Par Mohamed Salah Ben Ammar
Nous sommes des dizaines de millions à avoir eu à accompagner une mère ou un père atteint de la maladie d’Alzheimer. Nous savons ce que les mots ne disent jamais tout à fait. Voir s’effacer, lentement, celle ou celui qui fut votre premier refuge, votre repère absolu, cet être cher, ce monument tranquille qu’est un parent, c’est une douleur que rien ne prépare à traverser.
Le corps reste. Le regard, parfois, reste aussi. Mais la personne, elle, s’éloigne. Elle ne reconnaît plus vos traits. Elle confond les pièces d’une maison qu’elle a habitée quarante ans. Elle cherche un prénom, un visage, une date et ne trouve, à la place, qu’un sourire affectueux et un silence poli.
Alors vient la question qui ne vous quittera plus jamais tout à fait : que ressent-elle vraiment ? Comprend-il encore quelque chose de ce que nous sommes ? Souffre-t-il ? Sait-elle, au fond, que nous sommes là, assis à son chevet, à lui tenir la main comme on retient ce qui glisse entre les doigts ?
Et il y a cette impuissance, la pire de toutes : aimer de toutes ses forces sans pouvoir arrêter le naufrage. Vouloir rassurer, protéger, réparer et ne rien pouvoir faire d’autre que rester là. Pour combien de familles cette épreuve fut-elle la plus rude qu’elles aient eu à traverser ?
Nous vivons plus longtemps que nos parents, plus longtemps que nos grands-parents. Ce sont des victoires immenses de la médecine. Mais à quoi bon ces années supplémentaires si elles se paient du prix de notre mémoire, de notre identité, de la personne même que nous étions ?
Une nouvelle qui change tout
Le 15 juillet 2026, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a publié la deuxième édition de ses recommandations pour réduire le risque de déclin cognitif et de démence. Et pour une fois, la nouvelle est porteuse d’un espoir réel.
Pendant longtemps, nous avons cru que la démence faisait simplement partie du grand naufrage de l’âge, une fatalité qu’il fallait accepter en silence. Aujourd’hui, la science dit le contraire, et elle le dit avec force : près d’un cas sur deux, jusqu’à 45 %, pourrait être évité ou retardé en agissant sur des facteurs que nous avons le pouvoir de changer. Nous ne maîtrisons pas tout. Mais nous pouvons infléchir, considérablement, notre propre destin cérébral.
Notre cerveau se protège, si nous le protégeons
Il n’existe toujours pas de traitement qui guérisse la maladie d’Alzheimer, laquelle représente à elle seule 60 à 70 % des démences. Mais notre mode de vie, lui, exerce sur notre cerveau une influence considérable, presque silencieuse. Chaque promenade compte. Chaque repas équilibré compte. Chaque cigarette évitée, chaque nuit de sommeil réparateur, chaque conversation partagée avec un ami : tout cela est un investissement discret dans la mémoire que nous aurons demain.
L’OMS et la Commission Lancet ont recensé quatorze (14) facteurs de risque sur lesquels nous pouvons agir : le manque d’instruction en début de vie, la sédentarité, le tabac, l’excès d’alcool, l’isolement social, l’obésité, l’hypertension, le diabète, la dépression, une perte d’audition non corrigée, une baisse de vision négligée, les troubles du sommeil, les AVC et traumatismes crâniens, un cholestérol trop élevé, et jusqu’à la pollution de l’air que nous respirons chaque jour sans y penser. Ces facteurs ne se contentent pas de s’additionner : ils se renforcent les uns les autres, comme des lézardes qui finissent par communiquer entre elles. C’est précisément pour cela qu’agir sur plusieurs fronts à la fois change tout.
Bouger, respirer, aimer : les gestes qui protègent
Marcher, pédaler, nager, simplement rester en mouvement au moins deux heures et demie par semaine : voilà qui améliore la circulation dans le cerveau, favorise la naissance de nouvelles connexions neuronales et apaise l’inflammation qui, silencieusement, l’abîme. Associé à une alimentation méditerranéenne (légumes, fruits, poissons, huile d’olive, noix, céréales complètes), ce mouvement quotidien demeure l’une des protections les plus sûres contre le déclin cognitif.
Le tabac, lui, vieillit prématurément les vaisseaux du cerveau, mais même après des années de cigarettes, arrêter procure des bénéfices presque immédiats. L’alcool doit rester rare et modéré.
Et l’OMS attire enfin l’attention sur un facteur longtemps négligé : la pollution de l’air, aujourd’hui reconnue comme une menace réelle pour notre mémoire future.
Lire, apprendre une langue nouvelle, jouer d’un instrument, résoudre une énigme : autant de gestes qui stimulent nos réseaux neuronaux. Mais la meilleure gymnastique du cerveau reste, et de loin, la présence des autres. Voir des amis. Partager un repas. Rire, vraiment rire, avec ceux qu’on aime.
Le cerveau, comme le cœur, a besoin d’autrui pour ne pas se refermer sur lui-même. L’isolement, à l’inverse, est aujourd’hui considéré comme l’un des risques majeurs. L’OMS insiste aussi sur un point trop souvent négligé : corriger sans tarder une perte d’audition ou de vision, car ces pertes silencieuses poussent au repli, et le repli, lui, accélère tout.
Enfin, surveiller sa tension artérielle, son diabète, son cholestérol, son poids ; prendre au sérieux les signes de dépression ; dormir suffisamment ; protéger son cerveau des chocs et des chutes : chacun de ces gestes, en apparence modeste, réduit durablement le risque. L’OMS, en revanche, ne recommande pas la prise systématique de vitamines, d’oméga-3 ou de compléments alimentaires en prévention, sauf carence avérée et démontrée.
Un fardeau porté, silencieusement, par des millions de mains
Aujourd’hui, environ 60 millions de personnes vivent avec une démence dans le monde. Près de 10 millions de nouveaux cas apparaissent chaque année. Le coût global dépasse 1 300 milliards de dollars. Mais derrière ces chiffres vertigineux se cachent des visages : des conjoints, des filles, des fils, des petits-enfants qui, chaque jour, accompagnent un proche qui s’éloigne. La moitié de ce fardeau repose sur les aidants familiaux, qui consacrent en moyenne cinq heures par jour à cette présence silencieuse. Et parmi eux, ce sont les femmes qui, dans près de 70 % des cas, portent ces heures d’amour et d’épuisement mêlés.
Le plus beau cadeau que nous puissions offrir
Prendre soin de son cerveau, ce n’est pas seulement espérer vivre plus longtemps. C’est espérer continuer à reconnaître le visage de ceux qu’on aime. Continuer à raconter les mêmes histoires, encore et encore. Continuer à rire des souvenirs qui nous ont construits. Continuer, tout simplement, à être soi-même jusqu’au bout.
Chaque promenade, chaque repas équilibré, chaque nuit de sommeil, chaque visite médicale n’est rien d’autre qu’une pierre posée sur ce chemin-là. Nous ne pouvons pas tout empêcher. Mais nous pouvons faire beaucoup**, et** c’est peut-être la plus belle nouvelle que nous apporte la science aujourd’hui.
La démence n’est plus une fatalité qu’il faut accepter en silence. Vivre plus longtemps est déjà une victoire. Vivre plus longtemps en restant soi-même, en gardant jusqu’au bout le fil de sa propre mémoire : voilà, désormais, ce à quoi nous pouvons prétendre.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










