L’article 48 de la Constitution de 2022 est d’une simplicité désarmante : « L’État doit fournir de l’eau potable à tous sur un pied d’égalité, et il doit préserver les ressources en eau pour les générations futures. » Une phrase courte, claire, sans ambiguïté, sans renvoi à un décret d’application, sans note de bas de page et sans besoin d’un comité d’experts pour en comprendre le sens. L’eau potable pour tous. Point. Pourtant, quatre ans après son adoption, ce texte ressemble de plus en plus à ces panneaux touristiques installés devant des monuments en ruine : l’intention est noble, la réalité un peu moins.
À Métlaoui, la semaine dernière, des habitants ont bloqué des routes et brûlé des pneus après plusieurs jours sans eau. Nous sommes en juillet, les températures flirtent avec les 45 degrés et des familles entières attendent que quelques gouttes daignent sortir du robinet. Pendant ce temps, l’industrie du phosphate continue de fonctionner. Elle a besoin d’eau pour laver le minerai, le traiter, le rendre exportable. Et elle l’obtient. Les habitants, eux, peuvent toujours relire la Constitution pour se rafraîchir.
Mais personne ne semble réellement surpris de cette situation. Les protestations éclatent, les autorités publient des communiqués, les responsables promettent des solutions et tout le monde sait déjà comment le film va se terminer. Quelques réparations, quelques explications techniques, puis le retour à la normale. Jusqu’à la prochaine coupure.
Le député Mohamed Ali a résumé la situation. Selon lui, ce qui se passe dans le bassin minier n’est pas un simple incident technique mais le résultat d’un système entier qui dysfonctionne. Plus encore, il a dénoncé un « droit à l’eau sacrifié » et souligné le paradoxe d’une région qui produit des richesses nationales tout en étant privée d’un accès régulier à l’eau potable. Le constat est difficile à contester. Dans le bassin minier, l’eau semble avoir une hiérarchie bien établie : d’abord la production, ensuite les citoyens.
Quand le phosphate boit avant les habitants
Le problème ne date pas d’hier. Depuis des décennies, la Tunisie exploite son phosphate selon des méthodes dont l’impact environnemental est connu. Pollution de l’air, dégradation des sols, atteintes aux nappes phréatiques : la liste est longue. Mais lorsqu’il s’agit de l’eau, la contradiction devient presque caricaturale.
D’un côté, on explique aux citoyens qu’il faut économiser chaque goutte. On leur recommande de fermer le robinet pendant qu’ils se brossent les dents, de limiter l’arrosage des jardins et de faire preuve de civisme hydrique. De l’autre, on continue à consacrer d’importantes quantités d’eau à une activité industrielle dont les méthodes évoluent à un rythme géologique.
Le bassin minier est devenu le symbole de cette incohérence. Les habitants voient chaque jour les installations industrielles fonctionner alors qu’eux-mêmes peinent à remplir une citerne. Ils entendent parler de relance de la production, d’augmentation des exportations et de redressement économique, mais ils doivent parfois attendre la nuit pour avoir un filet d’eau. Il faut reconnaître une certaine audace dans la gestion de la communication publique : réussir à expliquer à quelqu’un qui n’a pas d’eau que l’eau est utilisée pour produire de la richesse constitue un exercice rhétorique particulièrement ambitieux.
Toutefois, Métlaoui n’est pas une exception. À Nabeul, plusieurs villes ont récemment subi des perturbations et des coupures. À Jendouba, des habitants ont bloqué une route pour dénoncer le manque d’eau et sa mauvaise qualité. D’un bout à l’autre du pays, les mêmes scènes se répètent. Les régions changent, les slogans changent, les températures augmentent, mais le scénario reste identique.
Nous sommes progressivement passés d’un problème localisé à un phénomène national. Chaque été apporte son lot de pénuries, de protestations et de promesses. Chaque année, les ressources hydriques diminuent davantage. Chaque année, les réponses demeurent sensiblement les mêmes.
Exporter l’eau sans le dire
Mais le phosphate n’est pas le seul domaine où la logique semble avoir déserté le débat public. L’agriculture offre également quelques exemples remarquables de créativité hydrique.
Alors que tous les rapports alertent sur la raréfaction des ressources en eau et sur les effets du changement climatique, la Tunisie continue à consacrer des surfaces importantes à des cultures particulièrement gourmandes en eau. La tomate figure en bonne place dans cette catégorie. Au Cap Bon notamment, une industrie entière s’est développée autour de la transformation de la tomate en concentré et en conserves.
Certains spécialistes parlent même d’exportation d’eau sous forme de tomates. L’expression peut paraître provocatrice, mais elle décrit assez bien la réalité. Lorsque des millions de mètres cubes d’eau sont mobilisés pour produire une culture destinée à être transformée puis exportée, il est difficile de prétendre que la question ne mérite pas d’être posée.
Là encore, le paradoxe est fascinant. Le pays manque d’eau, les barrages peinent à se remplir, les nappes phréatiques sont surexploitées, mais nous continuons à produire comme si nous étions installés au bord de l’Amazone. Le tout en expliquant aux citoyens qu’ils doivent réduire leur consommation domestique.
Un pays peut parfaitement décider de privilégier certaines productions. Le véritable problème est l’absence apparente de réflexion globale. La question n’est plus de savoir si l’eau est rare. Cette bataille est terminée depuis longtemps. La question est de savoir comment répartir une ressource devenue stratégique.
Or, en Tunisie, nous semblons avoir trouvé une réponse implicite : l’eau doit d’abord servir à produire. Les citoyens viendront ensuite.
L’article 48 de la Constitution promet pourtant deux choses : fournir l’eau potable à tous et préserver les ressources pour les générations futures. Aujourd’hui, nous peinons à garantir la première et nous compromettons sérieusement la seconde. C’est une performance qui mérite d’être saluée. Réussir simultanément à frustrer les habitants actuels et à inquiéter les générations futures relève d’un véritable talent.
À force de considérer l’eau comme une ressource inépuisable, la Tunisie découvre qu’elle ne l’est pas. À force de repousser les réformes industrielles et agricoles, elle transforme chaque été en exercice de gestion de crise. Et à force de privilégier la production à court terme, elle risque de découvrir un jour qu’il n’y a plus assez d’eau ni pour le phosphate, ni pour les tomates, ni pour les citoyens.
Ce jour-là, l’article 48 restera toujours dans la Constitution. Il aura au moins survécu aux réserves hydriques.











3 commentaires
Mohamed Mabrouk
Bonsoir
La cpg, bien que polluante, rapporte a l’etat des devises. Est ce que la concession phosco pour le phosphate de kasserine peut en faire autant? Est ce que le prix touché par la Tunisie pour ceder ces mines a phosco, suffira pour faire face au manque d’eau que cette concession va créer? Et quel est ce prix? Combien on a touché, ou on va toucher? Pourquoi cette question n’interesse ni les deputés ni les journalistes? Par contre ils aiment bien taper sur la cpg qui les nourrit. Ah cette Tunisie!
Mhammed Ben Hassine
Changement climatique, surchoffement,penurie d’eau malgré ce constat alarmant on continue à exporter la vie et importer la mort
C’est qu’en faite exporter des produits gourmand en eau peut importe le prix équivaut à exporter la vie, inacceptable et inconsolable si ce prix est dérisoire
Quand allons réagir dieu tout seul le sait
Mhammed Ben Hassine
[Pendant ce temps, la CPG continue de POMPER L EAU A VOLONTÉ certe indispensable pour laver le minerai, Les I DUGENES, eux, peuvent toujours relire la Constitution pour se rafraîchir] C’est dire à quel point le citoyen est sans valeur.