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Délestages et coupures d’eau : élevages décimés, poissons invendables et cultures menacées… l’alerte de l’Utap

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Par Nadya Jennene

    Les délestages électriques et les interruptions de l’approvisionnement en eau ne perturbent pas seulement le quotidien des ménages. Ils mettent également en péril des secteurs économiques stratégiques, à commencer par l’agriculture et la pêche. C’est le constat dressé par le conseiller économique du président de l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (Utap), Fathi Ben Khalifa, qui décrit une succession de dysfonctionnements susceptibles d’entraîner des pertes économiques considérables, de fragiliser la sécurité alimentaire et de compromettre l’activité de milliers de professionnels.

    Dans une interview accordée à Jawhara FM vendredi 24 juillet 2026, il a expliqué que les récentes coupures d’électricité avaient révélé la vulnérabilité de nombreuses filières, faute de dispositifs de secours adaptés. « Une crise doit nous apprendre à anticiper », a-t-il insisté, appelant les autorités à revoir en profondeur les infrastructures de soutien aux secteurs agricoles et halieutiques.

    Premier secteur touché : la pêche. Fathi Ben Khalifa a indiqué avoir constaté, lors d’une visite dans un port de pêche, une situation paradoxale. Alors que les captures de sardines étaient abondantes, plusieurs embarcations demeuraient à quai, incapables de prendre la mer ou de conserver leur production.

    La raison est simple : les coupures d’électricité interrompent simultanément la production de glace et l’alimentation en eau des fabriques installées dans les ports. Sans glace, impossible de préserver la fraîcheur des poissons sous des températures dépassant parfois les 45 degrés. Les conserveries refusent alors les cargaisons si elles ne sont pas accompagnées de glace.

    « Le pêcheur dépense du carburant, rémunère son équipage et prend le risque de voir toute sa pêche se détériorer avant même d’arriver au port », a-t-il avancé, estimant qu’une simple panne électrique suffit désormais à bloquer toute une chaîne économique.

    Face à cette situation, le responsable de l’Utap a appelé l’Agence des ports et des équipements de pêche à réunir d’urgence les acteurs du secteur afin d’équiper l’ensemble des ports de groupes électrogènes permanents et de réservoirs d’eau capables d’assurer la continuité de la fabrication de glace même en cas de délestage.

    À ses yeux, il s’agit d’un investissement de sécurité nationale destiné à protéger une richesse stratégique, les exportations de produits de la mer, l’emploi des pêcheurs ainsi que l’approvisionnement du marché tunisien.

    Les conséquences s’étendent également aux projets d’aquaculture, particulièrement dépendants d’une alimentation électrique continue. Les bassins nécessitent en permanence des systèmes d’oxygénation, de pompage, de filtration et de refroidissement.

    Fathi Ben Khalifa a évoqué notamment un projet innovant récemment lancé en Tunisie qui a subi d’importants dommages à la suite d’une interruption simultanée de l’eau et de l’électricité. Selon lui, ces investissements, souvent lourds et technologiquement avancés, peuvent être réduits à néant en quelques heures seulement.

    Il a souligné que les vagues de chaleur provoquaient déjà chaque année une mortalité importante des poissons d’élevage. Lorsque les températures extrêmes s’ajoutent aux coupures d’électricité, les pertes deviennent pratiquement inévitables.

    La filière avicole figure également parmi les secteurs les plus exposés. Les élevages industriels fonctionnent grâce à des équipements électriques alimentant les systèmes de ventilation, de refroidissement, d’abreuvement, de distribution d’aliments et d’éclairage.

    « Lorsque l’électricité est coupée, tout s’arrête : plus d’eau, plus d’alimentation, plus de ventilation », a-t-il noté citant le cas d’un élevage à Medjez El Bab où un groupe électrogène a cessé de fonctionner après plusieurs jours d’utilisation intensive durant les délestages. Résultat : près de 90% des volailles sont mortes en quelques heures.

    Selon ses estimations, un élevage de 10.000 poulets d’un poids moyen de deux kilogrammes représente plusieurs dizaines de milliers de dinars d’investissement. Une mortalité massive plonge immédiatement l’exploitant dans une situation financière dramatique.

    Le responsable de l’Utap a refusé toutefois de communiquer des chiffres nationaux sur les pertes enregistrées notant que seuls les commissariats régionaux au développement agricole sont habilités à établir des évaluations fiables après des inspections de terrain.

    Il a invité d’ailleurs les autorités régionales à publier rapidement des bilans officiels afin d’évaluer les dégâts et d’adapter les politiques de compensation.

    Au-delà de l’aviculture, les cultures irriguées commencent elles aussi à subir les conséquences des coupures d’eau. Dans certaines zones agricoles de Kairouan, des producteurs ont subi des pertes importantes dans les cultures maraîchères après l’interruption de l’irrigation. Des parcelles de piments ont pourri tandis que les tomates destinées à la transformation industrielle subissent de plein fouet les températures extrêmes. Selon Fathi Ben Khalifa, une seule journée où le thermomètre dépasse les 50 degrés suffit à compromettre une récolte entière.

    Pour lui, ces événements doivent conduire les pouvoirs publics à intégrer davantage la gestion du risque climatique dans les politiques agricoles et à prévoir systématiquement des solutions de secours dans les infrastructures essentielles.

    Le conseiller économique de l’Utap a indiqué que certains exploitants s’étaient déjà équipés de groupes électrogènes ou d’installations photovoltaïques, mais ces équipements demeurent financièrement inaccessibles pour une grande partie des agriculteurs. Il a rappelé qu’un groupe électrogène capable d’alimenter une exploitation coûterait entre 50.000 et 100.000 dinars selon sa puissance.

    Dans ces conditions, il a appelé le gouvernement, le ministère des Finances, le ministère de l’Agriculture et la Banque centrale à ouvrir des lignes de financement préférentielles permettant aux agriculteurs et aux éleveurs d’acquérir ces équipements.

    À plus long terme, il a noté que les investissements dans le solaire devraient être encouragés, tout en reconnaissant que cette solution ne peut être déployée immédiatement pour répondre à l’urgence actuelle.

    Au-delà des équipements, Fathi Ben Khalifa a insisté sur la nécessité d’instaurer une véritable politique nationale d’assurance agricole. Selon lui, le système actuel laisse les agriculteurs seuls face aux catastrophes naturelles ou techniques. Il a plaidé pour une assurance obligatoire couvrant les principaux risques, soutenue par l’État et intégrée aux mécanismes bancaires de financement, regrettant notamment que plusieurs projets de fonds de garantie destinés au secteur agricole soient restés sans suite malgré les études déjà réalisées.

    Le responsable de l’Utap s’est par ailleurs interrogé sur les causes des coupures d’eau observées cette année rappelant que le taux de remplissage des barrages demeure supérieur à celui enregistré l’an dernier, alors que les interruptions de distribution semblent pourtant plus fréquentes.

    Selon lui, les autorités devraient communiquer avec davantage de transparence sur les véritables causes des perturbations notant surtout que les stations de pompage et les installations stratégiques de distribution d’eau doivent être équipées de groupes électrogènes permanents afin d’éviter que des coupures d’électricité ne privent ensuite les populations d’eau potable.

    « L’eau relève de la sécurité nationale », a-t-il martelé, considérant que les infrastructures hydrauliques doivent fonctionner selon une logique de « risque zéro ».

    Revenant sur la campagne céréalière, il a rappelé que son organisation avait très tôt revu à la baisse les prévisions de récolte malgré les premières estimations optimistes, en raison du déficit d’intrants agricoles et des épisodes successifs de chaleur. 

    S’il reconnaît que les précipitations ont été favorables dans plusieurs régions céréalières, il a avancé que l’absence d’engrais au moment opportun avait considérablement réduit le potentiel de production.

    Fathi Ben Khelifa a regretté que la Tunisie soit aujourd’hui contrainte de lancer de nouveaux appels d’offres pour importer des céréales en devises alors qu’une partie de ces besoins aurait pu être couverte par une meilleure préparation de la campagne agricole. 

    Les difficultés actuelles dépassent ainsi le simple épisode des délestages. Elles révèlent surtout, selon lui, la nécessité d’une véritable stratégie nationale de gestion des risques, fondée sur l’anticipation, la résilience des infrastructures et la protection des filières agricoles et halieutiques, devenues particulièrement vulnérables face aux effets conjugués des vagues de chaleur, des coupures d’électricité et des interruptions d’approvisionnement en eau. 

    N.J

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