Le professeur universitaire en économie Ridha Chkoundali estime que les turbulences observées à la Bourse de Tunis ne constituent pas un simple épisode boursier, mais pourraient annoncer des difficultés plus profondes pour le secteur bancaire et, par ricochet, pour l’économie tunisienne.
Quelques heures après la forte baisse enregistrée par le Tunindex, qui a conduit la Bourse de Tunis à déclencher le mécanisme réglementaire de « coupe-circuit » et à suspendre les cotations pendant une heure, l’économiste a publié une analyse dans laquelle il met en garde contre les conséquences économiques du nouveau dispositif imposé aux banques.
Pour rappel, le Tunindex a reculé de plus de 3% en séance mardi, entraînant l’activation de la procédure prévue par l’article 3.7 du Règlement de parquet. De son côté, le directeur de l’information et de la communication de la Bourse de Tunis, Lotfi Khezami, a expliqué à Diwan FM que la suspension des échanges était uniquement liée à l’application automatique du mécanisme de « coupe-circuit », déclenché après une baisse de plus de 3,4% du Tunindex.
Il a précisé que cette interruption temporaire vise à attirer l’attention des investisseurs face à une forte variation du marché, à leur permettre d’évaluer la situation et à protéger le bon déroulement des échanges. Selon lui, il s’agit d’un dispositif de précaution prévu par la réglementation tunisienne et appliqué dans les places boursières à travers le monde. Les transactions reprendront normalement mercredi.
Une Bourse en hausse, mais une économie sous pression
Dans une publication diffusée ce mardi sur les réseaux sociaux, Ridha Chkoundali considère que les excellentes performances enregistrées ces derniers mois par la Bourse de Tunis masquaient en réalité les difficultés persistantes de l’économie réelle.
Selon lui, la forte progression des volumes d’échanges et des valeurs bancaires ne traduisait pas une reprise de l’industrie, de l’agriculture ou des services, mais reflétait surtout les profits réalisés par les banques grâce au financement de l’État via les bons du Trésor.
Cette situation aurait progressivement privé le secteur privé d’une partie des financements disponibles, les liquidités étant principalement orientées vers les besoins de financement du budget de l’État, au détriment de l’investissement productif.

Le décret sur les 8% a modifié les anticipations, selon lui
Ridha Chkoundali estime également que le décret obligeant les banques à consacrer au moins 8% de leurs bénéfices nets au financement de crédits d’honneur sans intérêts ni garanties a profondément modifié les anticipations des investisseurs.
À ses yeux, les marchés ont immédiatement intégré deux conséquences possibles : une diminution de la part des bénéfices pouvant être distribuée aux actionnaires et un risque accru de défaut sur ces crédits, susceptible d’obliger les banques à constituer davantage de provisions, ce qui pèserait sur leur rentabilité et leurs fonds propres.
L’économiste estime que ce changement des règles a conduit de nombreux investisseurs à vendre leurs actions bancaires afin de préserver les gains réalisés ces derniers mois, contribuant ainsi au décrochage du marché.
Une spéculation financière qui ne profite pas à l’économie réelle
Dans son analyse, Ridha Chkoundali souligne également que les importants volumes de capitaux échangés à la Bourse circulent essentiellement sur le marché secondaire, où les investisseurs s’échangent des actions déjà existantes.
Selon lui, ces transactions n’apportent pas directement de nouveaux financements aux entreprises ni aux projets d’investissement. Il considère que les investisseurs privilégient aujourd’hui les placements financiers, jugés plus rentables et moins risqués, plutôt que des investissements de long terme dans l’économie réelle, en raison notamment de l’instabilité du cadre réglementaire, des lourdeurs administratives et de la pression fiscale.
Des répercussions possibles sur le crédit et le financement de l’État
Pour Ridha Chkoundali, les conséquences pourraient dépasser largement le cadre de la Bourse.
Il estime que les banques pourraient durcir davantage leurs conditions d’octroi de crédits afin de compenser les nouveaux risques qui leur sont imposés. Une telle évolution pèserait sur les entreprises et les porteurs de projets à la recherche de financements.
L’économiste évoque également un risque pour les finances publiques. Si la rentabilité ou la liquidité des banques venait à diminuer durablement, leur capacité à souscrire aux émissions de bons du Trésor pourrait s’en trouver affectée, compliquant davantage le financement du budget de l’État.
Enfin, il considère que les changements rapides du cadre législatif et réglementaire sont susceptibles d’envoyer un signal négatif aux investisseurs locaux et étrangers quant à la stabilité des règles applicables aux entreprises cotées.
M.B.Z











