Par Mohamed Salah Ben Ammar
Regardons autour de nous. Un parent, un collègue, un voisin, cet oncle qui prend « ses cachets pour la tension » depuis des années sans que plus personne n’y prête attention. Nous connaissons tous quelqu’un dans cette situation.
Et pour cause : l’hypertension artérielle (HTA) touche près de 1,3 milliard d’adultes dans le monde, soit environ un sur trois. Après 60 ans, plus d’une personne sur deux est concernée dans de nombreux pays. Pourtant, malgré cette fréquence exceptionnelle, l’HTA reste largement méconnue, car elle évolue souvent pendant des années à bas bruit.
Une tueuse silencieuse qui ne prévient jamais
L’expression de « tueuse silencieuse » n’a rien d’une formule. Sans douleur ni signe d’alerte, l’hypertension altère progressivement les artères, fatigue le cœur, abîme les reins et fragilise le cerveau. Puis survient parfois l’accident : un infarctus du myocarde, un accident vasculaire cérébral (AVC) ou une insuffisance rénale détectée incidemment. Ce n’est pas l’HTA qui apparaît brutalement, mais sa complication.
Près de 46 % des personnes hypertendues ignorent qu’elles le sont. Plus préoccupant encore, une personne dont la tension est normale à 55 ans conserve plus de 80 % de risque de devenir hypertendue au cours du reste de sa vie. Lorsqu’on ne ressent rien, on ne consulte pas.
C’est tout l’enjeu du dépistage. Les campagnes organisées en pharmacie, en entreprise ou dans les lieux publics permettent d’aller vers celles et ceux qui ne franchissent jamais spontanément la porte d’un cabinet médical. Elles ont déjà révélé, dans de nombreux pays, des millions d’hypertensions jusque-là ignorées ou insuffisamment prises en charge. Mais dépister ne suffit pas : toute anomalie doit être confirmée et suivie.
Autre solution, l’automesure à domicile constitue aujourd’hui un outil simple et efficace. Réalisée avec un tensiomètre électronique validé, elle fournit souvent une image plus fidèle de la pression artérielle qu’une mesure isolée en consultation. Elle permet aussi d’identifier l’effet « blouse blanche » ou, au contraire, une HTA masquée.
Recommandée par les sociétés savantes, elle améliore le diagnostic, le suivi et l’implication du patient. Elle ne remplace pas le médecin, mais lui donne les moyens d’adapter la prise en charge.
Une urgence de santé publique
Les maladies cardiovasculaires demeurent la première cause de mortalité dans le monde, et l’HTA en est l’un des principaux facteurs de risque modifiables. Chaque AVC, chaque infarctus, chaque insuffisance cardiaque ou rénale évités représentent des vies sauvées et des années d’autonomie préservées. Le risque augmente progressivement avec la pression artérielle : mesurer davantage, agir plus tôt et mieux accompagner les patients est une nécessité.
Le dépistage de proximité, l’automesure et la médecine de cabinet ne s’opposent pas : ils se complètent. Connaître régulièrement sa tension, confirmer toute valeur anormale, consulter sans attendre et agir sur les facteurs de risque, alimentation moins salée, activité physique régulière, maintien d’un poids adapté, limitation de l’alcool et arrêt du tabac, restent les moyens les plus efficaces de prévenir les complications.
Mais la tueuse silencieuse ne frappe pas au hasard. Elle touche davantage celles et ceux que l’âge, le surpoids, le tabac ou la sédentarité fragilisent, et plus encore les personnes confrontées à la précarité. Logements dégradés, alimentation dictée par le prix, stress chronique, difficultés d’accès aux soins : ces conditions favorisent une maladie qui prospère dans le silence.
Les inégalités sociales deviennent toujours des inégalités de santé et d’espérance de vie.
La réponse ne peut donc être seulement individuelle. Elle doit devenir une priorité de santé publique : dépister systématiquement les populations les plus exposées, aller vers ceux qui ne consulteront jamais faute de temps, d’argent ou d’information, et diffuser des traitements simples, robustes, génériques et accessibles. L’industrie pharmaceutique pousse vers des prescriptions de plus en plus coûteuses, il faut savoir résister. Car une hypertension qui coûte cher à traiter est une hypertension qui ne sera pas traitée là où elle fait le plus de dégâts. Les programmes de santé ici plus qu’ailleurs doivent être mis en place.
L’accessibilité thérapeutique n’est pas un choix par défaut : elle est une condition de l’équité en santé.
L’objectif est triple : Sensibiliser à large échelle, sortir le plus grand nombre de patients du silence en particulier les plus vulnérables et leur offrir des solutions à la hauteur de leurs moyens, avant que ce silence ne se transforme, comme trop souvent, en AVC, en infarctus ou en insuffisance rénale.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










