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Terrorisme et blanchiment, des accusations à géométrie politique

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Par Ikhlas Latif

    L’information est passée presque inaperçue, noyée dans le flot quotidien des polémiques américaines. Pourtant, elle mérite que l’on s’y arrête. L’administration Trump envisage de mobiliser les outils de la lutte contre le terrorisme et le blanchiment d’argent pour cibler des organisations et des militants qu’elle considère comme hostiles.

    L’offensive ne vise pas des organisations djihadistes takfiristes. Selon les informations publiées par le Washington Post, elle cible des militants et organisations de gauche, notamment engagés contre la guerre à Gaza, en soutien à la cause palestinienne ou dans des mouvements antifascistes, anti-impérialistes et anticoloniaux. Paradoxalement, les puissances occidentales n’hésitent pas à normaliser leurs relations avec d’ « anciens » terroristes comme les Talibans ou le président syrien et son groupuscule.

    Des outils juridiques conçus pour lutter contre le terrorisme sont désormais envisagés dans le cadre d’une confrontation avec des acteurs relevant du militantisme politique.

    L’affaire, qui prend déjà corps avec le dossier Chambers, soulève des questions bien plus profondes que le seul cas américain.

    À première vue, il serait tentant d’y voir une énième controverse opposant l’ultra droite trumpiste à la gauche américaine. Ce serait une erreur. Ce qui interpelle est la nature des qualifications envisagées. Pourquoi le terrorisme ? Pourquoi le blanchiment d’argent ? Pourquoi ces accusations reviennent-elles avec une telle fréquence, sous des latitudes pourtant très différentes, lorsqu’un pouvoir cherche à neutraliser ceux qu’il considère comme des adversaires ?

    La question dépasse largement les États-Unis. Elle touche à l’évolution même des régimes populistes autoritaires et à leur manière d’exercer le pouvoir.

    Pourquoi toujours le terrorisme ?

    Les démocraties vivent de leurs désaccords. Elles reposent sur une idée simple : l’opposition n’est pas une anomalie, elle est une nécessité. Elle contrôle, critique, conteste, propose une alternative. Elle participe, au même titre que la majorité, à la vitalité de la vie publique. Dans cette conception, l’adversaire politique n’est jamais un ennemi. Il est un concurrent dans la conquête du pouvoir, pas une menace existentielle pour la nation.

    Le populisme, lui, repose sur une logique différente. Qu’il gouverne dans une démocratie ancienne ou dans un régime beaucoup plus fragile, il partage une même prétention, celle d’incarner le peuple. Non pas de représenter une majorité, mais d’être l’expression authentique de la volonté populaire. Dès lors, celui qui s’oppose au pouvoir ne s’oppose plus seulement à un gouvernement ; il s’opposerait au peuple lui-même. C’est à ce niveau que s’opère un glissement décisif.

    Le propre des démocraties est d’avoir des adversaires, alors que le propre des dérives autoritaires est de n’avoir plus que des ennemis.

    Or un ennemi ne se combat pas de la même manière qu’un adversaire. On débat avec le second et on neutralise le premier.

    Pendant longtemps, les pouvoirs autoritaires assumaient leurs motivations politiques de cette neutralisation. On emprisonnait pour sédition, pour propagande subversive, pour opposition au régime. Ce vocabulaire est devenu aujourd’hui difficilement compatible avec le discours démocratique auquel même les dirigeants les plus autoritaires continuent de se référer.

    Les méthodes ont donc évolué, mais pas nécessairement la finalité. Le droit est devenu le nouveau langage de la confrontation politique. Pas le droit dans sa vocation première, qui consiste à sanctionner des infractions établies, mais le droit comme instrument de délégitimation. Les qualifications pénales ne servent plus uniquement à caractériser des faits, elles produisent également un effet politique.

    Parmi elles, le terrorisme et le blanchiment d’argent occupent une place singulière.

    Il existe peu d’accusations aussi puissantes symboliquement. Elles ne renvoient pas simplement à des infractions. Elles renvoient à l’idée d’un individu dangereux pour la société. Dans cette optique, le terroriste n’est pas un contradicteur et le blanchisseur n’est pas un opposant. L’un menace la sécurité collective et l’autre corrompt les institutions et les finances de l’État. Avant même qu’un tribunal ne se prononce, ces qualifications accomplissent déjà une partie de leur œuvre puisqu’elles modifient le regard porté sur celui qui en fait l’objet.

    Il ne s’agit évidemment pas de suggérer que les infractions terroristes ou le blanchiment d’argent seraient des inventions politiques. Elles répondent à des réalités criminelles qu’aucun État responsable ne peut ignorer. Les mécanismes de lutte contre le financement du terrorisme ou contre les circuits financiers clandestins répondent à des impératifs bien réels. C’est que, ici, le cœur du problème est ailleurs.

    Il réside dans le risque que ces outils, conçus pour répondre à des menaces exceptionnelles, soient progressivement mobilisés dans des contextes où la frontière entre sécurité et conflit politique devient plus floue.

    Le droit au service du pouvoir

    C’est précisément cette réflexion que fait naître l’offensive trumpienne contre les opposants et activistes de gauche. C’est aussi ce qui explique le malaise que peut ressentir un lecteur tunisien puisque cette mécanique ne lui est pas étrangère.

    Depuis plusieurs années, plusieurs figures de l’opposition tunisienne sont poursuivies dans des affaires faisant intervenir des qualifications liées au terrorisme, au blanchiment d’argent, au complot contre la sûreté de l’État ou à d’autres infractions d’une gravité exceptionnelle. Les dossiers américains et tunisiens ne sont ni comparables ni interchangeables. Les institutions, les contre-pouvoirs, les traditions judiciaires et les contextes politiques diffèrent profondément. Chercher à établir une équivalence serait intellectuellement malhonnête.

    En revanche, il est permis de réfléchir sur une logique commune.

    Pourquoi, dans des contextes pourtant si différents, retrouve-t-on si souvent les mêmes catégories pénales lorsqu’il s’agit de traiter des adversaires politiques ?

    La réponse tient sans doute à ce qu’elles offrent au pouvoir un avantage considérable. Elles déplacent le conflit du terrain politique vers celui de la sécurité publique. On ne demande plus au citoyen de choisir entre deux projets de société, mais de se protéger contre une menace.

    Ce déplacement est au cœur de nombreux populismes autoritaires contemporains. Ils ne cherchent pas seulement à convaincre que leurs adversaires ont tort. Ils s’emploient à démontrer qu’ils sont dangereux. Dangereux pour la nation, pour la stabilité, pour l’économie, pour la sécurité ou pour l’identité du pays. Une fois ce récit installé, les instruments d’exception apparaissent non plus comme des atteintes aux libertés, mais comme des mesures de protection.

    La fabrique de l’ennemi

    Le populisme, qu’il soit au pouvoir à Washington, à Budapest, à Ankara, à Tunis ou ailleurs, supporte mal la notion même d’opposition. Non pas parce qu’il rejette ouvertement le pluralisme, mais parce qu’il prétend incarner, à lui seul, la volonté du peuple. Dès lors, celui qui lui résiste cesse d’être un adversaire politique pour devenir un obstacle à écarter.

    L’accusation de terrorisme possède, dans cette logique, une puissance symbolique exceptionnelle. Elle réduit d’emblée la présomption de sympathie dont peut bénéficier un accusé et permet de présenter ce qui relève d’un conflit politique comme une exigence de sécurité. Elle inverse la charge morale.

    L’accusation de blanchiment d’argent complète parfaitement ce dispositif. Elle convoque tout un imaginaire fait de corruption, de réseaux occultes, de financements étrangers flous et d’intérêts inavouables. Là encore, l’effet politique précède souvent le jugement vu que la suspicion s’installe avant que la justice ne tranche.

    Cette convergence ne signifie évidemment pas que Donald Trump copie Kaïs Saïed, ni que Kaïs Saïed copie Donald Trump. Elle montre plutôt que des pouvoirs qui partagent une même matrice populiste et autoritaire finissent souvent par recourir aux mêmes réflexes lorsque les oppositions et les contre-pouvoirs sont perçus comme des entraves. Les outils existent déjà, ils bénéficient d’une forte légitimité dans l’opinion et personne ne souhaite apparaître comme le défenseur de terroristes ou de blanchisseurs.

    Le glissement est là, dans la banalisation d’un mécanisme qui transforme progressivement le désaccord politique en suspicion criminelle.

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    Commentaire

    1. Gg

      Répondre
      17 juillet 2026 | 18h01

      Juste un mot.
      Les organisations qui soutiennent les hamas et hezbollah sont réellement dangereuses pour les sociétés, car elles créent un nouvel antisémitisme de masse.
      Un équilibre pourrait etre rétabli si elles condamnaient à la fois Israël ET l’Iran et ses tentacules.
      Mais ça, faut pas rêver…

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