Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

Interdiction de filmer à l’ARP : journalistes et juristes pointent une dérive préoccupante

Article réservé aux abonnés

Par Myriam Ben Zineb

    Le président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), Brahim Bouderbala, a annoncé, mercredi 29 juillet 2026, l’interdiction d’utiliser un téléphone portable pour prendre des photographies ou filmer à l’intérieur de l’hémicycle, précisant que toute infraction entraînerait une saisine immédiate du ministère public. Cette déclaration a suscité de nombreuses réactions parmi les journalistes et les juristes, qui y voient bien davantage qu’une simple mesure d’organisation interne.

    « Nous ne devons pas payer le prix d’un conflit qui ne nous concerne pas »

    Présent dans l’hémicycle pour couvrir la séance, le journaliste Said Zouari a livré un long récit des circonstances ayant précédé cette annonce. Il explique qu’il se trouvait, comme à son habitude, dans l’espace réservé à la presse lorsque son collègue photographe a commencé à filmer l’écran affichant les résultats d’un vote.

    Selon son témoignage, un assistant du secrétaire général de l’Assemblée lui a demandé d’interrompre cette captation. Après un échange au cours duquel le journaliste a notamment fait valoir que le règlement intérieur ne prohibait pas une telle pratique, le secrétaire général aurait finalement autorisé la poursuite du tournage. Quelques instants plus tard, Brahim Bouderbala intervenait toutefois en séance pour interdire toute utilisation d’un téléphone afin de filmer ou photographier depuis la salle, en menaçant les contrevenants d’un renvoi devant le ministère public.

    Pour Said Zouari, cette décision s’inscrit dans un contexte plus large. Il rappelle les tensions apparues ces derniers jours entre la présidence de l’Assemblée et certains députés, notamment après le vote sur le prêt accordé à la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG), plusieurs élus ayant publiquement mis en cause la régularité du scrutin. Selon lui, le président de l’Assemblée aurait pu croire que les journalistes participaient à cette confrontation, alors qu’ils ne faisaient, dit-il, qu’exercer leur mission d’information.

    Le journaliste souligne également que les conditions de travail de la presse au Parlement se sont progressivement durcies depuis l’installation de la législature actuelle, avec la restriction de l’accès des journalistes et la mise en place d’un protocole limitant fortement les possibilités de documenter les coulisses et le déroulement des séances. Il estime enfin que les images réalisées depuis la tribune de presse ont, à plusieurs reprises, permis d’éclairer des faits d’intérêt public et que leur captation participe pleinement au travail journalistique.

    Des interrogations constitutionnelles

    Le magistrat et membre du Conseil de presse Omar Wesleti considère, pour sa part, que la décision annoncée par Brahim Bouderbala soulève des questions constitutionnelles et juridiques majeures.

    Dans une analyse publiée sur les réseaux sociaux, il rappelle que le Parlement constitue une institution publique dont les travaux sont, par principe, publics. Selon lui, filmer une intervention ou une séance publique ne porte pas atteinte à la vie privée, puisqu’il s’agit d’actes accomplis dans l’exercice d’un mandat parlementaire.

    Il estime également que toute restriction à une liberté fondamentale doit être prévue par la loi, poursuivre un objectif légitime et respecter les principes de nécessité et de proportionnalité, conformément à l’article 55 de la Constitution. Or, selon lui, aucun texte ne prévoit l’incrimination d’une telle captation d’images au sein d’une séance publique.

    Omar Wesleti relève enfin que la menace d’un renvoi devant le ministère public pose, à ses yeux, la question du principe de légalité des délits et des peines. Il considère que le président de l’Assemblée dispose certes d’un pouvoir d’organisation des travaux parlementaires, mais non de la faculté de créer de nouvelles infractions ou de prévoir des poursuites pénales en l’absence d’un fondement légal.

    Un recul de la transparence parlementaire

    Le journaliste et membre du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) Fahem Boukadous développe une analyse proche tout en élargissant la réflexion aux conséquences institutionnelles de cette annonce.

    Selon lui, la déclaration de Brahim Bouderbala dépasse largement la seule question de l’usage des téléphones portables et traduit une concentration croissante du pouvoir au sein de l’institution parlementaire. Il estime que la présidence de l’Assemblée ne peut transformer une éventuelle infraction au règlement intérieur en affaire pénale sans base légale.

    Fahem Boukadous insiste également sur la portée de la formule employée par le président de l’ARP, qui évoque « toute personne » utilisant un téléphone pour filmer. Cette expression pourrait, selon lui, concerner non seulement les députés, mais aussi les journalistes et les photographes chargés de couvrir les travaux parlementaires.

    Il considère que cette menace risque d’instaurer un climat d’intimidation à l’égard des professionnels des médias et de porter atteinte au principe de publicité des débats parlementaires. À ses yeux, la transparence des travaux de l’Assemblée constitue une garantie démocratique essentielle et le recours annoncé au ministère public pour sanctionner une telle pratique soulève des interrogations sur l’équilibre entre les prérogatives de la présidence de l’Assemblée, les droits des parlementaires et la liberté d’informer.

    M.B.Z

    Subscribe to Our Newsletter

    Keep in touch with our news & offers

    Contenus Sponsorisés

    2 commentaires

    1. Hannibal

      Répondre
      29 juillet 2026 | 20h58

      Je me demande ce qui se passera si un citoyen se présente pour assister au débat.
      Ça y est je sais ….
      Direction prison pour complot contre la sécurité de l’État.
      C’est guignolesque 🤡

    2. HatemC

      Répondre
      29 juillet 2026 | 18h40

      Une Assemblée qui craint les caméras peut-elle encore prétendre incarner la démocratie ?

      Le Parlement est censé représenter le peuple, contrôler l’action publique et légiférer en son nom. Ses travaux devraient donc être parmi les plus transparents de la République.

      Une institution démocratique ne devrait jamais avoir peur d’être regardée. Elle devrait, au contraire, rechercher la lumière.

      Alors une question fondamentale se pose :

      À quoi sert un Parlement si le peuple ne peut pas voir ce qui s’y passe ?

      Et surtout, peut-on encore parler d’une véritable démocratie lorsque les institutions censées représenter les citoyens semblent davantage préoccupées par le contrôle de leur image que par la transparence de leur fonctionnement ?

      Quand un Parlement a peur des caméras, c’est peut-être parce qu’il sait que son vrai problème n’est pas ce que les journalistes filment… mais ce que les citoyens pourraient voir.

    Répondre

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *