Il n’est rien de plus confortable que de désigner un bouc émissaire pour lui faire porter le chapeau, surtout quand c’est sans risque. Il est clair que devant la situation inédite que vit actuellement la Tunisie, la Société tunisienne d’électricité et de gaz (Steg) a le profil du coupable idéal. Il est vrai qu’elle est loin d’être irréprochable : vétusté du réseau, déficit de communication, horaires de coupures non respectés, incapacité à rassurer des citoyens qui découvrent avec stupéfaction les joies du délestage. Mais est-elle la seule responsable d’une défaillance aussi structurelle que l’incapacité à approvisionner les Tunisiens en électricité ? Il serait trop facile de répondre par l’affirmative.
Car la Steg n’est pas en train de créer une crise. Elle est simplement en train de la rendre visible. Comme une fissure dans un mur qui ne provoque pas l’effondrement de la maison, mais révèle qu’elle tient debout par habitude plus que par solidité.
Depuis quelques jours, les réseaux sociaux se sont transformés en tribunal populaire. La sentence est tombée avant même l’ouverture du procès : la Steg est coupable. Les ingénieurs seraient incompétents, les techniciens paresseux, les dirigeants incapables. C’est rassurant, un coupable unique. Cela évite de poser les vraies questions. Car si la Steg est responsable de tout, alors personne d’autre ne l’est.
Pourtant, cela fait des années que les spécialistes du secteur alertent sur l’état du réseau électrique. Des années que les syndicats parlent du manque d’investissements, du vieillissement des équipements, des difficultés financières de l’entreprise, des départs massifs à la retraite non remplacés et de l’impossibilité de maintenir un réseau conçu pour une Tunisie qui consommait beaucoup moins d’électricité.
Personne n’a voulu écouter. Il faut dire qu’en Tunisie, les alertes des professionnels sont souvent interprétées comme des revendications corporatistes. Jusqu’au jour où elles deviennent des coupures de courant.
Le syndrome du sparadrap
La situation de la Steg et de l’approvisionnement en électricité est transposable à plusieurs autres secteurs.
La Sonede prévient depuis des années que le pays manque d’eau. Les médecins alertent sur l’effondrement de l’hôpital public. Les jeunes médecins quittent le pays par centaines. Les enseignants dénoncent la dégradation de l’école publique. Les syndicats du transport annoncent régulièrement que le matériel roulant arrive en fin de vie. Les cheminots parlent d’un réseau ferroviaire agonisant. Les agents de la Steg décrivent une entreprise qui peine à investir.
À chaque fois, le scénario est identique. Les professionnels manifestent. Ils organisent des grèves. Ils publient des communiqués. On les accuse de défendre leurs privilèges, de prendre les citoyens en otage ou de saboter l’État. Puis, quelques années plus tard, le problème qu’ils dénonçaient devient le problème de tout le monde. La réalité finit toujours par avoir raison du déni.
Le plus ironique est que l’État pensait éviter la colère sociale en refusant les réformes des entreprises publiques. Pendant des décennies, la logique était simple : mieux valait reporter les décisions difficiles que provoquer une explosion sociale. On diffère les augmentations tarifaires. On reporte les restructurations. On renonce aux investissements lourds. On ferme les yeux sur les déficits. On emprunte pour payer les salaires. Et surtout, on promet que demain ira mieux.
À force de repousser les réformes, les entreprises publiques se sont retrouvées dans une situation paradoxale : financièrement exsangues, techniquement affaiblies et politiquement intouchables. Et la grande victoire de cette stratégie est magnifique : on a réussi à éviter la colère sociale… jusqu’à ce qu’elle soit démultipliée par les coupures d’électricité, les robinets à sec, les métros en panne, les hôpitaux saturés et les écoles qui survivent davantage grâce au dévouement de leurs personnels qu’à la puissance publique.
Cela fait penser à la fameuse citation de Winston Churchill : « Vous aviez à choisir entre la guerre et le déshonneur ; vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre ».
Les priorités d’un État racontent toujours son projet
À cette équation déjà compliquée est venue s’ajouter une nouvelle philosophie budgétaire.
Alors que les entreprises publiques accumulent les besoins d’investissement, que les infrastructures vieillissent et que les services essentiels donnent des signes évidents d’essoufflement, les choix budgétaires se font comme si la Tunisie disposait d’infinies richesses et se permet même d’expérimenter des lubies.
La Loi de finances 2026 illustre cette hiérarchie des priorités. Les crédits alloués à la présidence de la République, au ministère de l’Intérieur et au ministère de la Défense poursuivent leur progression, pendant que les marges permettant de moderniser les infrastructures publiques demeurent extrêmement limitées. Dans le même temps, des dizaines de millions de dinars continuent d’être consacrés au financement des sociétés communautaires, ce projet présidentiel présenté comme un nouveau modèle économique, mais dont les résultats concrets peinent toujours à convaincre malgré les moyens mobilisés.
Pendant que les transformateurs électriques vieillissent, on finance une idée. Pendant que les centrales nécessitent des investissements, on alimente une expérimentation politique. Pendant que les citoyens cherchent une prise qui fonctionne, l’État branche ses ressources ailleurs.
Les gouvernements passent leur temps à expliquer qu’il n’y a plus d’argent. C’est rarement vrai. L’argent existe toujours. Ce qui change, c’est la destination qu’on lui donne.
Pendant ce temps, les coupures de courant deviennent presque un exercice civique. On apprend à charger son téléphone à l’avance, à programmer sa machine à laver selon les horaires de délestage, à acheter des lampes rechargeables, à vérifier compulsivement les groupes Facebook de quartier pour savoir si l’électricité reviendra avant le dîner.
Le citoyen tunisien développe des compétences d’adaptation extraordinaires. C’est probablement la réforme la plus réussie du pays.
On parle sans cesse de transition énergétique, mais personne ne se doutait qu’elle se passerait en arrière et qu’il faudrait, peut-être, réapprendre à vivre sans électricité.
Si l’on refuse toujours de regarder les causes profondes, la Steg ne sera que la première d’une longue liste de boucs émissaires. Après l’électricité viendront l’eau, puis les transports, puis la santé, puis l’éducation. En réalité, ils sont déjà là. Les délestages électriques ne sont pas une anomalie. Ils sont le symptôme le plus spectaculaire d’un service public qui s’use plus vite qu’on ne le répare.
Continuer à accuser exclusivement la Steg revient à reprocher au thermomètre d’annoncer la fièvre.
La véritable question n’est donc pas de savoir pourquoi la Steg coupe le courant. La vraie question est beaucoup plus dérangeante : comment avons-nous collectivement accepté de construire un État qui préfère traiter les symptômes plutôt que la maladie ?
La réponse est sans doute la même que pour toutes les grandes crises tunisiennes. On a préféré remettre à demain les décisions impopulaires. Puis à après-demain. Puis à l’année suivante. Tout en se berçant d’illusions sur les sociétés communautaires ou sur un plan de développement quinquennal. Ce qui est sûr, c’est que les slogans ne font pas fonctionner les lumières.











7 commentaires
Fares
L’aveugle est celui qui ne veut pas voir et le peuple tunisien est fâché avec la clairvoyance. Tant pis pour eux. Tous les arguments étalés dans cet article et concernant la mauvaise gestion de l’argent publique sont valides, mais c’est comme crier dans l’oreille d’un sourd.
Gg
Au sujet des délestages, il faut préciser que par principe, les producteurs primaires d’électricité prévoient une capacité de surproduction égale à 20 à 30% au-dessus de la consommation de crête.
Par exemple, pour la France -que je connais, c’est pourquoi j’en parle- nous avons 67 réacteurs nucléaires.
Une quizaine peuvent être déconnectés pour la maintenance par exemple, ou pour protéger les cours d’eau, éviter de les chauffer, sans répercussion sur la fourniture en électricité.
En ce moment, en raison de l’échauffement et de la baisse de débit des cours d’eau, 8 sont à l’arrêt.
Les pics de surconsommation sont produits par les barrages.
L’eolien est peanuts, parce que s’il n’y a pas de vent, il ne produit rien.
D’autre part, la France a peu de photovoltaïque, historiquement ce n’est pas le choix du pays. Mais c’est le choix du Maroc, on comprend pourquoi!
Tout cela pour dire la gestion de la production, en période de crise, se prévoit 10 ans à l’avance.
Pour le moment, la Tunisie est malheureusement obligée de faire face dans l’urgence avec les moyens du bord. Les délestages évitent le burn out fatal.
Peut-on en faire reproche à la STEG?
Ce n’est pas à moi de répondre, je donne juste un élément technique.
Passée cette crise majeure, il va falloir construire…
Courage à vous tous
L'internaute tunisien
Belle tribune qui met des poings sur les iiiiiiiirréprochables de ce simili-régime.
Hannibal
D’abord, il y a 2-3 mois, il y a eu un évènement qu’un article de BN avait attribué à l’absence ou au manque d’anticipation de l’État (comprenez régime). Dans mon commentaire, j’avais attiré l’attention sur le fait que les météorologues prévoyaient un été long et très chaud et qu’il faudra anticiper pour éviter le blackout électrique. Peine perdue !
Ensuite, si on avait mis un bon dirigeant à la STEG il aurait fait son boulot d’alerte des pouvoirs publics et si le message ne passait pas, il aurait utilisé les médias pour le faire (médias, quels médias ? Case prison direct!).
L’attitude du régime est au lieu d’inciter les entreprises publiques, surtout celles assurant des services publics en situation de monopole, à bien travailler, à bien entretenir, à bien investir dans leurs outils de travail, il préfère droguer la population par des principes idéologiques et dogmatiques qui les tirent vers le bas.
C’est pathétique !
Mhammed Ben Hassine
Cher hanibal
Pouvez vous nous dire quelle marge de mairuvre ait ce pauvre PDG à la tête d’une entreprise qui di en se base sur les normes iiniberselles elle ne devrait exister depuis longtemps
Nahor Guëttam
👏💯 très bien dit. Le « guide suprême » est bien devenu le Suprême charlatan aux yeux de la plus large majorité du peuple (exclusion faite pour les idiots et les « drogués » du régime démagogie tout azimut qui se croit une dictature fourbe)
N.G.M. – activiste indépendant pour les droits humains, mouvement de la Jeunesse Panafricaine
L'internaute tunisien
Belle tribune qui met des poings sur les iiiiiiiirréprochables de ce simili-régime.