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Le mirage des 13,5 milliards : en finir avec le mensonge du trésor caché

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Par Mohamed Salah Ben Ammar

    Par Mohamed Salah Ben Ammar

    Le 28 juillet 2021, trois jours après son coup de force, le président Kaïs Saïed recevait Samir Majoul, président de l’Utica. Il lui exposait un projet de « réconciliation pénale » visant près de 460 hommes d’affaires accusés d’avoir prospéré sous Ben Ali. En échange d’investissements dans les régions défavorisées, ils pourraient obtenir une forme d’amnistie. Promettre de redistribuer aux pauvres un argent virtuel, en désignant des personnes comme coupables avant tout procès et toute preuve : voilà, en une phrase, cinq ans de politique tunisienne.

    La politique du bouc émissaire

    Dans toute démocratie fragile revient une même tentation : promettre une prospérité immédiate en désignant quelques responsables. On affirme qu’une poignée de riches aurait confisqué les richesses du pays et qu’il suffirait de les leur reprendre pour régler les difficultés sociales. Sans enquête ni jugement, des individus sont livrés en pâture à une opinion publique en colère. La promesse séduit parce qu’elle ne coûte rien à celui qui la formule.

    Mais une crise économique ne naît jamais de quelques personnes seulement. Elle résulte d’institutions faibles, d’une corruption diffuse, d’une gouvernance défaillante, d’une production insuffisante et d’une mauvaise gestion publique. Réduire cette complexité à un conflit entre « le peuple » et les riches empêche de comprendre les vraies causes. La richesse devient suspecte et la présomption d’innocence un obstacle.

    Ce climat a un prix. L’investissement repose sur la confiance : lorsqu’un pays laisse penser que réussir peut devenir un motif de poursuite politique, les capitaux hésitent puis partent ailleurs. Ce ne sont pas seulement les grandes fortunes qui souffrent, mais les salariés, les sous-traitants et les jeunes en quête d’emploi. Lorsque la somme promise apparaît introuvable, la déception nourrit une défiance encore plus grande envers les institutions.

    Un chiffre impressionnant, un mirage économique

    Pour justifier cette « chasse au trésor », le chef de l’État a avancé un montant précis : 13,5 milliards de dinars, présenté comme issu du rapport de la Commission nationale d’investigation sur la corruption présidée par feu Abdelfattah Amor en 2011. En réalité, cette somme n’a aucun fondement permettant d’en faire une recette disponible.

    Rapportée au PIB tunisien actuel, elle représente environ 8 % de la richesse produite en une année. La vraie question n’est donc pas sa taille, mais son existence réelle : cet argent est-il disponible et récupérable ?

    Cinq ans après l’annonce, aucun audit indépendant ne l’a démontré. Des malversations ont bien existé et sont documentées, mais confondre une estimation théorique de préjudice avec une trésorerie immédiatement récupérable est une erreur économique majeure. Une créance théorique n’est pas de l’argent en caisse. Les actifs évalués en 2011 ont changé, perdu de la valeur ou sont bloqués dans des procédures judiciaires.

    Makram Ben Mna, membre de la commission de réconciliation pénale, l’a reconnu : les montants réellement récupérables se situeraient plutôt dans les centaines de millions de dinars, pas dans les milliards. Le scandale n’est donc pas seulement le chiffre avancé, mais la confusion entretenue entre une estimation ancienne et un argent que l’État pourrait encaisser demain.

    Une promesse qui évite de regarder la réalité

    Le problème dépasse les 13,5 milliards. Tant que l’on croit à un trésor caché, on évite de s’interroger sur les vraies difficultés : la chute de la production de phosphate, la fuite des jeunes, l’hésitation des investisseurs, les déficits des entreprises publiques ou la lenteur administrative. Le mythe des milliards agit comme un anesthésiant : il fait croire que la crise vient d’un vol passé plutôt que de nos insuffisances présentes.

    Depuis 2021, les commissions et annonces se sont multipliées. Les responsables ont changé, certains hommes d’affaires ont coopéré, d’autres ont payé des cautions, mais les milliards promis restent introuvables. Une estimation ancienne ne devient pas une recette budgétaire par décret.

    La Tunisie ne manque pas d’un trésor, elle manque de richesse créée

    Le discours officiel présente parfois la Tunisie comme un pays riche mais spolié. Les faits racontent autre chose : la production énergétique décline, les ressources minières restent limitées et le phosphate pèse beaucoup moins qu’autrefois. Notre problème n’est pas un trésor caché, mais notre difficulté à créer suffisamment de valeur.

    Aucun pays ne s’est développé grâce à une restitution miracle. Tous ont investi dans l’éducation, l’industrie, l’innovation et les infrastructures. Aucun décret n’a remplacé le travail.

    L’administration et l’économie parallèle

    L’administration tunisienne compte plus de 660 000 agents. Le problème principal n’est pas seulement son poids, mais son efficacité : absentéisme, faible évaluation, manque de sanction et de reconnaissance du mérite. Les grandes entreprises publiques accumulent les déficits. Une partie du secteur privé privilégie encore la rente au détriment de l’industrie et de l’innovation. Nous vivons suivant un modèle totalement dépassé.

    Face à cette lourdeur, des centaines de milliers de Tunisiens se tournent vers l’économie informelle. Elle permet parfois de survivre, mais prive l’État de ressources et empêche de construire une protection sociale durable. Elle est un symptôme, pas une solution.

    Retrouver le sens de l’effort

    La frustration cherche alors des responsables : le riche, l’entrepreneur, l’étranger. Cette colère détourne l’attention des vraies réformes. Le mirage des 13,5 milliards attise la haine de classe, la jalousie et promet implicitement une revanche sociale.

    La solution est pourtant claire : réhabiliter l’effort à l’école, instaurer l’évaluation dans l’administration, valoriser les métiers manuels, encourager l’innovation et dire la vérité aux citoyens. En effet, notre pays dort sur un trésor : celui des talents non respectés, non reconnus. Nous avons trop longtemps rêvé de chimères, au lieu d’offrir des opportunités à ces talents.

    La seule richesse durable est celle que l’on produit. Le véritable détournement est celui de notre propre potentiel, par notre refus de poser les bonnes questions sur le pourquoi de notre situation.

    Il nous faut dénoncer les promesses irréalistes de politiciens en mal de projet, abandonner l’idée d’une fortune miraculeuse, le mirage des milliards fantômes. Le redressement ne viendra ni d’un trésor caché, ni d’un décret. Il viendra du travail, de la compétence et de la reconnaissance du mérite.

    Les vrais patriotes sont ceux qui tiennent à leurs concitoyen.e.s le discours de la vérité.

    BIO EXPRESS

    Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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    2 commentaires

    1. Roberto Di Camerino

      Répondre
      16 juillet 2026 | 17h13

      La solution à un meilleur partage de la richesse nationale ne réside pas dans la confiscation des biens de ceux qui ont légitimement bâti leur fortune — sauf, bien entendu, s’ils l’ont acquise en pillant les caisses de l’État ou en braquant la Banque centrale. Elle réside dans la création d’emplois productifs et correctement rémunérés.

      Or, le régime actuel préfère grossir une administration déjà hypertrophiée, improductive et incapable d’absorber durablement le chômage. Chaque emploi public supplémentaire est financé par davantage d’impôts, davantage d’endettement ou davantage de ponctions sur ceux qui créent réellement de la richesse.

      La véritable réponse est ailleurs : libérer le secteur privé, le financer, le protéger de l’arbitraire administratif et fiscal, simplifier radicalement les formalités de création d’entreprise et garantir la sécurité juridique des investisseurs. Tant que le pouvoir considérera l’entrepreneur comme une source à pressurer plutôt qu’un partenaire du développement, il ne distribuera que la pauvreté au nom de l’égalité.
      Encore faut-il le savoir. Ce qui n’est nullement le cas du present regime, qui rêve de gagner la loterie pour eradiquer la pauvrté.

    2. Hannibal

      Répondre
      16 juillet 2026 | 14h24

      Parfaitement ! Le travail, la cohésion sociale et la recherche continue du progrès constituent un trésor perpétuel.
      Promettre le gros lot d’une loterie est non seulement un mensonge mais surtout un crime d’atteinte à l’ordre public.
      Celui qui fait une telle promesse croit qu’elle lui permettra d’éviter de faire son travail et de réaliser les objectifs qu’on attend de lui ou d’elle. Tout un contre-symbole à ne pas suivre.
      P….in ! 5 ans que ça dure ! 🤬

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