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La banalisation du mal

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Par Ithar El Heni

    Par Ithar El Heni

    La cruauté n’exige pas un génie du mal. Elle peut naître chez un individu ordinaire : un fonctionnaire qui exécute des ordres, un citoyen qui se réfugie dans la « neutralité », quelqu’un qui renonce à choisir entre le bien et le mal. Le mal devient alors moins une exception monstrueuse qu’une habitude tolérée.

    Dans la Tunisie de 2026, cette banalisation de la souffrance est devenue visible. Alors qu’une canicule écrasante, aggravée par les coupures d’électricité, frappe le pays, des citoyens meurent dans les hôpitaux, d’autres chez eux, dans l’indifférence presque générale. Au même moment, aucune véritable empathie n’est accordée aux prisonniers entassés dans des cellules surpeuplées, privés d’air frais, d’eau froide et parfois des conditions les plus élémentaires de dignité.

    « C’est la loi », répond-on. « Ce sont les règles. » « La prison est ainsi. » Et si certains meurent, ce serait leur destin. C’est précisément ainsi qu’un régime autoritaire banalise le mal : non pas en exigeant de chacun une cruauté spectaculaire, mais en transformant l’indifférence en norme et l’homme ordinaire en rouage d’un système qui accepte la souffrance des autres.

    Quand l’exception devient la norme 

    Les pénuries et l’inflation se sont progressivement imposées comme des composantes de notre quotidien. Les coupures d’électricité, elles aussi, ne suscitent plus l’indignation : elles sont devenues une fatalité à laquelle chacun apprend à s’adapter. Cette résignation ne s’arrête pas là. Mourir de chaleur en prison n’est plus perçu comme un scandale, mais comme une conséquence prétendument « normale » de l’incarcération. Mourir faute de médicaments ou de soins hospitaliers ne choque plus davantage. Peu à peu, l’inacceptable cesse d’être dénoncé pour être accepté, comme s’il relevait désormais de l’ordre naturel des choses.

    À partir de quel moment une société cesse-t-elle de considérer la souffrance comme une injustice pour la considérer comme un simple fait divers ?

    Des formules qui anesthésient l’indignation {« La prison n’est pas un hôtel », « Il y a plus grave », « D’autres pays sont en guerre », « Nous devons être patients »} contribuent à banaliser la souffrance. En la relativisant, elles la rendent plus acceptable. À cela s’ajoute un autre mécanisme, plus insidieux encore : la déshumanisation. Lorsqu’une partie de la population est constamment désignée par le pouvoir comme des « insectes », des « malfrats » ou des « traîtres », elle cesse peu à peu d’être perçue comme un ensemble d’êtres humains dotés de droits et d’une dignité. Le langage n’est jamais neutre : il transforme des personnes en catégories, des vies en dossiers administratifs et des souffrances en simples statistiques. C’est souvent ainsi que l’indifférence s’installe et que l’inacceptable devient tolérable.

    Dans la vie réelle, loin de la violence des réseaux sociaux, rares sont ceux qui souhaitent consciemment faire souffrir des prisonniers ou leurs familles. Rares sont ceux qui désirent voir des citoyens mourir faute de médicaments, ou des personnes âgées s’effondrer en détention sous l’effet de la chaleur et de l’absence de soins. Pourtant, sans le vouloir parfois, beaucoup deviennent spectateurs de ces injustices. Par lassitude, par résignation ou par peur, ils choisissent de détourner le regard plutôt que de s’indigner. C’est précisément ce que Hannah Arendt met en lumière lorsqu’elle écrit que « le mal prospère souvent grâce à ceux qui préfèrent détourner le regard plutôt qu’à ceux qui le provoquent directement ». Les régimes autoritaires ne gouvernent pas uniquement par la peur. Ils gouvernent aussi en façonnant les habitudes, en émoussant les consciences et en normalisant l’inacceptable, jusqu’à ce que certaines images de souffrance cessent de nous révolter.

    Déshumaniser pour rendre acceptable 

    Lorsqu’une personne est réduite à une seule étiquette {« détenu », « terroriste », « criminel », « ennemi »} l il devient plus facile d’accepter sa souffrance. Peu à peu, elle cesse d’être perçue comme un être humain à part entière ; sa douleur semble compter moins, et celle de sa famille avec elle. Pourtant, la peine prononcée par un tribunal est la privation de liberté, non la privation de dignité, de soins ou, plus grave encore, du droit à la vie. Mais ces principes semblent désormais s’effacer devant une autre réalité : chacun se replie sur sa propre survie, sur son quotidien, parfois sur ses privilèges. L’indifférence s’installe, les injustices des autres paraissent lointaines, et le silence de chacun finit par devenir le terreau de la souffrance de tous.

    Le véritable danger n’est pas seulement qu’il existe des prisons insalubres. Le véritable danger est le jour où elles cessent de scandaliser.

    Le véritable danger n’est pas seulement que l’État s’effondre. Le véritable danger est que nous nous habituions à son effondrement, que nous nous accommodions de l’entropie sans plus éprouver la volonté de la combattre.

    Car les sociétés ne meurent pas uniquement lorsque leurs institutions vacillent. Elles meurent lorsqu’elles renoncent à l’espérance, lorsqu’elles cessent d’imaginer un avenir différent, lorsqu’elles finissent par croire que ce qu’elles vivent est tout ce qu’elles peuvent espérer. Elles meurent le jour où elles cessent de croire qu’elles méritent mieux.

    Refuser la banalisation du mal ne relève pas de l’héroïsme. Il suffit de commencer par le refus d’appeler « normal » ce qui ne l’est pas. Il suffit d’avoir la capacité à s’indigner, à nommer l’injustice, à reconnaître dans chaque détenu, chaque malade, chaque victime de l’abandon, un être humain dont la dignité est sacrée peu importe ses idées, peu importe son histoire. Une société ne se sauve pas lorsqu’elle cesse de souffrir, mais lorsqu’elle refuse de considérer la souffrance comme une fatalité.

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    3 commentaires

    1. Gg

      Répondre
      29 juillet 2026 | 16h10

      Bonjour,

      Vous constatez l’indifférence (c’est votre mot) dans laquelle les tunisiens souffrent des conséquences du choc climatique actuel.
      Et vous aimeriez voir une empathie particulière envers les détenus emprisonnés.
      Pourquoi cette attention particulière envers eux?
      Vous dites aussi « Pourtant, sans le vouloir parfois, beaucoup deviennent spectateurs de ces injustices. Par lassitude, par résignation ou par peur, ils choisissent de détourner le regard… »
      Vous ne comprenez donc pas le caractère terriblement anxiogène de cette crise?
      Il ne s’agit plus de s’interroger sur un avenir meilleur, la question est comment va-t-on vivre? Tout le monde cuit dans son logement par 50° à l’ombre, le réseau électrique lâche, l’eau est devenue rare, on voit la catastrophe sanitaire, économique et environnementale se mettre en place…
      Tout le monde subit, met en action ses capacités de résilience. C’est à dire d’indifférence.
      On sait que selon toute vraisemblance il ne s’agit plus d’une crise, mais d’une mutation.
      Et on se demande si on sera capable d’y répondre.
      Vous voyez, on est bien loin d’une éventuelle empathie envers une infime partie de la population qui ne fait que subir, comme tout le monde.
      À titre d’exemple, un nouveau né a dû être ventilé manuellement parce que l’électricité avait été coupée.
      Ce simple fait divers est infiniment plus angoissant que le manque de soins de quelques détenus.
      Le manque de soins, vous le trouverez dans tous les hôpitaux.
      Bref, votre article, je crois, tombe à côté de la plaque…

    2. EL OUAFI

      Répondre
      29 juillet 2026 | 11h24

      Une décision de justice n’est-elle pas perçue comme une injustice par ses détracteurs ? Désigner les conséquences d’une incarcération, est-ce banaliser le mal ?
      La prison n’a jamais été un hôtel quatre étoiles !
      Commettre des crimes envers autrui, c’est enfreindre la loi !
      Se disculper et ne pas reconnaître les décisions de la justice relève de la désobéissance !

    3. A4

      Répondre
      28 juillet 2026 | 20h23

      La haine dégouline du sommet vers la base ! Le phénomène est naturel.
      Et au sommet il y a une quantité énorme de haine. D’ailleurs, il n’y a que ça !!!

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