Sadok Rouai
Les coupures d’électricité qui se multiplient durant l’été sont généralement expliquées par la hausse exceptionnelle de la demande, les vagues de chaleur, les difficultés d’approvisionnement en gaz naturel ou encore le vieillissement des infrastructures de la Steg. Ces facteurs sont bien réels. Mais ils ne racontent qu’une partie de l’histoire.
Le problème est plus profond. Les coupures d’électricité constituent également le symptôme d’une dégradation progressive de la situation financière de l’ensemble du secteur public tunisien.
Le cas de la Steg
Depuis plusieurs années, la Steg voit sa situation financière se détériorer sous l’effet de plusieurs facteurs : le coût élevé des importations de gaz naturel, des tarifs qui ne couvrent pas toujours les coûts réels de production, mais aussi l’accumulation des impayés.
L’État tarde à verser certaines compensations prévues au budget, tandis que plusieurs administrations et entreprises publiques accumulent des retards dans le règlement de leurs factures d’électricité. Les créances de la Steg atteignent ainsi plusieurs milliards de dinars.
Lors de son audition devant l’Assemblée des représentants du peuple en juin 2026, la Steg a indiqué que son endettement dépassait 7,3 milliards de dinars, tandis que les arriérés de paiement envers la Steg dépassaient 6 milliards de dinars.
Ce montant est pratiquement équivalent au budget annuel d’investissement de l’État prévu pour 2026 (environ 6,4 milliards de dinars). Autrement dit, les retards de paiement accumulés envers une seule entreprise publique représentent un montant comparable aux ressources que l’État consacre chaque année à ses nouveaux investissements.
Cette comparaison illustre le coût macroéconomique des arriérés : les sommes qui manquent à la trésorerie de la Steg ne constituent pas seulement un problème comptable. Elles réduisent sa capacité à investir dans la production, le transport, la distribution et la maintenance du réseau électrique.
Lorsqu’une entreprise publique ne dispose pas des liquidités nécessaires, elle doit recourir davantage à l’endettement, différer le paiement de ses fournisseurs, réduire ses investissements ou reporter certaines opérations de maintenance. À court terme, le service continue de fonctionner. À moyen terme, les infrastructures vieillissent, les marges de sécurité diminuent et les risques de panne augmentent, notamment lors des périodes de forte consommation.
Les coupures d’électricité deviennent alors le résultat visible d’une fragilité financière accumulée depuis plusieurs années, à la fois au niveau de la STEG et dans la gestion financière du secteur public.
Une chaîne d’impayés
Le cas de la Steg est loin d’être isolé. La Sonede, l’Office des céréales, les entreprises de transport, la Stir et plusieurs autres entreprises publiques connaissent également des difficultés financières liées à des retards de paiement et à des contraintes de trésorerie.
Il se crée progressivement une véritable chaîne d’impayés.L’État ne règle pas toujours dans les délais certaines sommes dues aux entreprises publiques. Ces dernières, privées de liquidités, retardent à leur tour le paiement de leurs fournisseurs ou de leurs créanciers.
La contrainte de trésorerie se diffuse ainsi dans tout le secteur public, puis vers le secteur bancaire et, finalement, vers l’ensemble de l’économie. Chaque institution tente de préserver sa trésorerie en transférant une partie de la pression financière vers une autre.
Une dette qui n’apparaît pas pleinement dans les statistiques
Cette situation soulève une question essentielle : les finances publiques reflètent-elles réellement l’ensemble des engagements financiers de l’État ?
La réponse est souvent non. Les statistiques budgétaires reposent principalement sur les paiements effectivement réalisés au cours de l’exercice. Lorsqu’une dépense est reportée faute de trésorerie, elle disparaît temporairement des décaissements budgétaires sans disparaître économiquement.
Les impayés ne constituent donc pas une économie pour le budget : ils ne font que transformer une obligation de paiement en une dette implicite transférée aux entreprises publiques et, au final, à l’ensemble du secteur public.
Ces arriérés faussent également la lecture de la situation réelle des finances publiques. Un budget peut afficher une amélioration apparente lorsque certaines dépenses ne sont pas supprimées, mais simplement différées sous forme d’arriérés. Les excédents budgétaires annoncés par le ministère des Finances ces dernières années ne peuvent donc être analysés sans intégrer ces engagements accumulés en dehors des décaissements budgétaires.
Une lecture incomplète de la dette publique
Cette réalité conduit à relativiser les indicateurs traditionnels de dette publique. La dette de l’administration centrale ne représente qu’une partie des engagements financiers de l’ensemble du secteur public.
Les arriérés de paiement, les dettes des entreprises publiques, les garanties accordées par l’État et les autres passifs éventuels constituent également des obligations qui peuvent, directement ou indirectement, peser sur les finances publiques.
Une analyse rigoureuse doit donc raisonner à l’échelle de l’ensemble du secteur public et non uniquement du budget de l’État.
C’est d’ailleurs l’approche retenue par le FMI, la Banque mondiale et les principales institutions internationales lorsqu’elles évaluent les risques budgétaires.
Pourquoi les consultations du FMI sont importantes
C’est précisément pour cette raison que les consultations annuelles du FMI au titre de l’article IV jouent un rôle essentiel. Contrairement à une idée largement répandue, ces missions ne servent pas uniquement à formuler des recommandations de politique économique. Elles donnent lieu à un travail approfondi de collecte, de rapprochement et de validation des données avec le ministère des Finances, la Banque centrale, les entreprises publiques et les autres administrations.
Les équipes du FMI analysent notamment les arriérés de paiement, les engagements conditionnels de l’État, la situation financière des entreprises publiques, les risques budgétaires et les interactions entre les différentes composantes du secteur public.Les rapports publiés à l’issue de ces missions constituent une référence pour les investisseurs, les chercheurs et le public tunisien.
Or, à la demande des autorités tunisiennes, les consultations au titre de l’article IV sont de fait gelées depuis la dernière mission réalisée en 2021. Cette situation prive la Tunisie d’un diagnostic indépendant régulièrement actualisé sur la situation consolidée de ses finances publiques. Elle réduit également la transparence vis-à-vis des citoyens, des parlementaires et des partenaires financiers.
Une question de gouvernance
Les coupures d’électricité ne sont donc pas seulement un problème technique. Elles révèlent les conséquences concrètes d’une gouvernance financière où les difficultés de trésorerie sont progressivement transférées d’une institution publique à une autre.
Pendant un certain temps, ce mécanisme permet de différer les problèmes sans les résoudre. Mais, tôt ou tard, les arriérés deviennent des investissements reportés, les investissements reportés deviennent des infrastructures dégradées, et les infrastructures dégradées se traduisent par une baisse de la qualité des services publics, jusqu’au délestage.
BIO EXPRESS
Sadok Rouai est un ancien haut cadre de la BCT et ancien conseiller auprès du conseil d’administration du FMI.











5 commentaires
jamel.tazarki
Introduction: Gestion des ressources et efficacité énergétique : regards croisés entre l’Argentine et l’Allemagne, deux exemples d’inspiration pour une Tunisie meilleure. Ce soir, j’introduirai la Tunisie dans cette comparaison afin d’en tirer des conclusions et des implications utiles pour notre pays. L’objectif de ce commentaire est de montrer l’importance de faire participer tout le peuple tunisien à la construction d’une Tunisie meilleure, ce que Kais Saied n’a pas su faire.
@Si Sadok, Cher Compatriote,
Mes commentaires ne se limitent pas à répondre à vos articles, mais contiennent également des idées et des propositions qui ne sont pas directement liées au contenu de votre texte. Je reste toutefois dans le contexte de votre article.
Partie 1 : La gestion de l’eau et le défi des infrastructures
a) Pourquoi les coupures d’eau sont-elles nocturnes ?
Les coupures d’eau fréquentes en Argentine surviennent principalement la nuit pour une raison technique et stratégique. Durant la nuit, la consommation globale baisse drastiquement, ce qui provoque une hausse brutale de la pression dans le réseau public. Face à des canalisations vieillissantes et fissurées, cette surpression aggrave massivement les fuites d’eau potable. Pour limiter ces pertes, les fournisseurs d’eau programment des coupures ou des baisses de pression nocturnes, minimisant ainsi l’impact direct sur les activités diurnes des habitants.
b) Les solutions locales : Autonomie et stockage
b1) Pour ne pas souffrir de ces interruptions constantes, les Argentins ont généralisé l’installation de citernes sur les toits de leurs maisons (tanques de agua). Ces réservoirs se remplissent automatiquement en journée lorsque l’eau est disponible grâce à la pression du réseau ou à des pompes électriques. Pendant la coupure nocturne, l’habitation reste alimentée par gravité.
b2) De plus, une véritable culture de l’économie circulaire domestique s’est installée : les eaux pluviales et les eaux grises (issues de la douche ou des petites piscines de jardin appelées pelopinchos) sont récupérées pour alimenter les chasses d’eau des toilettes ou laver les sols. En Argentine, les magasins de bricolage proposent des kits prêts à l’emploi, et les grandes entreprises ainsi que les institutions se sont également équipées.
c) Comparaison culturelle avec l’Allemagne –> Cette pratique de récupération diffère de celle observée en Europe :
– En Allemagne : La récupération de l’eau de pluie via des tonneaux d’un mètre cube (Regentonnen) placés sous les gouttières est une démarche volontaire, écologique et économique, ancrée depuis des décennies dans les petits jardins pour éviter d’utiliser de l’eau potable pour l’arrosage.
– En Argentine : Le stockage et la récupération répondent d’abord à une logique de survie face à une défaillance des infrastructures publiques.
Partie 2 : Le défi énergétique et l’impact de la climatisation
d1) Un déficit énergétique structurel
– L’un des principaux problèmes socio-économiques de l’Argentine réside dans le déficit chronique de sa balance énergétique. La productivité énergétique du pays stagne alors que la consommation des ménages ne cesse de croître. Selon l’Agence nationale de maîtrise de l’énergie en Argentine, la climatisation représente à elle seule plus de 70 % de la consommation énergétique des foyers durant l’été.
– L’impact financier et technique est considérable : chaque degré de climatisation en moins équivaut à une hausse de 7 % de la facture électrique. À titre de comparaison, une heure de climatisation consomme autant d’électricité que 220 lampes LED, 14 réfrigérateurs ou 16 téléviseurs.
d) Campagnes officielles de rationnement et régulation –> Face aux risques d’effondrement du réseau (blackouts) lors des vagues de chaleur, les autorités déploient des mesures strictes :
– Campagne « Poné le aire en 24° » : Une incitation nationale massive pousse les usagers à réguler leurs appareils à 23 °C ou 24 °C minimum.
– Pénalités de surconsommation : Les grilles tarifaires intègrent des mécanismes punitifs pour les foyers dépassant leurs quotas historiques.
– Mesures d’urgence : Les distributeurs procèdent à des coupures tournantes programmées (cortes programados) par quartier pour soulager les transformateurs, tandis que le secteur public est régulièrement basculé en télétravail l’après-midi pour économiser la puissance du réseau.
Dr. Jamel Tazarki, Mathématicien
jamel.tazarki
Partie 3 : L’architecture passive comme solution de secours
e) Pour limiter la consommation d’énergie, les particuliers adoptent des gestes simples : protéger l’unité extérieure du climatiseur du soleil direct (ce qui réduit sa consommation de 10 %), ne climatiser qu’une seule petite pièce de vie, ou encourager la climatisation solaire thermique. Cependant, la solution à long terme réside dans l’architecture passive, notamment l’exploitation de l’inertie thermique du sol via la construction d’une demi-cave.
f) Les caves restent naturellement plus fraîches en été et plus douces en hiver que l’air extérieur. Toutefois, l’efficacité de cette méthode repose sur une orientation rigoureuse selon l’hémisphère :
– f1 En Bavière (Allemagne) : Le soleil culmine au sud. La température extérieure peut dépasser les 35 °C en été. Construire une demi-cave sur le côté nord permet de disposer d’un espace naturellement frais pour le télétravail ou le repos sans climatisation.
– f2 En Argentine : Le soleil culmine au nord. Pour obtenir exactement le même effet de fraîcheur passive, la demi-cave ou les pièces de vie estivales doivent être construites sur le côté sud de la maison, le côté nord étant écrasé par la chaleur.
Partie 4 : Le fossé des normes d’isolation thermique –> L’adoption tardive de ces solutions passives en Argentine s’explique par un écart réglementaire majeur avec l’Allemagne concernant l’isolation des bâtiments.
g) Réglementation :
– Allemagne: Loi stricte (Gebäudeenergiegesetz): contrôles rigoureux, standards de maisons passives.
– Argentine: Lois locales existantes (ex: loi 13.059 à Buenos Aires) mais contrôles rares par manque de budget.
h) Structure des murs:
– Allemagne: Isolation par l’extérieur (WDVS) avec 12 à 20 cm d’isolant (laine de roche/polystyrène) sur béton ou brique lourde.
– Argentine: Structure béton remplie de briques creuses traditionnelles (ladrillos huecos) à très faible inertie thermique.
i) Fenêtres
Allemagne: Triple vitrage standard obligatoire avec châssis PVC ou bois totalement étanches.
Argentine: Simple vitrage (vidrio simple) majoritaire sur châssis aluminium, créant d’immenses ponts thermiques.
Partie 5 : Perspective historique : Le sous-sol comme refuge climatique public
– Cette recherche de la fraîcheur souterraine n’est pas une invention moderne liée au changement climatique ; elle relève d’un réflexe populaire ancien.
– Avant l’ouverture de la Tchécoslovaquie aux pays de l’Ouest (période communiste d’avant 1989), la climatisation résidentielle était inexistante et les grands ensembles en béton (paneláky) devenaient de véritables étuves en été. À Prague, de nombreux retraités descendaient alors dans les stations de métro pour profiter de la fraîcheur des profondeurs, calquée sur le principe des caves familiales.
– Le réseau souterrain (notamment la ligne A, creusée à plus de 40 mètres de profondeur) y maintenait une température stable et clémente. À l’époque, cette descente dans les stations de métro de Prague offrait un accès illimité à un véritable « refuge climatique » pour seulement une couronne, illustrant de manière pionnière l’utilisation collective et économique de la géothermie passive.
Fazit: L’Allemagne construit ses logements comme des structures étanches conçues pour conserver leur température interne. À l’inverse, l’habitat traditionnel argentin souffre d’un manque criant d’isolation. Cette vulnérabilité thermique force les climatiseurs à tourner à plein régime et aggrave la crise énergétique nationale, rendant indispensables les solutions alternatives comme l’orientation intelligente des pièces ou la récupération des ressources.
Ce soir, j’introduirai la Tunisie dans cette comparaison afin d’en tirer des conclusions et des implications utiles pour notre pays. L’objectif de ce commentaire est de montrer l’importance de faire participer tout le peuple tunisien à la construction d’une Tunisie meilleure, ce que Kais Saied n’a pas su faire!
Dr. Jamel Tazarki, Mathématicien
Mohamed Mabrouk
Si on comprend bien la logique de l’auteur, la Tunisie independante doit avoir besoin du fouet du FMI pour gerer proprement ses comptes?
Personnellement, ayant travaillé sur ces questions nationales d’energie et de subventions, je crois bien, comme l’auteur que ces coupures de courant sont une strategie pour contenir la facture des subventions a l’electricité. On ne change pas une methode qui marche. Comme pour la farine, le sucre… restreindre les quantités, sous pretexte de lobbys ou de fonctionnaires paresseux, est socialement plus acceptable que d’augmenter les prix. Car on peut rejeter la responsabilité sur des forces cachées.
De là à dire qu’il nous faut le FMI pour qu’on redresse nos erreurs! Nous, le peuple des hauteurs vertigineuses, qui a donné une leçon au monde? !
SadokRouai
Les missions de consultation avec le FMI dans le cadre de l’Article IV sont une obligation pour tous les pays membres. Elles n’ont rien à voir avec les programmes du FMI
Tunisino
Tout est en faillite, car le littéraire de Carthage croit, comme tous les littéraires et les illettrés de la révolution, que tout marche de lui même, sans maintenance, gestion, et planification! Ils croient que leur rôle se limite à barboter à vide, certains reçoivent mêmes des salaires et des avantages pour le faire! C’est comme en football, parfois on vous dit qu’une équipe marche d’elle même, alors n’importe quel entraineur peut faire l’affaire, ce qui est faut! Les littéraires et les illettrés sont très mauvais en gestion, ils se bloquent dès qu’il s’agit de chiffres, c’est pour cela qu’il n’arrivent pas à se rendre compte de l’ampleur des défis et de la lourdeur des responsabilités, envers 12 millions d’innocents, au présent et au futur.