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Pays en voie de sous-développement

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Par Maya Bouallégui

    Épisode 1 – Les gens qui arrivent après tout le monde

    J’ai toujours regardé avec curiosité les gens qui arrivent après tout le monde.

    Ils trouvent les places déjà occupées, les plats déjà servis, les discussions déjà commencées.

    Ils s’installent pourtant tranquillement, demandent ce qu’ils ont raté, puis donnent leur avis comme s’ils avaient assisté à toute la réunion.

    Cette semaine, j’ai découvert que les plans de développement pouvaient fonctionner exactement de la même manière.

    La deuxième chambre du Parlement a adopté hier le Plan de développement 2026-2030.

    Nous sommes en juillet 2026.

    Désormais, sachez qu’on peut commencer par vivre une année avant d’adopter le plan qui devait l’organiser.

    Je me suis d’abord dit que c’était un retard.

    Puis je me suis rappelé que notre président avait promis des idées nouvelles pour toute l’humanité. En voilà une.

    On commence par vivre l’année.

    On réfléchit ensuite à la manière dont il aurait fallu la vivre.

    J’ai poursuivi ma lecture.

    Les sociétés communautaires revenaient souvent, signe qu’elles devraient être très importantes. C’est une autre idée du président destinée à éclairer l’humanité, bien que l’humanité, ingrate comme toujours, ne semble guère pressée de la lui emprunter.

    Les sociétés communautaires ne figurent ni au Tunindex, ni au CAC 40, ni au Nasdaq.

    Elles sont partout dans le Plan et presque nulle part ailleurs.

    J’en ai conclu qu’elles étaient probablement en avance sur leur temps. Ou que le temps avait pris une autre direction.

    J’ai ensuite cherché l’intelligence artificielle.

    Je croyais naïvement qu’un plan allant jusqu’en 2030 parlerait un peu de ChatGPT, de Claude, de DeepSeek ou, à défaut, de souveraineté numérique.

    Je n’ai rien trouvé.

    J’ai cherché « innovation ».

    Puis « technologie ».

    Toujours rien.

    Je me suis dit que l’intelligence artificielle arriverait sans doute plus tard.

    Comme le Plan.

    J’ai poursuivi.

    J’y ai trouvé plus de cent milliards de dinars d’investissements.

    J’aime bien savoir d’où vient l’argent. C’est un vieux défaut. Je reconnais que ce genre de curiosité peut finir par entraver le développement.

    J’ai donc cherché la page expliquant où l’on comptait trouver ces cent milliards.

    Je ne l’ai pas trouvée.

    Je me suis rassurée.

    L’argent arrivera probablement plus tard.

    Comme le Plan.

    À ce moment-là, internet s’est coupé.

    Puis le courant.

    J’ai d’abord cru à une panne.

    Puis j’ai compris.

    Ce n’était pas une panne.

    C’était une introduction.

    On ne pouvait tout de même pas nous parler de 2030 sans commencer par nous rappeler à quoi ressemblaient nos années 1970.

    On coupe donc l’électricité. On prive d’eau des quartiers entiers. On ramène tout le monde cinquante ans en arrière.

    À partir de là, le moindre pas en avant paraîtra gigantesque.

    Avec un peu de chance, nous atteindrons ainsi 2030 au niveau où les autres pays étaient en 2000.

    Ce qui constituera, incontestablement, un progrès de trente ans.

    Épisode 2 – Le progrès de savoir quand tout s’arrête

    Pendant longtemps, le progrès consistait à avoir de l’électricité.

    Puis il a consisté à en avoir toute la journée.

    Désormais, il consiste à savoir à quelle heure on n’en aura plus.

    Face à la multiplication des coupures et à la colère des citoyens, la Steg a commencé à publier des plannings de délestage.

    On aurait pu y voir l’aveu d’un échec.

    Des partisans du régime y ont vu une avancée.

    Ils ont salué la transparence de la Steg.

    C’est vrai, après tout.

    On ne peut pas empêcher votre réfrigérateur de s’arrêter, votre climatiseur de s’éteindre et votre ascenseur de rester bloqué entre deux étages.

    Mais on peut vous prévenir.

    Et ça change tout.

    Vous savez désormais à quelle heure sortir du congélateur les aliments que vous devrez jeter. Vous pouvez choisir l’escalier avant que l’ascenseur ne s’immobilise. Vous pouvez même transpirer à l’avance pour gagner du temps.

    C’est ce qu’on appelle anticiper.

    Nous avons tellement abaissé nos exigences que l’annonce méthodique d’une régression finit par ressembler à un progrès.

    L’électricité sera coupée demain de 14 heures à 16 heures.

    Merci, Steg.

    L’eau manquera mardi.

    Merci, Sonede.

    Le train n’arrivera pas.

    Merci SNCFT d’avoir conservé la gare.

    À ce rythme, les médias proches du pouvoir ne tarderont pas à nous expliquer que les coupures sont excellentes pour la santé.

    On découvrira les méfaits de la climatisation sur les sinus, les dangers de l’éclairage nocturne pour le sommeil et les vertus de la décongélation naturelle.

    Cela s’est déjà produit avec le sucre.

    Lorsqu’il est devenu difficile à trouver, certains médias se sont soudain passionnés pour le diabète. On ne manquait plus de sucre. On bénéficiait d’une politique nationale de prévention.

    Le Tunisien n’était pas privé.

    Il était protégé malgré lui.

    Demain, la coupure d’électricité deviendra peut-être un geste écologique. Deux heures sans courant permettront de sauver la planète, de renforcer les liens familiaux et de redécouvrir les bougies.

    Nos grands-parents s’éclairaient ainsi, et personne ne se plaignait sur Facebook.

    Il est vrai qu’ils n’avaient pas Facebook.

    Parce qu’ils n’avaient pas internet.

    Parce qu’ils n’avaient pas l’électricité partout.

    Mais nous avançons.

    La preuve : eux ne savaient jamais quand le courant allait arriver.

    Nous, nous savons maintenant quand il va partir.

    Épisode 3 – L’interlocuteur unique ne répond pas

    Nous sommes le 18 juillet.

    Depuis le 8 juillet, le président de la République n’a eu, à notre connaissance, aucune activité officielle annoncée.

    Je précise immédiatement que je ne suggère rien.

    Je n’insinue rien.

    Je ne sous-entends rien.

    Je constate seulement qu’entre le 8 et le 18 juillet, il y a dix jours.

    J’ai vérifié deux fois.

    Avec une calculatrice.

    Les rumeurs, elles, vont bon train sur les réseaux sociaux et jusque dans certains médias étrangers. Nous ne les reprendrons pas. Une rumeur est une information qui court alors que personne ne sait exactement d’où elle est partie ni pourquoi elle est si pressée d’arriver.

    Il suffirait pourtant de peu pour l’arrêter.

    Une apparition.

    Une activité officielle.

    Un communiqué.

    Même une photo devant un dossier ferait l’affaire. Nous ne demanderons pas à voir le contenu du dossier. Il ne faut pas exagérer avec la transparence.

    Les partisans du pouvoir, habituellement si bien informés sur tout et sur rien, n’ont pas davantage fourni d’explication. C’est étonnant. Ils savent généralement ce que pense le président, ce qu’il a voulu dire et même ce que nous aurions dû comprendre.

    Cette fois, ils ne savent rien.

    Ou alors ils savent, mais souhaitent nous laisser réfléchir seuls.

    C’est une marque de confiance.

    Dans d’autres pays, l’agenda du chef de l’État est publié jour après jour. Les citoyens savent qui il reçoit, où il se rend et parfois même à quelle heure il s’ennuie.

    Chez nous, le président peut rester dix jours sans activité officielle annoncée tandis que le pays subit des coupures d’eau, d’électricité et d’internet.

    Cela n’autorise aucune conclusion.

    Mais cela autorise peut-être une question.

    On nous avait expliqué autrefois que la démocratie était trop compliquée pour nous. Trop d’institutions, trop de responsables, trop de gens à qui demander des comptes.

    Il valait mieux un pouvoir concentré entre les mains d’un seul homme.

    Un interlocuteur unique.

    L’avantage de l’interlocuteur unique, nous disait-on, est qu’en cas d’échec, on sait à qui s’adresser.

    Nous avons maintenant des coupures d’eau, des coupures d’électricité et des coupures d’internet.

    Nous aimerions donc entendre ses explications.

    Et surtout ses solutions.

    Après tout, un président qui en possède pour toute l’humanité devrait pouvoir en trouver quelques-unes pour la Tunisie, comme par exemple comment ne plus priver les citoyens de leur courant.

    Il faut seulement parvenir à le joindre.

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    6 commentaires

    1. Hannibal

      Répondre
      20 juillet 2026 | 9h36

      Votre absent est revenu pour … Jouer à son jeu favori.
      Dans quel état sera le pays en 2030?
      Si pays il y a …

    2. Citoyen_H

      Répondre
      20 juillet 2026 | 0h10

      https://media1.giphy.com/media/v1.Y2lkPTc5MGI3NjExbWxyMWtvMWtjYjFiOHN4OXFudjVjYzd2cG45Z2wyd3JtcWNrdDhhcyZlcD12MV9pbnRlcm5hbF9naWZfYnlfaWQmY3Q9Zw/8TrnpRGoEHwgJyUzdx/giphy.gif

    3. Mhammed Ben Hassine

      Répondre
      18 juillet 2026 | 18h49

      [On commence par vivre l’année.
      On réfléchit ensuite à la manière dont il aurait fallu la vivre.]
      Mdr Maya,on lisant cette phase tellement significative illustrant à merveille décrit notre situation je ne me suis pas empêché de sourire ,un sourire interne profond en sortant il se coinse dans ma gorge par son goût amère trop amère, comment est possible qu’en est arrive là
      Merci pour cette article que je n’ai pas fini de lire

      • raouf.mo

        Répondre
        20 juillet 2026 | 9h27

        Belle analyse, pertinente, chirurgicale et par dessus tout courageuse…….ça me donne presque de l’espoir, j’ai comme l’impression que la lumière va jaillir juste après cette obscurité imposée par la steg, j’ai le sentiment qu’on est au bout du tunnel……

    4. Fares

      Répondre
      18 juillet 2026 | 16h41

      L’abonné que vous essayez de joindre n’est pas disponible

      Kaisoune a bien le droit aux congés payés comme tout le monde non? Lui qui travaille jour et nuit (surtout la nuit) pour le bien du PEUPLE.

      Pour les coupures de courant je trouve l’article bien ingrat. Notre Président que Allah lui donne la santé, a juste voulu imposer une désintox numérique à ses sujets. Plus de téléphones portables, plus de Facebook et dîners aux chandelles pour tout le peuple, que c’est romantique. Merci Monsieur le président et merci d’avoir donné l’exemple en pratiquant l’abstinence facebookienne depuis dix bon jours déjà and still counting.

      Dans d’autres circonstances le directeur de la STEG aurait déjà sauté tel un fusible. Mais cet été notre Kaisoune en a décidé (?) autrement. La sagesse vient avec l’âge comme on dit.

      Enfin, le peuple espère voir son Kaisoune se promener un de ces prochains soirs dans in quartier populaire de la capitale entourés par ses braves protecteurs portant une bougie chacun afin d’éclairer le chemin de notre guide. Ça sera beau et patriotique. J’en ai presque les larmes aux yeux juste en imaginant la scène. Je vous laisse deviner des larmes de quoi. 😭😂🐊

      • Mhammed Ben Hassine

        Répondre
        18 juillet 2026 | 19h06

        Mdr Maya
        Merci encore,un vrai plaisir intellectuel à lire vos articles meme en fe temps de chaleur suffocante
        Au moins des plumes qui savent qui réussi à merveille de nous traduire le climat générale de ce pays avec des yeux clairvoillantes
        Merci pour vous et votre plume

    Répondre

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