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Numérique et transition énergétique : la Tunisie face au piège de l’exportation invisible

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Par Abdelwaheb Ben Moussa

    Par Abdelwaheb Ben Moussa

    Entre l’illusion d’une montée en gamme axée sur la sous-traitance et l’organisation de l’exode de nos talents dès la phase de formation, la Tunisie s’enferme dans le rôle d’économie « incubatrice » pour le compte des marchés étrangers. À l’heure du Plan de développement 2026-2030, le véritable enjeu n’est pas seulement de former plus, mais de cesser d’exporter invisiblement la valeur stratégique de notre capital humain.

    Le lancement récent d’un programme de formations courtes aux métiers de la transition énergétique pour plus de deux cents jeunes Tunisiens, ouvertement présenté comme orienté « vers l’emploi local et le marché allemand », est passé presque inaperçu. Il s’agit pourtant d’un symptôme criant de l’asymétrie qui caractérise notre modèle économique actuel.

    Ce fait d’actualité résume à lui seul la double impasse stratégique dans laquelle s’engage le pays : la sous-traitance numérique sans maîtrise de la valeur, et l’assomption passive d’un statut de pépinière de compétences pour le Nord.

    Le piège de la sous-traitance 2.0 : l’illusion technologique

    En matière de technologies de l’information et d’intelligence artificielle, la Tunisie risque de reproduire les biais du modèle d’assemblage des décennies passées. En se positionnant principalement comme un réservoir d’exécution technique, d’intégration de logiciels tiers ou de traitement de données pour le compte de donneurs d’ordre internationaux, le pays génère de l’emploi à court terme, mais s’exclut de la création de valeur haut de gamme.

    Exécuter des briques algorithmiques ou maintenir des infrastructures distantes pour des tiers ne constitue pas une politique de souveraineté. Sans maîtrise des architectures critiques, sans propriété intellectuelle locale et sans gouvernance sur la donnée, cette dynamique s’apparente à une nouvelle forme d’extractivisme où la ressource exportée n’est plus le minerai, mais la capacité cognitive de nos diplômés.

    L’économie « pépinière » : financer la compétitivité des autres

    Ce piège de la sous-traitance s’articule avec un second mécanisme tout aussi coûteux : l’institutionnalisation de la fuite des compétences. La collectivité tunisienne consacre une part significative de ses ressources publiques et de ses efforts d’enseignement à former des ingénieurs, des cadres et des techniciens d’excellence. Or, faute d’un écosystème d’ancrage attractif et d’une commande publique audacieuse, la valeur ajoutée de ces compétences s’exporte dès leur maturation.

    Lorsque des partenariats internationaux organisent la formation locale en fonction directe des besoins des marchés extérieurs, le pays fonctionne comme un incubateur à fonds perdus. La Tunisie supporte le coût financier et social de la formation initiale ; les économies développées en récoltent les dividendes fiscaux, industriels et d’innovation.

    Trois leviers pour bâtir une économie d’ancrage

    Pour éviter que le Plan 2026-2030 ne se réduise à un simple constat, une réorientation stratégique s’impose :

    • Substituer la souveraineté à la sous-traitance : La commande publique doit exiger la propriété ou la maîtrise locale des codes sources, des architectures de données et des modèles décisionnels dans tous les grands chantiers nationaux.
    • Conditionner les partenariats au transfert réel : Tout programme de formation co-conçu avec des partenaires étrangers doit intégrer des clauses d’ancrage territorial, exigeant un réinvestissement direct dans l’écosystème productif local.
    • Redéfinir la valeur de l’expertise nationale : Accorder aux compétences techniques une véritable capacité d’arbitrage dans la gouvernance des projets stratégiques, afin que la conduite du développement ne soit plus déléguée à l’expertise externe.
    Reprendre l’initiative stratégique

    La Tunisie ne manque ni de talents scientifiques ni de leviers de transformation. Elle souffre d’un déficit d’ancrage de la valeur qu’elle produit. 

    Continuer à former l’intelligence nationale pour la regarder consolider la compétitivité d’autres nations n’est pas une fatalité : c’est un choix d’orientation qu’il appartient aux politiques publiques de corriger.

    BIO EXPRESS

    Abdelwaheb Ben Moussa – Ingénieur en informatique / Cadre dans une banque publique

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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