Alors que 46.000 ingénieurs tunisiens ont quitté le pays en dix ans, l’Ordre des ingénieurs veut désormais mieux mobiliser les compétences établies à l’étranger. Un projet de loi-cadre a été transmis à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) afin de valoriser leur expertise et renforcer leur contribution au développement national.
Le doyen de l’Ordre des ingénieurs tunisiens, Mohsen Gharsi, a défendu, lundi 27 juillet 2026, un changement de regard sur l’exode des compétences, dans une intervention téléphonique au micro de Nabila Abid dans l’émission Yaoum Saïd sur la Radio nationale.
« La Tunisie ne perd pas lorsque les ingénieurs émigrent et vont travailler à l’étranger. La Tunisie perd lorsque le lien avec ces ingénieurs est rompu », a-t-il soutenu, appelant à ne plus considérer les ingénieurs établis à l’étranger comme de simples migrants ou comme des chiffres dans les statistiques de l’émigration.
Mohsen Gharsi estime qu’ils constituent une « richesse nationale » et peuvent également jouer le rôle d’ambassadeurs de la Tunisie dans le monde. Des ingénieurs tunisiens occupent, selon lui, des postes importants dans de grandes entreprises, des universités et des centres de recherche en Europe, en Amérique du Nord, dans les pays du Golfe ou encore en Asie. Ils disposent ainsi d’une expérience, de réseaux professionnels et d’une connaissance des technologies modernes qui pourraient bénéficier à leur pays.
Un projet de loi-cadre transmis à l’ARP
Dans cette optique, l’Ordre des ingénieurs a transmis, le 16 juillet 2026, au président de l’Assemblée des représentants du peuple un projet de loi-cadre visant à valoriser les compétences tunisiennes en ingénierie établies à l’étranger et à renforcer leur contribution au développement national.
Cette initiative fait suite à une réunion tenue le 22 juin 2026 avec la Commission des relations extérieures de l’ARP, consacrée à la proposition de création d’un Conseil national des Tunisiens résidant à l’étranger. Les discussions avaient notamment porté sur les moyens de renforcer les liens avec les compétences tunisiennes expatriées et de tirer profit de leur expertise.
Le projet prévoit un ensemble de mesures destinées à instaurer un cadre législatif comprenant des incitations et des avantages pour encourager les ingénieurs tunisiens établis à l’étranger à contribuer au développement national, que ce soit à travers un retour en Tunisie ou par le transfert de connaissances, d’expertise et de technologies. Il vise également à favoriser des partenariats durables susceptibles de soutenir l’investissement et l’innovation.
Pour Mohsen Gharsi, ces mesures ne doivent pas être considérées comme l’octroi d’avantages à une catégorie au détriment d’une autre, mais comme un véritable investissement pour la Tunisie. Les ingénieurs installés à l’étranger pourraient notamment contribuer à attirer des projets et des investisseurs, favoriser le transfert de technologies ou encore apporter leur soutien aux étudiants, aux chercheurs et aux entreprises émergentes.
Le doyen appelle ainsi à reconnaître l’ingénieur tunisien établi à l’étranger comme un « ambassadeur économique et technique de la Tunisie ». Il estime que la diplomatie économique ne relève plus uniquement des ambassadeurs, du ministère des Affaires étrangères ou des rencontres politiques, mais passe également par une diplomatie économique, scientifique, technique et d’ingénierie.
Une commission permanente et une plateforme nationale
Parmi les mécanismes prévus figure la création d’une commission permanente consacrée aux compétences tunisiennes en ingénierie établies à l’étranger, ainsi que la mise en place d’une plateforme numérique nationale destinée à faciliter les échanges avec elles et leur participation aux projets de développement.
Mohsen Gharsi a également plaidé, lors de son intervention, pour la constitution d’une base de données permettant de connaître les ingénieurs tunisiens établis à l’étranger, leurs spécialités, leur pays d’installation et leurs domaines d’expertise. Cette base de données serait alimentée sur une base volontaire et sécurisée, selon le doyen.
Interrogé sur les spécialités actuellement recherchées à l’étranger, Mohsen Gharsi a notamment cité la cybersécurité, l’informatique et ses différentes branches, la construction écologique, la mécatronique et la robotique.
L’ordre considère les compétences tunisiennes en ingénierie établies à l’étranger comme un capital national et stratégique susceptible de soutenir le développement et le transfert des connaissances. Il a appelé le pouvoir législatif à poursuivre les procédures nécessaires à l’examen du projet, tout en se disant disposé à fournir les éclaircissements techniques et juridiques nécessaires et à contribuer à sa discussion et à son enrichissement au sein de l’ARP.
Cette initiative intervient dans un contexte d’émigration massive des ingénieurs tunisiens. En avril dernier, Mohsen Gharsi avait indiqué que 46.000 ingénieurs avaient quitté la Tunisie en dix ans, sur environ 105.000 inscrits aux registres de l’ordre, soit près de 44% des effectifs concernés. L’année 2022 avait enregistré un pic avec 6.700 départs.
Après avoir alerté sur l’ampleur de cet exode et plaidé pour agir sur ses causes, notamment les conditions de travail, les rémunérations et les perspectives d’évolution professionnelle, l’ordre cherche parallèlement à maintenir le lien avec les compétences déjà établies à l’étranger et à mobiliser leur expertise au profit du pays.
I.N.










