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Le week-end de toutes les rumeurs

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Par Synda Tajine

    Les Tunisiens se sont réveillés, samedi matin, avec une information des plus inquiétantes. La prison de Messadine, à Sousse, serait en feu. Plusieurs détenues auraient perdu la vie, d’autres seraient hospitalisées dans un état critique.

    En quelques minutes, la rumeur s’est propagée partout. Des dizaines de familles se sont précipitées devant la prison pour tenter d’obtenir des nouvelles de leurs proches. Elles ne savaient pas qui était vivant, qui était blessé, qui était mort. Une seule question revenait : et si c’était mon fils ? Mon père ? Mon frère ?

    Personne n’était en mesure, dans l’immédiat, de leur apporter une réponse suffisamment crédible et fiable pour calmer leur angoisse. Une réponse officielle. Les médias, de leur côté, roucoulaient, démentaient, mais devaient rester prudents, on ne sait jamais, par les temps qui courent. Ils citaient un député, des témoins présents sur place, le chef des urgences de Farhat-Hached. Tous affirmaient que cette histoire était fausse. Mais personne n’y croyait vraiment.

    Sous une chaleur accablante, la foule grossissait à vue d’œil. Les interrogations se transformaient en inquiétude, puis en colère. « Le vendeur de chapatis avait affirmé qu’il y avait de nombreuses victimes. » Pour beaucoup, sa parole suffisait.

    Le chef du service des urgences de l’hôpital Farhat-Hached est sorti rassurer la foule. Il avait beau assurer qu’aucun détenu n’avait été admis ce jour-là, personne ou presque ne voulait le croire, pas davantage que les médias, qui répétaient depuis le matin qu’il s’agissait d’une intox. Sur Facebook, « Hamadi124 » (il y en a plusieurs comme lui) suivi par à peine 120 personnes, affirmait lui aussi qu’un gigantesque incendie avait éclaté et que « les autorités tentaient de cacher la vérité ». Lui, on l’a cru.

    Des heures plus tard, les forces de l’ordre, excédées par un rassemblement qui n’avait pas lieu d’être et une colère que visiblement rien ne justifiait, ont fini par disperser les familles, à coups de gaz lacrymogènes. Elles n’avaient qu’à ne pas croire aux rumeurs.

    Il serait naïf de croire que toutes ces rumeurs naissent spontanément. Certaines sont sans doute sciemment fabriquées et amplifiées par des comptes anonymes, dont la seule fonction est de tester la solidité de la parole publique. Que des mains obscures s’activent derrière ces intox n’a rien d’improbable. Mais cela ne change rien à l’essentiel : un État qui inspirerait confiance ne serait pas si facile à déstabiliser par une poignée de comptes fantômes. La manipulation ne prospère que là où le terrain est déjà miné.

    Le communiqué, la menace, et la question qui reste sans réponse

    Quelques heures après l’ébullition, le Comité général des prisons a fini par publier un communiqué démentant « formellement » l’information, avant de menacer de poursuites tous ceux qui avaient propagé ces fausses nouvelles « de nature à semer la confusion et à porter atteinte aux institutions de l’État ».

    Puis est venu le tour du propagandiste le plus zélé du régime, Riadh Jrad, annonçant des arrestations contre « toutes les personnes ayant terrorisé des citoyens innocents en diffusant une fausse information ».

    Elles n’avaient qu’à ne pas croire aux rumeurs.

    Mais qui croire, au juste ? Comment croire des institutions dont la parole a perdu toute valeur ?

    Comment demander aux citoyens de faire confiance aux démentis officiels alors qu’ils vivent, depuis plusieurs jours, des coupures d’électricité arbitraires qu’on ne leur explique que tardivement, en pleine canicule, des coupures qui perturbent leur travail, leur quotidien, leur dignité, et mettent parfois des vies en danger ?

    Le silence au sommet de l’État

    Comment leur reprocher de céder aux rumeurs alors que, pendant que le pays s’enfonçait dans les spéculations, le chef de l’État lui-même demeurait invisible, sans qu’aucune explication officielle ne soit donnée ?

    Dans un pays dépourvu de Cour constitutionnelle et privé de véritables contre-pouvoirs, le silence du sommet de l’État nourrit inévitablement toutes les hypothèses, et vient s’ajouter à une pile d’absence de communication qui ne fait que grandir jour après jour. Car le problème dépasse largement cette seule rumeur. Il dépasse aussi largement cette absence ponctuelle du chef de l’État. Ce n’était pas la première. Et aucune de ces absences n’a, à ce jour, été expliquée ni justifiée aux Tunisiens.

    Dans les pays qui respectent leurs citoyens (ou qui font au moins semblant de le faire) les déplacements, l’état de santé ou l’absence prolongée d’un chef d’État relèvent de l’information publique. C’est une exigence démocratique élémentaire : un président élu doit rendre des comptes à ceux qui l’ont élu.

    En Tunisie, il faut désormais attendre des images diffusées tard dans la nuit, des visites officielles annoncées après minuit, ou des communiqués laconiques, pour tenter non de comprendre, mais de deviner ce qui se passe au sommet de l’État ou au sein de ses institutions. À défaut d’informations précises, les spéculations occupent naturellement l’espace laissé vacant.

    Et lorsqu’un pouvoir laisse le silence s’installer, il ne peut ensuite reprocher aux citoyens de chercher des réponses ailleurs. Il ne peut venir les menacer d’avoir propagé des rumeurs semées par « des comploteurs », « des âmes malintentionnées », des rumeurs alimentées tout simplement par le vide.

    Quand un like pèse plus qu’un communiqué

    Nous avons assisté, ce week-end, à quelque chose de bien plus grave qu’une fausse information : nous avons vu un État qui fait tout pour ne plus être cru.

    Aujourd’hui, une publication anonyme sur la page Facebook d’Ezzahrouni, une sombre une vidéo TikTok ou une page Instagram comme celle d’ElMadame inspirent davantage confiance que les communiqués des ministères. Des influenceurs ou des comptes obscurs pèsent davantage dans la formation de l’opinion que les institutions censées incarner l’autorité publique.

    Les propagandistes ont parfois plus de poids que les médias, parce que ces derniers souffrent eux aussi d’une crise de crédibilité entretenue depuis des années par les accusations permanentes de manipulation, de mensonge ou de complot contre l’État.

    Les Tunisiens ne font plus confiance aux institutions. Leur parole ne vaut plus assez pour éteindre une intox.

    Un pays où le vendeur de chapatis du coin fait plus autorité que le chef des urgences de Farhat-Hached n’a pas un problème de rumeurs. Il a un problème d’État. On ne rétablit pas la confiance à coups de communiqués tardifs, de menaces de poursuites et de gaz lacrymogènes sur des familles inquiètes pour leurs proches. On la rétablit en parlant, en s’expliquant, en existant publiquement, ce que ce pouvoir se refuse obstinément à faire. 

    Tant qu’il continuera de préférer le silence à la parole et la répression au dialogue, ce ne sont pas les Tunisiens qu’il faudra blâmer de croire aux rumeurs. C’est lui qu’il faudra blâmer de les avoir rendues plus crédibles que sa propre voix…

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    Commentaire

    1. Gg

      Répondre
      24 juillet 2026 | 9h00

      Puis-je me permettre la mauvaise blague habituelle ?
      « nous avons vu un État qui fait tout pour ne plus être cru. »
      S’il n’est pas cru, il est cuit!

      Autrement, j’adore « Dans les pays qui respectent leurs citoyens (ou qui font au moins semblant de le faire)… »
      C’est tout à fait cela!

      Allrz, je pense à vos pompiers. Des héros.
      Ils n’ont pas d’avions sérieux, pas ou peu d’eau, de l’électricité peut être… et quand même ils sont là, sous leurs cuirasses en train de cuire sous le soleil.
      Abnégation, courage, sacrifice… des héros.

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