Pendant des décennies, le contrat était relativement simple. Les citoyens payaient des impôts et, en échange, l’État assurait un certain nombre de services essentiels : l’école, l’hôpital, le transport, l’eau, l’électricité ou encore la sécurité. La qualité variait selon les périodes, mais le principe restait intact : ces prestations étaient financées par l’impôt et accessibles à tous. Aujourd’hui, le contrat a discrètement changé. Les impôts, eux, sont toujours là. Ils sont même plus nombreux et plus lourds qu’auparavant. En revanche, pour bénéficier des services qu’ils sont censés financer, il faut de plus en plus souvent remettre la main à la poche.
Le cas de l’électricité illustre parfaitement cette évolution. Depuis plusieurs semaines, les délestages rythment le quotidien des Tunisiens. Les coupures se multiplient parce que la production nationale ne couvre plus la demande. Les conséquences sont connues : pertes pour les commerçants, denrées détruites dans les restaurants, récoltes compromises, élevages touchés, sans parler des alertes lancées par les professionnels de santé sur les conséquences parfois dramatiques de ces interruptions.
La réponse apportée est révélatrice de la nouvelle philosophie de gestion publique. Au lieu d’annoncer un plan permettant de garantir durablement l’approvisionnement, la Steg autorise désormais les propriétaires d’installations photovoltaïques à compléter leur équipement par des batteries et des onduleurs afin de stocker leur propre électricité. L’idée est excellente… à condition de disposer de 30.000 dinars. Pour ceux qui peuvent se le permettre, le problème est largement réglé. Pour les autres, il ne reste qu’à continuer de payer leur facture d’électricité en espérant que le courant soit présent lorsqu’ils actionnent l’interrupteur.
Le plus étonnant est que cette situation ne choque presque plus. Elle s’inscrit dans un phénomène beaucoup plus vaste qui touche progressivement tous les services publics. Chaque fois qu’un service de l’État se dégrade, une solution privée apparaît. Celui qui en a les moyens achète cette solution. Celui qui ne les a pas reste captif d’un service public de moins en moins performant.
Le grand transfert de charges
La santé constitue probablement l’exemple le plus ancien. Depuis des années, les médecins alertent sur l’état de l’hôpital public. Les infrastructures vieillissent, les équipements manquent, les délais s’allongent, les effectifs sont insuffisants et les problèmes de gouvernance s’accumulent. Les gouvernements se succèdent, les constats restent les mêmes et les réformes structurelles sont sans cesse reportées.
Dans ces conditions, la classe moyenne adopte une stratégie de survie parfaitement rationnelle. Elle continue à financer le système public à travers ses impôts, mais elle se tourne vers les cliniques privées dès que son budget le permet. Ce choix ne traduit pas un goût particulier pour les établissements privés. Il répond simplement à une recherche de délais raisonnables, de conditions d’hospitalisation acceptables et d’une prise en charge jugée plus efficace. En réalité, le citoyen paie deux fois : une première fois pour financer un hôpital qu’il n’utilise plus et une seconde fois pour accéder au service qu’il estime indispensable.
Le même mécanisme est à l’œuvre dans l’éducation. L’école publique, qui a longtemps constitué le principal moteur de l’ascension sociale en Tunisie, peine aujourd’hui à remplir cette mission. Les infrastructures se dégradent, les absences d’enseignants se multiplient, les programmes accusent un retard manifeste et les cours particuliers sont devenus une composante normale de la scolarité. Le phénomène est si profondément installé que plus personne ne s’étonne de voir des familles consacrer une part importante de leurs revenus à financer ce qui devrait pourtant être dispensé dans les salles de classe.
Le privé est progressivement devenu la porte de sortie de ceux qui disposent de ressources suffisantes. Les établissements internationaux accueillent les plus aisés, les écoles privées absorbent une partie des classes moyennes et les cours particuliers complètent le dispositif pour tous les autres. À la fin, le niveau d’éducation dépend plus du budget des parents que des capacités de l’élève. L’égalité des chances, longtemps présentée comme un acquis de la République, devient un souvenir entretenu lors des cérémonies officielles.
Le coût caché du délitement de l’État
Le transport suit exactement la même logique. Officiellement, la Tunisie dispose toujours d’un réseau de transports publics. Dans les faits, une partie croissante de la population organise sa vie comme si ce réseau n’existait plus. Les retards, les pannes, le manque de confort et l’irrégularité des dessertes rendent l’automobile presque indispensable pour quiconque souhaite conserver une activité professionnelle normale.
Posséder une voiture n’est pourtant pas un luxe dans le contexte tunisien. C’est une dépense imposée par les insuffisances du service public. Son acquisition entraîne ensuite une succession de frais : crédit, carburant, assurance, entretien et réparations. Là encore, le citoyen finance un transport public à travers ses impôts, puis finance son propre moyen de transport parce qu’il ne peut plus compter sur le premier.
Même l’eau n’échappe plus à cette logique. Les coupures se multiplient dans certaines régions tandis que les réseaux de distribution souffrent d’un manque chronique d’investissements. En parallèle, la consommation d’eau embouteillée atteint des niveaux parmi les plus élevés au monde. Là encore, la réponse du citoyen consiste à acheter sur le marché privé ce qu’il estime ne plus pouvoir obtenir de manière fiable auprès du service public.
Pris isolément, chacun de ces phénomènes pourrait être considéré comme une difficulté conjoncturelle. Ensemble, ils dessinent une transformation beaucoup plus profonde. La classe moyenne tunisienne ne s’appauvrit pas uniquement parce que les prix augmentent ou que les salaires stagnent. Elle s’appauvrit parce qu’elle doit financer un nombre croissant de dépenses qui étaient autrefois prises en charge collectivement. Une batterie pour produire son électricité, une clinique pour se faire soigner, une école privée pour ses enfants, une voiture pour aller travailler, de l’eau en bouteille pour boire sereinement : chacune de ces dépenses vient s’ajouter aux impôts qui continuent, eux, d’être prélevés avec une efficacité que personne ne songe à remettre en cause.
C’est probablement là que réside le paradoxe le plus frappant. L’État ne disparaît pas. Il continue à percevoir l’impôt, à lever la TVA et à alimenter les caisses publiques. En revanche, il transfère progressivement sur les ménages le coût de services qu’il assurait autrefois lui-même. Ceux qui disposent d’un revenu confortable absorbent cette évolution sans trop de difficultés. Ceux qui appartiennent à la classe moyenne s’endettent pour maintenir leur niveau de vie. Quant aux plus modestes, ils n’ont même plus la possibilité d’acheter une alternative privée. Ils restent dépendants de services publics qui se dégradent inexorablement.
Le véritable risque n’est donc pas seulement celui d’un affaiblissement de l’État. Il est celui d’une société où la qualité de l’électricité, de l’éducation, des soins ou des transports dépendra exclusivement des moyens financiers de chacun. À ce moment-là, le contribuable ne financera plus un service public. Il financera simplement le privilège d’avoir les moyens de s’en passer.











Commentaire
riadh e.
et si on continuait encore à repousser les réformes structurelles par lâcheté et par populisme comme on le fait depuis 15 ans? je ne voit aucun homme politique (qui ne st pas en prison) le proposer … encore moins le premier d entre eux.
tout va encore s aggraver et les gens se gavent de mensonges venu du pouvoir.
ces réformes auraient fait mal il y a 15 ans, 10 ans , 5 ans… aujourd’hui?? l autre qui aime le peuple va t il avoir du courage pour réellement faire avancer le pays ou ce st la faute des conspirateur?
le seul conspirateur c est notre lâcheté a affronter les problèmes.
comme l a dis la PM sud coréenne hier: un pays qui n affrontent pas ses problèmes a ps d avenir.
bienvenue dans la réalité le chaab yourid de mes deux.