La France vient d’interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans, après l’Australie qui a fixé la limite à 16 ans. En Tunisie, près de 90 % des enfants auraient accès à un smartphone et 78 % des moins de 13 ans seraient déjà présents sur les plateformes. Le danger est connu et documenté, mais les autorités gouvernementales et parlementaires restent balbutiantes sur le sujet.
Mardi 21 juillet 2026, les députés et les sénateurs français ont adopté une proposition de loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Le texte a recueilli 243 voix contre 2 au Sénat, puis 279 voix contre 81 à l’Assemblée nationale. Une majorité aussi large est rare dans un pays aussi divisé politiquement que la France.
La création de nouveaux comptes doit être interdite aux moins de 15 ans à partir du 1erseptembre 2026. Les plateformes disposeront ensuite de quatre mois pour fermer les comptes existants. La loi bannit également les téléphones portables dans les lycées, tout en laissant aux établissements la possibilité de prévoir certaines exceptions.
L’entrée en application du dispositif reste entourée d’incertitudes. Une saisine du Conseil constitutionnel est envisagée et les modalités techniques de vérification de l’âge ne sont pas encore précisément arrêtées. Le périmètre de l’interdiction demeure lui aussi flou. TikTok, Instagram et Snapchat sont clairement visés, mais le traitement de YouTube, WhatsApp, Reddit, Roblox et des fonctionnalités sociales intégrées à certaines plateformes devra être précisé.
Ces difficultés n’ont pas empêché le Parlement français de fixer un principe : avant 15 ans, un enfant ne devrait pas être livré sans protection aux algorithmes des réseaux sociaux.
Une interdiction contournée, mais pas inutile
La France n’est pas la première à franchir le pas. En Australie, l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 16 ans est entrée en vigueur le 10 décembre 2025. Six mois plus tard, son application demeure laborieuse.
Des adolescents falsifient leur date de naissance, ouvrent de nouveaux comptes ou parviennent à tromper les dispositifs d’estimation de l’âge. Certains se maquillent ou modifient leur expression pour déjouer les outils d’analyse faciale. WhatsApp et Roblox échappent, pour le moment, au périmètre de la loi. Quant aux procédures contre les plateformes récalcitrantes, elles sont longues et complexes.
Le régulateur australien a ouvert des enquêtes contre Facebook, Instagram, Snapchat, TikTok et YouTube, soupçonnés de ne pas avoir pris les « mesures raisonnables » exigées par la loi. Les entreprises encourent jusqu’à 49,5 millions de dollars australiens d’amende, soit environ 95 millions de dinars tunisiens. Six mois après l’entrée en vigueur du texte, aucune sanction n’avait encore été prononcée.
Il serait pourtant faux d’en conclure que la loi australienne n’a servi à rien. Le nombre de comptes détenus par des moins de 16 ans a baissé de 37 %. Une enquête menée auprès de plus de 700 adolescents âgés de 12 à 15 ans indique que 20 % d’entre eux ont quitté les réseaux sociaux. Leur durée moyenne d’utilisation est passée de 2,4 à 1,9 heure par jour, soit trente minutes de moins quotidiennement.
L’effet est particulièrement visible chez les plus jeunes. Quelque 54 % des enfants de 12 ans déclarent respecter l’interdiction, contre 31 % des adolescents de 15 ans. La loi n’a donc pas fait disparaître l’usage des réseaux sociaux, mais elle en a éloigné une partie des enfants et réduit le temps d’exposition de certains autres.
Elle a également fourni aux parents un appui qu’ils ne possédaient pas auparavant. Interdire Instagram ou Snapchat à son enfant n’est plus présenté comme la décision arbitraire d’un parent excessivement sévère. C’est désormais une règle collective, fondée sur un risque reconnu par l’État.

Des plateformes conçues pour retenir les enfants
Le débat ne porte pas seulement sur les contenus violents, sexuels ou illicites auxquels les mineurs peuvent être exposés. Il concerne aussi la conception même des réseaux sociaux.
Dans leur rapport de 156 pages sur la sécurité des enfants en ligne, remis le 13 juillet 2026 à la Commission européenne, le pédopsychiatre allemand Jörg M. Fegert, directeur médical du département de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent au CHU d’Ulm, et l’épidémiologiste française Maria Melchior, directrice de recherche à l’Inserm, ciblent directement les mécanismes destinés à maximiser l’engagement.
Le défilement infini, la lecture automatique des vidéos, les notifications permanentes et les algorithmes de recommandation ne sont pas de simples commodités techniques. Ils ont été conçus pour maintenir l’utilisateur devant son écran, l’inciter à revenir et prolonger continuellement son temps de connexion.
Les enfants sont placés face à des produits élaborés par certaines des entreprises les plus puissantes du monde, capables de mobiliser des ingénieurs, des psychologues, des spécialistes du comportement et des milliards de données pour capter leur attention. Exiger d’un enfant qu’il résiste seul à ces mécanismes, ou d’un parent qu’il les neutralise par sa seule autorité, revient à organiser un combat profondément déséquilibré.
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, résume le choix politique en une formule : « Lorsqu’il s’agit de la sécurité de nos enfants en ligne, l’Europe croit aux parents, pas aux profits. »
Le rapport européen préconise une restriction harmonisée avant 13 ans, y compris pour certains compagnons fondés sur l’intelligence artificielle. Les États membres pourraient adopter des limites supplémentaires pour les adolescents plus âgés, comme la France avec son seuil de 15 ans ou l’Australie avec celui de 16 ans.
Mais ses auteurs ne s’arrêtent pas à l’âge d’accès. Ils demandent que la charge de la preuve soit inversée : ce ne devrait plus être aux enfants, aux parents ou aux régulateurs de démontrer qu’une plateforme est dangereuse. Il devrait appartenir aux entreprises de prouver que leurs services sont sûrs pour les mineurs avant de pouvoir les leur proposer.
Jörg M. Fegert et Maria Melchior recommandent également des limitations du défilement infini, de la lecture automatique, des notifications et des systèmes de recommandation personnalisée. Ils défendent une vérification de l’âge qui ne contraindrait pas l’utilisateur à communiquer toute son identité à la plateforme. Des dispositifs permettent en effet de confirmer qu’une personne a atteint l’âge requis sans transmettre son nom ni ses autres données personnelles.
Près de huit enfants tunisiens sur dix déjà concernés
La Tunisie ne peut pas regarder ce débat comme s’il concernait uniquement les sociétés occidentales. Les chiffres disponibles montrent au contraire que ses enfants sont déjà massivement exposés.
En février 2026, Jamila Bettayeb, directrice générale de l’enfance au ministère de la Femme, de la Famille, de l’Enfance et des Personnes âgées, révélait que près de 90 % des enfants tunisiens avaient accès à un smartphone. Plus préoccupant encore, 78 % des enfants de moins de 13 ans seraient déjà présents sur les réseaux sociaux et 80 % auraient accès aux jeux électroniques.
D’autres données, présentées quelques jours plus tard à l’occasion du rapport annuel de l’Observatoire des droits de l’enfant, indiquaient que 75,9 % des enfants et adolescents âgés de 10 à 17 ans utilisaient Internet. Ils y passeraient en moyenne trois heures par jour en semaine et jusqu’à six heures pendant les week-ends et les vacances scolaires.
Ces chiffres doivent être maniés avec la prudence qu’impose l’absence d’informations détaillées sur leur méthodologie. Mais même avec cette réserve, l’ordre de grandeur ne laisse guère de place au doute : les enfants tunisiens sont déjà plongés dans l’univers numérique bien avant d’avoir acquis les moyens psychologiques et intellectuels nécessaires pour en mesurer les dangers.
Cyberharcèlement, chantage, exploitation sexuelle, contenus violents, troubles du sommeil, perte de concentration, comparaison permanente avec les autres, atteintes à l’image corporelle et mécanismes de dépendance ne sont plus des risques théoriques. Ils accompagnent désormais le quotidien d’une grande partie des familles.
Une alerte lancée en février, puis plus rien
Le 4 février dernier, l’Organisation internationale pour la protection des enfants de la Méditerranée avait appelé les autorités tunisiennes à interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Elle alertait notamment sur l’augmentation des violences numériques, le chantage, le cyberharcèlement et la banalisation de contenus violents ou sexualisés.
Le lendemain, Jamila Bettayeb indiquait que le ministère des Technologies de la communication travaillait avec les opérateurs et les fournisseurs d’accès à un projet de loi destiné à instaurer des mécanismes de contrôle des contenus numériques.
Cinq mois plus tard, cette annonce n’a débouché sur rien de concret ou, du moins, sur rien de public. Aucun texte n’a été présenté. Aucun calendrier n’a été annoncé. Aucun projet de loi interdisant les réseaux sociaux aux mineurs n’a été déposé au Parlement. Les députés n’ont, de leur côté, présenté aucune proposition de loi instaurant un âge minimal d’accès.
Le texte évoqué en février ne semblait d’ailleurs pas porter sur une interdiction selon l’âge, mais sur le contrôle des contenus. Or les deux approches ne répondent pas au même problème. Le contrôle cherche à retirer les publications dangereuses après leur apparition. Une restriction fondée sur l’âge vise à empêcher l’exposition des plus jeunes à des plateformes dont le fonctionnement lui-même peut être nocif.
Le ministère chargé de l’Enfance ne donne pas davantage le sentiment d’avoir fait de ce dossier une priorité. Son site internet illustre son manque de visibilité : au 22 juillet, sa partie française n’avait plus été actualisée depuis le 1er avril et sa partie arabe depuis le 10 juillet. On n’y trouve ni projet législatif, ni calendrier, ni stratégie récente répondant à l’ampleur des usages révélée par ses propres responsables.
Gouvernement et parlementaires sont occupés par d’autres sujets. Pendant ce temps, les enfants tunisiens continuent de s’inscrire sur TikTok, Instagram et Snapchat, souvent avant l’âge minimal déjà prévu par les plateformes elles-mêmes.
Interdire pour aider les parents, pas pour les remplacer
Une interdiction tunisienne ne supprimera pas le problème, loin s’en faut. Des adolescents mentiront sur leur âge. Certains utiliseront les comptes de leurs parents ou des solutions techniques permettant de contourner les restrictions. D’autres feront valoir, à juste titre, que les réseaux sociaux permettent aussi de s’informer, de créer et de maintenir des liens.
Ces objections imposent de bien écrire la loi, non d’y renoncer.
Une législation tunisienne devrait fixer un âge minimal clair, imposer aux plateformes une vérification proportionnée, protéger l’identité des utilisateurs et prévoir des sanctions suffisamment élevées pour ne pas être considérées comme un simple coût d’exploitation. Elle devrait également imposer des comptes réellement adaptés aux adolescents, débarrassés du défilement infini, des notifications nocturnes et des recommandations les plus dangereuses.
L’interdiction devrait enfin être accompagnée d’une éducation aux médias, d’un apprentissage de l’intelligence artificielle et d’alternatives hors ligne accessibles. Il est difficile de demander à un adolescent de quitter son écran lorsque ni son quartier, ni son établissement scolaire, ni sa ville ne lui proposent suffisamment d’espaces sportifs, culturels ou collectifs.
Les parents conserveront leur responsabilité. Aucune loi ne les remplacera. Mais aucun parent ne peut lutter seul et à armes égales contre les algorithmes des plus puissantes entreprises numériques de la planète.
Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans ne protégera pas tous les enfants tunisiens, certes, mais cela en protégera certains, retardera l’entrée des plus jeunes, réduira peut-être le temps d’exposition des autres et donnera aux familles un cadre sur lequel s’appuyer. Surtout, cela obligera l’État et les plateformes à prendre leur part de responsabilité.
Face à un danger connu, documenté et massif, l’imperfection d’une loi ne peut plus servir d’alibi à l’inaction.
Maya Bouallégui











Commentaire
HatemC
Une piste souvent évoquée par des spécialistes de la protection de l’enfance, agir uniquement sur les plateformes est difficile, alors qu’une partie de la solution pourrait aussi venir des fabricants de smartphones et des systèmes d’exploitation.
L’idée serait de vendre ou proposer des smartphones « junior » avec des protections activées par défaut, difficiles à désactiver sans l’accord des parents.
Par exemple :
– interdiction d’installer TikTok, Instagram, Snapchat, X ou Facebook avant un âge défini ;
– accès uniquement à une sélection d’applications éducatives, scolaires et de messagerie familiale ;
– temps d’écran plafonné automatiquement ;
– coupure nocturne automatique ;
– navigateur avec filtrage renforcé ;
– impossibilité de créer un nouveau compte sans validation parentale et vérification d’âge.
La solution ne viendra pas uniquement des lois.
Les fabricants de smartphones devraient commercialiser des téléphones pour mineurs, bridés par défaut, où les réseaux sociaux sont inaccessibles avant l’âge légal.
On ne vend pas une voiture de course à un enfant ; pourquoi lui donner un smartphone offrant un accès illimité à des algorithmes conçus pour capter son attention ?
C’est pourquoi les fabricants, les plateformes, les pouvoirs publics et les familles ont tous un rôle complémentaire à jouer. Une mesure technique, à elle seule, ne suffira pas, mais elle pourrait réduire significativement l’exposition des plus jeunes.