Le ministre de la Santé a appelé, mercredi, à renforcer la lutte contre le tabagisme et à mieux protéger les jeunes. Un objectif que personne ne contestera. Mais avant de promettre une nouvelle mobilisation, la Tunisie devrait commencer par appliquer les lois qu’elle possède déjà. Car le problème n’est pas l’absence de textes. Il est dans leur non-application.
Mercredi 15 juillet, le ministre de la Santé Mustapha Ferjani a participé, par visioconférence, à la réunion ministérielle organisée par le bureau régional de l’Organisation mondiale de la santé pour la Méditerranée orientale, consacrée à la consommation de tabac et de nicotine chez les adolescents et les jeunes.
Le communiqué publié par le ministère de la Santé reprend les grands principes défendus à cette occasion. Le ministre y insiste sur la nécessité de renforcer les politiques de prévention, de développer les partenariats entre les États, d’échanger les expériences et d’adopter une approche commune pour lutter contre le tabagisme et les produits à base de nicotine. L’objectif affiché est clair : protéger les enfants et les adolescents des risques liés au tabac.
Difficile de trouver à redire à un tel discours. C’est exactement ce qu’un ministre de la Santé est censé dire dans une réunion de l’OMS. Le problème est qu’une fois la visioconférence terminée et l’écran éteint, il suffit de remettre les pieds dans la rue pour mesurer l’écart entre ce discours et la réalité tunisienne.
Des lois, il y en a pourtant
Contrairement à ce que pourrait laisser croire le discours ministériel, la Tunisie ne manque pas de textes pour lutter contre le tabagisme.
La loi du 23 février 1998 relative à la prévention des méfaits du tabagisme, le décret du 16 novembre 1998, complété par celui du 14 septembre 2009, réglementent la consommation de cigarettes dans les lieux publics. D’autres textes organisent la distribution du tabac, réservent sa vente à un réseau de buralistes agréés et permettent à l’État, à travers la Régie nationale des tabacs et des allumettes (RNTA), de fixer les prix de vente au public.
Le problème est que cet arsenal juridique est resté sur le papier.
Pour s’en convaincre, nul besoin de consulter les rapports de l’OMS ou les statistiques du ministère de la Santé. Il suffit de quitter son bureau, de marcher quelques centaines de mètres dans n’importe quelle ville tunisienne et d’ouvrir les yeux. Le constat est implacable.

Le premier arrêt : l’épicerie du quartier
Le premier endroit où devrait s’arrêter Mustapha Ferjani est l’épicerie de son quartier ou celle de son ministère.
On y achète du pain, du lait, des pâtes, des bouteilles d’eau… et des cigarettes.
C’est devenu si banal que plus personne ne s’en étonne.
En théorie, la commercialisation des cigarettes est strictement encadrée. Dans la pratique, elle a depuis longtemps débordé du réseau officiel. Les buralistes agréés ne sont plus les seuls à vendre du tabac. Les épiciers le font ouvertement. Les vendeurs de fruits secs aussi. Certains bars et établissements de nuit en ont même fait un service supplémentaire pour leur clientèle.
La vente de tabac est devenue tellement ordinaire que beaucoup de Tunisiens ignorent même qu’elle est censée être réservée à un réseau spécifique de buralistes.
L’État fixe par ailleurs lui-même les tarifs de vente des cigarettes. Un paquet de Marlboro, par exemple, est officiellement vendu dix dinars. Chez la plupart des buralistes agréés, ce prix est respecté. Mais dès que l’on quitte le circuit officiel, le même paquet passe à treize ou quatorze dinars. Dans certains bars et certaines boîtes de nuit, il atteint quinze, parfois vingt dinars.
Le même phénomène se retrouve avec les cigarettes locales. Le paquet de 20 Mars est officiellement affiché à 4,5 dinars. Dans les faits, il est souvent introuvable chez les buralistes. En revanche, il réapparaît dans le circuit parallèle où il est proposé six ou sept dinars, comme si la pénurie officielle alimentait miraculeusement l’abondance informelle. Le paquet est le même. Les taxes sont les mêmes. Le prix officiel est le même. Seul le prix payé par le consommateur change. Et cela ne semble plus surprendre personne. Cette situation est devenue un mode de fonctionnement.
Depuis plusieurs années, Kaïs Saïed a fait de la lutte contre les spéculateurs l’un des marqueurs de son discours politique. Le mot revient dans presque chacune de ses interventions. Des opérations sont organisées, des arrestations annoncées, des commerçants poursuivis pour avoir vendu du sucre, du café, de la semoule ou de l’huile à des prix supérieurs aux tarifs réglementés.
Cette fermeté disparaît soudainement lorsqu’il s’agit des cigarettes.
Autre problème bien visible partout dans le pays, la vente à l’unité. Marouen avait quatorze ans lorsqu’il a fumé sa première cigarette. Il l’a fumée grâce au vendeur de fruits secs qui lui en a proposé une à quelques centaines de millimes. Quelques jours plus tard, il en achetait deux. Puis trois. Quelques mois plus tard, il fumait quotidiennement.
Marouen est un personnage fictif, mais que la majorité des fumeurs tunisiens connaissent puisqu’ils s’y identifient. Ils ont commencé exactement de cette manière.
La vente à l’unité est probablement la plus grande hypocrisie de la politique antitabac de l’État. Elle facilite précisément ce que le ministre affirme vouloir empêcher : le premier contact des adolescents avec la cigarette.
Les vendeurs non agréés ne demandent ni carte d’identité ni justificatif d’âge. Ils vendent une cigarette comme ils vendraient une bouteille d’eau ou un paquet de chewing-gums.
Des décrets partis en fumée
L’hypocrisie de l’État apparaît encore plus clairement lorsqu’on quitte l’épicerie pour entrer dans un café. Là aussi, les textes existent depuis longtemps.
La loi du 23 février 1998 relative à la prévention des méfaits du tabagisme, le décret du 16 novembre 1998, puis le décret du 14 septembre 2009 n’ont pas laissé de place à l’improvisation. Les cafés, les restaurants et les établissements touristiques sont tenus d’aménager des espaces réservés aux non-fumeurs. Pour les établissements les plus importants, ces espaces doivent représenter au moins la moitié des surfaces fermées ouvertes au public. Les zones fumeurs doivent être séparées par des cloisons et équipées de dispositifs d’extraction de l’air afin d’éviter que la fumée ne se propage.
Il suffit d’entrer dans un café climatisé par cette chaleur estivale. Les clients fument à quelques centimètres des non-fumeurs. La fumée circule librement dans toute la salle. Les espaces réservés aux non-fumeurs sont quasi inexistants. Les séparations prévues par les textes ont disparu. Les systèmes d’extraction d’air sont l’exception. Et personne ne semble y voir un problème.
Les premiers pénalisés ne sont pas les fumeurs. Ce sont ceux qui ont choisi de ne pas fumer et qui respirent malgré eux la fumée des autres, notamment les serveurs, exposés huit ou dix heures par jour.
Là encore, l’État ne souffre pas d’un vide juridique. Il souffre d’un vide de contrôle.
Des portes de sortie découragées
La contradiction de l’État devient encore plus étonnante lorsqu’un fumeur cherche précisément… à arrêter de fumer.
Depuis plusieurs années, plusieurs autorités sanitaires internationales défendent une politique dite de réduction des risques. Sans présenter ces produits comme inoffensifs, elles considèrent que la cigarette électronique et, dans une moindre mesure, le tabac chauffé peuvent constituer une solution préférable à la cigarette combustible pour les fumeurs adultes qui n’arrivent pas à arrêter complètement.
La revue scientifique indépendante Cochrane conclut ainsi que les cigarettes électroniques nicotinées augmentent les chances d’arrêt du tabac par rapport aux substituts nicotiniques classiques. De son côté, le système de santé britannique considère que le vapotage expose les utilisateurs à une fraction seulement des risques liés au tabac fumé. Quant à la FDA américaine, elle reconnaît que certains produits de tabac chauffé réduisent significativement l’exposition à plusieurs substances toxiques produites par la combustion.
La Tunisie, elle, navigue à contre-courant.
Le tabac chauffé est taxé presque au niveau des cigarettes américaines haut de gamme (9,6 dinars), ce qui réduit fortement son intérêt économique pour un fumeur souhaitant abandonner la cigarette classique. Quant à la cigarette électronique, l’État considère qu’elle relève du monopole de la RNTA, mais celle-ci n’en commercialise aucune. Résultat : le marché informel s’est développé sans véritable cadre juridique, sans contrôle et sans politique publique assumée.
On peut être favorable ou défavorable à ces produits. Mais on ne peut pas qualifier de cohérente une politique qui laisse prospérer le produit le plus nocif tout en compliquant l’accès à des alternatives que plusieurs autorités sanitaires considèrent comme moins dangereuses pour les fumeurs adultes.
La crédibilité de l’État se joue dans la rue, pas à l’OMS
Mustapha Ferjani n’a pas eu tort de rappeler, devant ses homologues de l’OMS, que le tabac demeure l’une des principales causes évitables de mortalité et que les jeunes doivent être mieux protégés.
Le problème n’est pas son discours. Le problème est qu’il décrit une politique qui existe davantage dans les communiqués que dans les rues tunisiennes.
Car enfin, que faudrait-il faire de plus ?
L’État possède déjà un monopole public sur la distribution du tabac. Il fixe les prix et réglemente les points de vente. Il interdit la vente à l’unité et encadre le tabagisme dans les lieux publics. Le pays dispose de textes qui protègent les non-fumeurs et le régime mène une guerre déclarée contre les spéculateurs.
Il ne manque donc ni une loi, ni un décret, ni une stratégie nationale supplémentaire.
Il manque simplement l’application de décisions déjà prises.
Fermer les circuits parallèles, réserver effectivement la vente aux buralistes agréés, sanctionner les dépassements de prix, mettre fin à la vente à l’unité, faire respecter les décrets de 1998 et de 2009 dans les cafés et les restaurants et définir enfin une politique cohérente en matière de réduction des risques seraient déjà une révolution.
La lutte contre le tabagisme ne commencera pas lors de la prochaine réunion de l’OMS. Elle commencera le jour où l’État tunisien décidera d’appliquer les lois qu’il a lui-même écrites.
Maya Bouallégui











Commentaire
HatemC
L’avant dernier paragraphe résume ce qu’il faudrait engager comme actions …