Le paysage médiatique tunisien continue de traverser une période de fortes tensions. Dans son rapport mensuel consacré à la sécurité professionnelle des journalistes, le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) fait état d’une aggravation des atteintes visant les professionnels des médias au cours du mois de juin 2026. Le document dresse le constat d’un environnement de travail de plus en plus contraignant, marqué par la multiplication des entraves administratives et sécuritaires, l’intensification des poursuites judiciaires et la montée des campagnes de harcèlement numérique.
Selon l’unité de veille du Centre de sécurité professionnelle relevant du SNJT, 16 agressions ont été recensées durant le mois de juin 2026 contre des journalistes, des journalistes reporters-photographes et des équipes de presse, sur un total de 18 signalements reçus. Ce bilan traduit une nette augmentation par rapport au mois de mai, durant lequel cinq atteintes avaient été enregistrées.
Pour le syndicat, cette évolution ne relève plus d’incidents isolés, mais témoigne de schémas récurrents d’atteintes à l’exercice du métier, dans un contexte politique tunisien marqué depuis le 25 juillet 2021 par une concentration accrue des pouvoirs entre les mains du président Kaïs Saïed, une fragilisation progressive des contre-pouvoirs et des inquiétudes persistantes concernant l’espace accordé aux libertés publiques, dont la liberté d’expression et la liberté de la presse.
Entraves sur le terrain : les journalistes de plus en plus empêchés
Le rapport du SNJT relève la poursuite des restrictions imposées aux journalistes lors de leurs couvertures sur le terrain. Plusieurs cas d’interventions sécuritaires ont été documentés, notamment lors de la couverture des examens nationaux, des mouvements sociaux et de certaines activités officielles.
Ces interventions ont pris différentes formes : interruption de prises de vue, injonctions faites aux équipes journalistiques de quitter les lieux de couverture, confiscation ou contrôle de documents professionnels, voire conduite de journalistes vers des postes de police.
Pour le SNJT, ces pratiques constituent une atteinte directe au droit des journalistes à exercer leur profession librement. Elles portent également atteinte au droit du public à accéder à une information indépendante, pluraliste et diversifiée, un principe considéré comme indispensable au fonctionnement démocratique.
Le syndicat dénonce également le refus persistant de certaines institutions publiques de répondre aux demandes d’accès à l’information formulées par les journalistes, notamment sur des dossiers présentant un intérêt général. Cette situation affecte particulièrement le travail d’enquête et limite la capacité des médias à jouer leur rôle de contrôle des politiques publiques.
Poursuites judiciaires et décret-loi 54 : une pression croissante
Au-delà des obstacles rencontrés sur le terrain, le rapport pointe une augmentation des poursuites judiciaires engagées contre des journalistes sur la base de textes répressifs, notamment le décret-loi n°54 relatif aux infractions liées aux systèmes d’information et de communication.
Adopté en septembre 2022, ce texte est devenu l’un des principaux sujets de controverse dans le débat public tunisien. Ses détracteurs, parmi lesquels des organisations professionnelles, des associations de défense des droits humains et plusieurs acteurs politiques, estiment qu’il est utilisé pour poursuivre des journalistes, des avocats, des opposants et des militants pour des contenus publiés ou des déclarations publiques.
Le SNJT s’inquiète particulièrement de la multiplication des décisions judiciaires comportant des peines privatives de liberté dans des affaires liées à la publication d’informations ou à l’expression d’opinions. Selon l’organisation professionnelle, le recours à des sanctions pénales lourdes dans des affaires de presse contribue à instaurer un climat de peur susceptible d’encourager l’autocensure au sein de la profession.
Le rapport souligne également certaines atteintes aux garanties d’un procès équitable, citant notamment les restrictions aux droits de la défense, les jugements rendus par défaut ou la menace de sanctions pénales dans des affaires relevant de la liberté d’expression.
Harcèlement en ligne et violences de genre : les journalistes femmes en première ligne
Le SNJT alerte également sur la progression des campagnes de dénigrement et de harcèlement en ligne visant les journalistes et particulièrement les journalistes femmes.
Ces campagnes se manifestent par la diffusion de données personnelles, la circulation de contenus falsifiés, ainsi que par des messages d’incitation à la haine ou à la violence. Des pratiques qui, selon le syndicat, dépassent largement le cadre de la critique légitime et deviennent des menaces susceptibles d’affecter la sécurité physique et psychologique des professionnels concernés.
Les journalistes femmes restent particulièrement exposées aux formes de violences numériques fondées sur le genre, nécessitant, selon le rapport, une approche spécifique prenant en compte les conséquences professionnelles et personnelles de ces attaques.
Face à cette situation, le SNJT appelle les autorités à adopter des mesures concrètes afin de garantir un environnement professionnel sécurisé pour les médias.
Il revendique notamment la révision, par la présidence du gouvernement, des circulaires administratives encadrant les relations entre les institutions publiques et les médias, en rappelant, notamment, aux administrations le droit des journalistes à exercer leur mission sans autorisations supplémentaires non prévues par la loi.
Le syndicat appelle également le ministère de l’Intérieur à adresser des consignes claires aux unités sécuritaires afin de garantir le libre exercice de la couverture médiatique, d’ouvrir des enquêtes administratives en cas d’abus constatés et d’établir les responsabilités lorsque des dépassements sont avérés.
À travers ce rapport, le SNJT estime que la protection de la liberté de la presse nécessite désormais une réponse institutionnelle globale : mettre fin aux entraves au travail journalistique, limiter l’usage des textes pénaux contre les expressions médiatiques, renforcer l’accès à l’information et lutter contre l’impunité dans les agressions visant les professionnels des médias.
Dans un contexte politique où les organisations nationales et internationales de défense des libertés alertent régulièrement sur le recul des espaces de critique et de débat public en Tunisie, le rapport du SNJT apparaît comme un nouveau signal d’inquiétude sur l’état de la liberté de la presse sous la présidence de Kaïs Saïed. Pour la profession, l’enjeu dépasse désormais la seule protection des journalistes : il concerne la capacité de la société tunisienne à disposer d’une information libre, indépendante et pluraliste.
N.J










