PROSOL) :
Faciliter les démarches administratives et proposer des subventions plus fortes via l’ANME (Agence Nationale pour la Maîtrise de l’Énergie) pour que chaque usine, hôtel et foyer devienne son propre producteur d’électricité.