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Kaïs Saïed : cinq ans de pouvoir sans partage, les chiffres du bilan

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Par Nizar Bahloul

    Le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed concentrait entre ses mains l’essentiel des pouvoirs, au nom du redressement de l’État et de l’efficacité. Cinq ans plus tard, aucune majorité parlementaire, aucune coalition gouvernementale ni aucun contre-pouvoir ne peuvent être tenus pour responsables de sa politique. Économie, institutions, justice, libertés, élections et projets présidentiels : les indicateurs permettent désormais de dresser le bilan.

    Demain, samedi 25 juillet 2026, cela fera exactement cinq ans que Kaïs Saïed gouverne la Tunisie sans partage.

    Le 25 juillet 2021, le président de la République invoquait l’article 80 de la Constitution pour suspendre les travaux du Parlement, lever l’immunité des députés et limoger le chef du gouvernement. Les mesures, alors présentées comme exceptionnelles, allaient progressivement devenir un nouveau système politique.

    Le Parlement a été dissous. Le Conseil supérieur de la magistrature a subi le même sort. Kaïs Saïed a légiféré par décrets-lois, puis fait adopter en 2022 une Constitution instaurant un régime hyperprésidentiel. Le texte a été élaboré sans véritable débat public, sans participation pluraliste des partis et de la société civile et sans expertise collective de constitutionnalistes. La version initialement publiée comportait de nombreuses erreurs, dont plusieurs ont dû être corrigées avant le référendum. Le texte a ensuite été soumis à un scrutin marqué par une faible participation et contesté par une partie de l’opposition.

    Les gouvernements successifs ont été placés sous son autorité et le nouveau Parlement, élu selon les règles qu’il avait lui-même établies, ne constitue pas un véritable contre-pouvoir.

    Cette concentration des pouvoirs n’a pas davantage apporté la stabilité gouvernementale promise. En cinq ans, quatre chefs de gouvernement se sont succédé à la Kasbah : Najla Bouden, Ahmed Hachani, Kamel Madouri et Sarra Zaafrani Zenzri. Tous ont été nommés par Kaïs Saïed et trois ont été congédiés sans qu’aucun bilan public détaillé de leur action ne soit présenté.

    Depuis cinq ans, le chef de l’État dispose donc de tous les leviers. Il ne peut plus invoquer les coalitions instables, les partis, l’Assemblée des représentants du peuple ou les querelles entre les présidences pour expliquer les résultats obtenus. Les institutions actuelles sont les siennes, les gouvernements sont les siens et les priorités sont les siennes. Le bilan aussi.

    Une économie qui ne décolle toujours pas

    La croissance économique avait atteint 3,1 % en 2021, année encore marquée par la pandémie et par le rebond suivant la forte récession de 2020. Cinq ans plus tard, la Tunisie n’a toujours pas trouvé le rythme nécessaire à son redressement.

    La croissance s’est limitée à 2,5 % en 2025. Au premier trimestre 2026, le produit intérieur brut a progressé de 2,6 % sur un an, selon l’Institut national de la statistique. Il s’agit d’une amélioration, mais pas d’un décollage susceptible de créer massivement des emplois, de restaurer les finances publiques ou de réduire les inégalités régionales.

    L’endettement n’a pas davantage disparu sous l’effet du discours souverainiste. La dette publique est passée de 68 % du PIB en 2019 à 84,5 % en 2025, soit une hausse de 16,5 points, selon les chiffres fournis par Kapitalis. Entre juillet 2021 et le début de 2026, la Tunisie a contracté plus de 6,7 milliards de dollars d’emprunts publics, selon une enquête documentée d’Inkyfada.

    Le pays continue donc d’emprunter, mais dans des conditions différentes. Faute d’accord avec le Fonds monétaire international et avec un accès restreint aux marchés financiers internationaux, l’État s’est davantage tourné vers les banques étrangères et le marché intérieur dont les taux sont plus élevés que ceux du FMI. Le refus affiché des « diktats » étrangers n’a pas supprimé le besoin de financement ; il en a déplacé la charge.

    Le commerce extérieur offre un autre indicateur. Le déficit commercial est passé de 16,210 milliards de dinars en 2021 à 21,8 milliards en 2025. Il atteignait déjà 12,569 milliards de dinars au cours des six premiers mois de 2026.

    Le taux de chômage officiel paraît, à première vue, mieux orienté : 17,9 % au deuxième trimestre 2021, contre 15 % au premier trimestre 2026. Cette comparaison doit néanmoins être maniée avec prudence. L’année 2021 était encore profondément affectée par le Covid et les fermetures d’activités. La méthode de recensement relativise également cette baisse : une personne ayant exercé, durant la période de référence, une activité lui ayant procuré un revenu, même ponctuel ou informel, n’est plus comptabilisée comme chômeuse. Des vendeurs ambulants, des travailleurs occasionnels et des personnes vivant de petits revenus de survie peuvent ainsi sortir de la catégorie statistique du chômage sans avoir accédé à un emploi stable. C’est le cas notamment des mendiants devenus vendeurs de mouchoirs. Le taux officiel ne mesure donc ni toute la précarité ni toute l’ampleur du sous-emploi.

    Quant à l’inflation, elle était de 5,7 % en juin 2021 et de 5,3 % en juin 2026. Ce léger recul du rythme annuel ne signifie pas pour autant que les prix ont baissé. Ils ont continué à augmenter au cours de chacune de ces cinq années, réduisant le pouvoir d’achat des ménages.

    Des élections sans électeurs

    L’évolution de la participation électorale permet de mesurer la transformation politique du pays.

    En 2019, Kaïs Saïed avait été élu avec 2,77 millions de voix, soit 72,71 % des suffrages, lors d’un scrutin pluraliste dont le taux de participation avait atteint 56,8 %.

    En 2024, il a été réélu avec 2,43 millions de voix et 90,69 % des suffrages exprimés, au terme d’une élection fortement controversée, marquée par l’exclusion ou l’incarcération de plusieurs prétendants et par l’absence de certains observateurs indépendants. Le taux de participation est tombé à 28,8 %, alors même que le nombre d’inscrits était passé de 7,07 millions en 2019 à 9,753 millions en 2024.

    Kaïs Saïed a ainsi obtenu un pourcentage beaucoup plus élevé, mais moins de voix, au sein d’un corps électoral considérablement élargi.

    Entre les deux présidentielles, le référendum constitutionnel de 2022 avait mobilisé 30,5 % des électeurs. Le « oui » avait recueilli 94,6 % des suffrages exprimés, mais la nouvelle Constitution n’avait été approuvée que par environ 2,8 millions de personnes.

    Les législatives de 2022-2023 ont enregistré un taux de participation de 11,4 %, contre 41,7 % en 2019. Le Parlement issu de ce scrutin dispose de peu de poids politique et demeure largement absent des grandes décisions de l’État.

    Les scores sont devenus presque unanimes, sauf que les électeurs se sont retirés.

    En 2023, Kaïs Saïed a dissous tous les conseils municipaux élus en 2018. Des élections municipales étaient théoriquement prévues dans la foulée, mais elles n’ont toujours pas eu lieu, plus de trois ans après.

    La vie partisane s’est parallèlement réduite à sa plus simple expression. Parmi les formations encore visibles dans l’opposition, le Parti des travailleurs et Attayar continuent de publier des positions critiques et de participer ponctuellement à des mobilisations. La plupart des autres partis sont affaiblis, divisés, paralysés par les poursuites visant leurs dirigeants ou pratiquement absents de l’espace public.

    Des projets présidentiels toujours en attente

    Kaïs Saïed a fait des sociétés communautaires l’un des piliers de son modèle économique. En décembre 2024, les autorités annonçaient l’ambition d’atteindre 1.500 entreprises en 2025. Selon les derniers chiffres disponibles, fournis par le ministre lors de son audition au Parlement, seules 230 ont été effectivement créées et environ 60 sont actives, malgré les financements de centaines de millions de dinars mobilisés et la nomination d’une secrétaire d’État chargée du dossier.

    Le recul de ce dossier se lit également dans la communication officielle. Hasna Jiballah, secrétaire d’État spécifiquement chargée des sociétés communautaires, n’est plus apparue cette année sur la page du ministère de l’Emploi, alors qu’elle y était auparavant présente plusieurs fois par semaine. La dernière actualité consacrée à ces entreprises par le ministère remonte au mois de mars.

    L’hôpital universitaire de Kairouan constitue un autre exemple. Le président s’intéresse personnellement au projet depuis 2019 et l’a évoqué à de nombreuses reprises. En juillet 2026, sa construction n’a toujours pas commencé.

    Le Conseil supérieur de l’éducation, autre chantier présidentiel, n’est toujours pas opérationnel, bien qu’un local lui ait été affecté et que Kaïs Saïed l’ait visité à plusieurs reprises. Le projet de Centre international de la calligraphie n’a pas davantage vu le jour.

    Quelques opérations visibles ont certes abouti, comme la rénovation de la piscine du Belvédère et celle des places Barcelone et Mongi-Bali à Tunis. Elles ont cependant été financées par la Biat, et non par un investissement public structurant.

    Une diplomatie qui se vide

    L’affaiblissement de l’État est également visible à l’étranger. Trois ministres des Affaires étrangères se sont succédé depuis 2021, sans qu’une doctrine diplomatique claire ne soit publiquement définie. Les prises de position internationales sont désormais largement concentrées à Carthage, tandis que le ministère semble relégué à un rôle d’exécution.

    Une vingtaine d’ambassades et de consulats tunisiens sont actuellement dépourvus d’ambassadeur, de consul général ou de représentant titulaire. Au-delà de l’image du pays, ces vacances prolongées affectent le suivi des relations bilatérales, la défense des intérêts économiques tunisiens et les services rendus aux ressortissants établis à l’étranger.

    Justice et médias affaiblis

    Le Conseil supérieur de la magistrature a été dissous le 13 février 2022. Quelques mois plus tard, 57 magistrats ont été révoqués par décret présidentiel. Le Tribunal administratif a ordonné la suspension de l’exécution de plusieurs révocations, mais les magistrats concernés n’ont pas été réintégrés.

    Depuis, les nominations, mutations et carrières des magistrats dépendent largement du ministère de la Justice. L’Association des magistrats tunisiens dénonce régulièrement des mutations punitives et un climat de peur au sein des tribunaux.

    L’affaire dite du « complot contre la sûreté de l’État » est devenue le principal symbole de la judiciarisation de la vie politique. Des opposants, anciens ministres, responsables de partis, avocats et hommes d’affaires ont été condamnés à de lourdes peines de prison, parfois à plusieurs dizaines d’années. Plusieurs personnalités ont quitté le pays, tandis que d’autres demeurent incarcérées. Le dossier, présenté par les autorités comme une entreprise visant à renverser l’État, repose, selon les prévenus et leurs avocats, sur des réunions, des contacts diplomatiques et des activités relevant de l’opposition politique.

    La situation des médias a suivi la même trajectoire. La Tunisie occupait la 73e place du classement mondial de la liberté de la presse en 2021. Elle est tombée à la 137e place en 2026. Reporters sans frontières évoque une « instrumentalisation croissante de la justice » contre les journalistes, notamment à travers le décret-loi 54.

    Des dizaines de journalistes ont été poursuivis, deux se trouvent actuellement en prison et plusieurs autres ont été condamnés par contumace. Les médias publics se sont progressivement transformés en relais de la communication officielle, tandis que le pluralisme s’est considérablement réduit.

    Des corps intermédiaires tenus à distance

    Les partis politiques ne sont pas les seuls à avoir été marginalisés. Des militants associatifs et des responsables d’ONG ont été poursuivis ou emprisonnés. Des organisations ont été dissoutes et le financement étranger de la société civile est présenté par les soutiens du pouvoir comme une activité suspecte.

    L’UGTT, acteur historique de la vie nationale, est elle aussi fortement fragilisée. Plusieurs syndicalistes ont été incarcérés. La centrale a également été privée d’un levier essentiel de son financement : l’État ne prélève plus les cotisations syndicales sur les salaires des agents publics pour les reverser à l’organisation, comme c’était le cas auparavant. L’UGTT, qui peine à collecter directement les cotisations auprès de ses adhérents, s’est ainsi retrouvée durablement asphyxiée sur le plan financier.

    Son nouveau secrétaire général, élu en mars 2026, n’a encore été reçu ni par le ministre des Affaires sociales ni par le président de la République.

    Du côté patronal, le mandat de Samir Majoul à la tête de l’Utica est arrivé à échéance en janvier 2023. Plus de trois ans après, il demeure en fonction, faute de congrès. L’organisation patronale semble avoir pratiquement disparu du débat public.

    L’Ordre national des avocats semble, lui aussi, tenu à distance par le pouvoir. Son bâtonnier, Boubaker Bethabet, n’a été reçu ni par la ministre de la Justice ni par le président de la République depuis son élection en septembre 2025. Dans le même temps, les avocats alertent sur la surpopulation carcérale, sans qu’aucun chiffre officiel ne permette d’en mesurer précisément l’ampleur.

    Les délestages comme aboutissement

    Le cinquième anniversaire du 25 juillet intervient dans un contexte particulier. Depuis une dizaine de jours, une grande partie de la Tunisie vit au rythme de délestages électriques quotidiens, qui durent parfois plusieurs heures.

    Ménages privés de climatisation en pleine canicule, commerces contraints d’interrompre leur activité, produits alimentaires menacés, cafés et restaurants paralysés, appareils médicaux exposés : la crise a fait irruption dans la vie quotidienne des Tunisiens.

    La consommation exceptionnelle liée à la chaleur explique la tension immédiate sur le réseau, mais elle ne suffit pas à expliquer l’impréparation. La crise révèle des investissements retardés, des projets privés non réalisés, une Steg lourdement endettée et l’absence d’une stratégie énergétique capable d’anticiper les pics de consommation.

    Cinq ans après la promesse de restaurer l’autorité et l’efficacité de l’État, celui-ci ne parvient plus à garantir sans interruption un service aussi élémentaire que l’électricité. Les délestages ne résument pas à eux seuls tout le bilan de Kaïs Saïed, mais ils lui donnent une traduction concrète.

    Pendant cinq ans, le pouvoir a demandé à être jugé sur sa volonté, sa probité et sa rupture avec l’ancien système. À partir du 25 juillet 2021, il a également obtenu les moyens institutionnels d’appliquer sa politique sans opposition susceptible de la bloquer.

    Cinq ans plus tard, la croissance demeure faible, la dette a augmenté, le déficit commercial s’est creusé, les grands projets présidentiels restent inachevés et les Tunisiens subissent des coupures d’électricité quotidiennes. Dans le même temps, la participation électorale s’est effondrée, la justice a perdu ses garanties institutionnelles et le pays a chuté de 64 places au classement de la liberté de la presse.

    Kaïs Saïed voulait être le seul maître à bord. Il l’est devenu. Il est désormais le seul comptable du voyage.

    Nizar Bahloul

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    8 commentaires

    1. EL OUAFI

      Répondre
      26 juillet 2026 | 12h59

      Dans l’imaginaire de certaines qui ont perdus leurs consciences et le leurs privilèges, oui il est impensable qu’ils pourront être que dans cette situation !
      Le rationnel ne pourra jamais et éternellement intégré leurs pensées !

      • Fares

        Répondre
        26 juillet 2026 | 23h37

        Bonjour El Ouafi,

        Est-ce que vous pensez que l’électricité et l’eau courante réservés à une élite restreinte en 2026? Est-ce que vous vivez en Tunisie? Subissez vous ces coupures récurrentes? Avez-vous vu la vidéo du monsieur mort à cause de la coupure du courant 24 heures avant sa mort?

    2. riadh e.

      Répondre
      25 juillet 2026 | 11h47

      image juste parfaite (comme quoi l ia peut être utile parfois quand c est bien utilisé)

    3. riadh e.

      Répondre
      25 juillet 2026 | 11h46

      je detete les photo faite en IA, mais celle ci est franchement parfaite.

    4. LOL

      Répondre
      24 juillet 2026 | 18h11

      Même face à son échec fulgurant, un narcissique ne peut ni comprendre ni admettre qu’il a tort.
      Mais l’histoire se souviendra de lui comme l’une des pires choses qui soient arrivées à la Tunisie.
      On lui souhaite que le meilleur LOL!

    5. Mohamed Mabrouk

      Répondre
      24 juillet 2026 | 15h45

      Les ruptures de courant sont plus le resultat du gaspillage par le fait d’un l’eclairage public souvent allumé le jour, et d’administrations climatisées la nuit, que de la vague de chaud

    6. Hannibal

      Répondre
      24 juillet 2026 | 14h42

      Garder cet abonné aux Échecs (pas le jeu) est une haute trahison, voire un crime vu les catastrophes que sont entrain de vivre la population, les entreprises et même les animaux d’élevage.
      Je sens une tristesse profonde pour notre pays.
      Pourquoi tant d’entêtement à garder le pouvoir ? Pourquoi tant de haine ? Pourquoi tant de divisions ? Pourquoi tant d’humiliations ?
      C’est bien la première chose »Anormale » à dégager. Et vite ! Avant que le désespoir ne se transforme en instabilité.

    7. Roberto Di Camerino

      Répondre
      24 juillet 2026 | 13h23

      Photo tres significative: SEUL DANS CE NOIR LINCEUL , SEUL DANS CETTE ÀPRE NUIT.
      (Pas de moi, mais du genial Victor Hugo.)

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