L’actrice tunisienne Wahida Dridi a publié, mercredi 29 juillet 2026, une longue lettre ouverte adressée au président de la République Kaïs Saïed, dans laquelle elle a livré une réflexion personnelle sur la situation politique, économique et sociale du pays. Tout en affirmant son attachement à la Tunisie et son soutien à certaines orientations du chef de l’État, elle a formulé plusieurs critiques et a appelé à des réformes structurelles.
Dans cette lettre publiée sur sa page Facebook, Wahida Dridi affirme avoir conscience des risques liés à sa prise de parole, évoquant même la possibilité que son intervention « puisse lui coûter sa liberté ». Elle insiste toutefois sur le caractère citoyen de sa démarche, assurant ne défendre aucun intérêt personnel, mais vouloir « signaler ce qui se passe dans la rue tunisienne ».
L’actrice rappelle qu’elle n’a pas voté pour Kaïs Saïed lors des deux scrutins présidentiels, précisant avoir déposé des bulletins nuls. Elle explique cette position non par une remise en cause du patriotisme du président, mais par des réserves concernant son projet politique, notamment le slogan « le peuple veut ».
Selon elle, une véritable volonté populaire nécessite une meilleure culture politique, une connaissance des enjeux économiques et diplomatiques ainsi qu’une capacité collective à prendre des décisions rationnelles.
Dans une longue analyse sociétale, elle critique certains comportements citoyens, citant notamment l’incivisme dans les espaces publics, le non-respect du code de la route, la circulation des rumeurs et la violence autour des manifestations sportives.
Wahida Dridi estime que la Tunisie a besoin de « plans économiques », de compétences nationales et de stratégies à long terme, citant l’expérience des plans quinquennaux élaborés durant la période de Habib Bourguiba dans plusieurs secteurs comme l’agriculture, l’industrie, le tourisme, l’éducation et la culture.
Elle reconnaît également certaines compétences économiques présentes durant la période de Zine El Abidine Ben Ali, tout en critiquant l’absence de liberté d’expression et le caractère limité de l’ouverture politique sous son régime.
Dans sa lettre, l’actrice alerte sur la disparition progressive des terres agricoles au profit de constructions urbaines anarchiques. Elle cite plusieurs régions du Grand Tunis et du Nord-Est tunisien, estimant que ces espaces agricoles contribuaient auparavant à l’approvisionnement du marché national.
Elle y appelle à moderniser l’agriculture, à développer la mécanisation et à trouver des solutions au manque de main-d’œuvre dans ce secteur.
Abordant la question migratoire, Wahida Dridi souligne une contradiction entre les inquiétudes exprimées par certains Tunisiens concernant l’évolution démographique et culturelle du pays et le recours à une main-d’œuvre étrangère dans certains secteurs comme l’agriculture ou le bâtiment.
Elle compare cette situation à celle vécue auparavant par plusieurs pays européens confrontés au besoin d’importer une main-d’œuvre pour des métiers délaissés par leurs propres populations.
L’actrice soutient également la lutte contre la corruption engagée par le président Kaïs Saïed, tout en mettant en garde contre certains effets qu’elle juge préoccupants.
Elle affirme que certains responsables pourraient utiliser les procédures anticorruption à des fins personnelles et estime qu’un climat de peur aurait conduit des administrations à privilégier une application stricte des textes au détriment de l’initiative et de la prise de décision.
Selon elle, la modernisation de nombreuses lois archaïques serait nécessaire afin de permettre un meilleur fonctionnement de l’administration.
Wahida Dridi réaffirme son soutien aux mesures du 25 juillet 2021, considérant que le Parlement de l’époque portait atteinte à l’image du pays en raison des conflits internes et des blocages institutionnels.
Elle précise toutefois son attachement au respect de la Constitution et des libertés publiques. Elle évoque également l’article 54 relatif aux délits de communication, dont elle approuve l’objectif de lutte contre la diffamation et les atteintes à la dignité, tout en appelant à éviter qu’il ne devienne un outil de restriction de la liberté d’expression.
Dans sa lettre, elle critique aussi le fait que la construction d’un établissement pénitentiaire ne puisse être considérée comme un indicateur majeur de réussite pour le ministère de la Justice. Elle plaide pour davantage de transparence judiciaire et la protection des magistrats intègres.
Elle cite également le report de diffusion — par le ministère d élargissement Justice — de la série télévisée « Al Haq », produite par la télévision nationale, estimant que cette décision soulève des interrogations alors que la fiction aborde la question des juges sans, selon elle, porter atteinte à l’image de la justice tunisienne.
La prise de parole de Wahida Dridi intervient alors que la Tunisie traverse une crise multidimensionnelle. Les citoyens subissent les conséquences concrètes des difficultés du pays — coupures d’électricité en période de canicule, tensions autour de l’accès à l’eau, dégradation des services publics, fragilisation d’entreprises publiques en grande difficulté financière — et le sentiment d’essoufflement du système administratif et économique gagne du terrain.
Sur le plan institutionnel, les rapports entre le gouvernement et le Parlement restent marqués par une forte distance, alimentant les interrogations sur l’équilibre des pouvoirs et la capacité des institutions à répondre aux attentes sociales. C’est dans ce contexte particulièrement sensible que l’actrice a choisi d’interpeller directement
Ci-dessous l’intégralité de son plaidoyer :
« Lettre ouverte à Son Excellence Monsieur le Président de la République, Professeur Kaïs Saïed
Avec mes salutations respectueuses,
Monsieur le Président,
Je suis la citoyenne Wahida Dridi. Je vous adresse cette lettre ouverte, tout en sachant par avance que cette démarche pourrait me coûter ma liberté.
Mais mon espoir demeure que ma sincérité transparaîtra dans chaque mot que j’écris, avec toute la spontanéité et la transparence qui m’animent.
Monsieur le Président,
Tout d’abord, je tiens à rappeler que je suis une fille de cette patrie. Je vis sur cette terre et je ne suis pas à l’étranger. Je suis ici et j’y resterai.
Chaque mot que vous lirez est animé par mon amour et mon attachement profond à cette terre à laquelle j’appartiens.
Je suis née ici, comme mes ancêtres avant moi, et je serai enterrée sous cette même terre.
Ma lettre ne porte aucune revendication personnelle. Je m’exprime depuis ma position de citoyenne et depuis mon appartenance à la Tunisie, dans le respect de moi-même avant même le regard des autres.
Tout d’abord, afin de ne pas être parmi ceux qui se contentent d’observer sans participer : je tiens à préciser que je ne vous ai pas élu. Lors des deux scrutins, j’ai déposé un bulletin nul.
Ma position était claire : je ne voterai certainement pas pour votre adversaire. Je ne vous ai pas non plus choisi, non pas en raison d’un quelconque reproche concernant votre personne — car je ne remets nullement en cause votre patriotisme — mais en raison de votre projet politique.
Je n’ai pas adhéré au slogan « Le peuple veut », car je me suis interrogée : comment le peuple pourrait-il vouloir alors que nous avons tous, y compris moi-même, un taux de lecture de 1% ?
Comment le peuple pourrait-il vouloir alors qu’il ne possède pas une véritable culture politique ?
Lorsque je parle de culture politique, je ne parle pas d’adhésion partisane ni d’appartenance à des formations politiques. Je parle d’une connaissance minimale des facteurs économiques, des relations diplomatiques, de la culture du dialogue, de la capacité à faire des choix rationnels et de la nécessité de ne pas être un peuple guidé par l’émotion : une parole qui suscite les applaudissements, une autre qui nous pousse à descendre dans la rue.
Comment le peuple pourrait-il vouloir, Monsieur le Président, alors que nos rues sont souillées par les déchets jetés par une partie importante de ce même peuple ?
Comment pourrait-il vouloir alors que certains nettoient devant leur maison mais déposent leurs déchets devant celle de leur voisin ?
Comment le peuple pourrait-il vouloir alors qu’il ne respecte pas le code de la route : le piéton traverse en dehors des passages prévus, les voitures s’arrêtent au feu rouge au-delà de la ligne réservée aux piétons, et les motocyclistes ignorent souvent les panneaux de signalisation et les sens de circulation, qu’ils soient autorisés ou interdits ?
Comment le peuple pourrait-il vouloir alors que nous passons notre temps à colporter les rumeurs et à juger les autres sur la base de ce que « les gens disent » ?
Comment le peuple pourrait-il vouloir alors que 90% des citoyens rêvent principalement d’un logement, d’une voiture populaire et d’un emploi stable leur permettant simplement de vivre ?
Comment le peuple pourrait-il vouloir alors qu’après une rencontre sportive, certains détruisent les biens publics parce que leur équipe a perdu ?
Comment le peuple pourrait-il vouloir alors qu’il ne connaît pas ses devoirs de citoyen ni les droits qu’il doit revendiquer ?
Monsieur le Président,
Selon mon humble opinion, qui peut naturellement être sujette à l’erreur, je considère que le pays a besoin de stratégies économiques, de conseillers nationaux compétents, ainsi que d’études approfondies pour élaborer des plans quinquennaux et décennaux.
Indépendamment des erreurs commises par les présidents qui vous ont précédé, il existe des aspects positifs dans leurs périodes de gouvernance.
Le défunt leader Habib Bourguiba, paix à son âme, était entouré, dans leur majorité, de compétences nationales qui avaient élaboré des plans quinquennaux visant à développer l’agriculture, l’industrie, le tourisme, l’éducation et la culture.
Bien entendu, les dérives sont apparues plus tard lorsque certains courtisans l’ont poussé vers la décision de la présidence à vie.
Le défunt président Zine El Abidine Ben Ali, paix à son âme, avait comme principal point négatif l’interdiction de la liberté d’expression et la mise en place d’une opposition de façade destinée à donner une apparence démocratique au régime. Mais au-delà de ces aspects négatifs, il disposait autour de lui de compétences économiques.
Monsieur le Président,
Je suis une citoyenne ordinaire et je ne prétends pas représenter une compétence dans le domaine politique.
Mais je vous adresse cette lettre sur la simple base d’observations de ce qui se passe autour de moi.
Nous avons une jeunesse compétente, capable de proposer des projets et des idées ambitieuses. Ce qui lui manque, ce sont des ambassadeurs capables de promouvoir ses initiatives, d’ouvrir des marchés extérieurs, de faciliter les exportations et de permettre au pays d’attirer des devises.
Nous avons besoin que nos ambassadeurs à travers le monde ouvrent des perspectives économiques et concluent des accords favorisant la croissance. C’est une réalité que nous, citoyens, ne percevons pas aujourd’hui.
Monsieur le Président,
L’interdiction des anciens chèques bancaires a entraîné la fermeture de nombreux petits projets.
La Tunisie repose largement sur l’agriculture. Comment expliquer alors que des terres agricoles soient vendues, morcelées et perdent leur vocation agricole pour devenir des terrains de constructions anarchiques ?
Les terres de Kalaâ El Andalous, Naâssane, Oued Ellil, Manouba, Douar Hicher, Borj El Amri, ainsi que celles situées sur la route de Bizerte et au Cap Bon, alimentaient autrefois le marché tunisien en légumes, fruits et olives.
Elles se sont soudainement transformées en quartiers résidentiels sans véritable planification urbaine.
Monsieur le Président,
De Hammamet Sud à Bouficha, les oliviers situés près du littoral sont arrachés et vendus par lots pour la construction. L’olivier disparaît ainsi d’un pays qui possède pourtant l’un des plus grands patrimoines oléicoles au monde.
La majorité des jeunes refusent aujourd’hui le travail agricole tandis que les femmes continuent à se pencher pour travailler la terre.
Il n’existe pas suffisamment de plans visant à assurer la main-d’œuvre agricole ou à la remplacer par des équipements modernes afin de garantir la production.
Cette situation pose également la question de la migration irrégulière et de la présence de travailleurs africains.
D’un côté, certains Tunisiens craignent une transformation de leur repère culturel, de leur sécurité de vie et de leur équilibre démographique.
Mais, d’un autre côté, la main-d’œuvre africaine est utilisée dans le bâtiment, l’agriculture et d’autres métiers exigeant un effort physique, des secteurs dans lesquels de nombreux Tunisiens refusent de travailler.
Nous avons connu une situation similaire en Europe, lorsque certains pays ont dû importer une main-d’œuvre étrangère pour des emplois délaissés par leurs propres citoyens.
Monsieur le Président,
Votre lutte contre la corruption est soutenue par de nombreux citoyens.
Cependant, au-delà de la bonne intention, certaines conséquences négatives apparaissent.
Premièrement, certains responsables utilisent la lutte contre la corruption pour se venger injustement de certains employés ou collaborateurs.
Deuxièmement, certaines personnes animées par la rancune envers un voisin ou une connaissance déposent des délations afin de provoquer des enquêtes sous couvert de lutte contre la corruption.
Troisièmement, une grande problématique apparaît aujourd’hui : le blocage des services publics destinés aux citoyens.
La peur s’est installée : peur chez l’employé, le responsable, le directeur ou le ministre de prendre des initiatives et de chercher des solutions.
Beaucoup se réfugient dans une application rigide des procédures et dans une bureaucratie excessive, car toute initiative visant à faciliter les démarches du citoyen pourrait leur coûter leur liberté.
Ils craignent d’être poursuivis après avoir quitté leurs fonctions pour une décision prise de bonne foi.
Ils appliquent donc les textes comme des machines, alors que nombre de ces lois sont anciennes, datant des années 1970, 1980 et 1990, et nécessitent une profonde réforme.
Monsieur le Président,
Je devais vous adresser cette lettre et je ne prétends pas ne pas avoir peur d’en payer le prix.
Oui, j’ai peur.
Mais mon devoir est de signaler, autant que possible, ce qui se passe dans notre société.
Monsieur le Président,
Je suis parmi celles et ceux qui ont le plus soutenu la décision du 25 juillet, car le Parlement était devenu, à cette époque, selon moi, un lieu de scandales portant atteinte à l’image de la Tunisie dans le monde : conflits, violences entre députés et blocage de l’adoption des lois.
Mais cela ne signifie pas que nous ne respectons pas la Constitution de notre pays, ni en premier lieu la loi électorale.
J’ai également accueilli favorablement l’article 54, en raison de la prolifération des atteintes à l’honneur, des insultes, de la diffamation, de la destruction de la réputation des personnes et des accusations mensongères portant atteinte à leur dignité et à leur vie familiale.
La critique s’est transformée en haine, en dénigrement et en loi de la jungle.
Cependant, cet article ne doit pas devenir un instrument de restriction de la liberté d’expression et des libertés publiques.
Enfin, Monsieur le Président,
La construction d’une grande prison ne peut pas constituer la principale réalisation d’un ministère de la Justice.
Il faut plutôt œuvrer pour la transparence de la justice, préserver les magistrats intègres et protéger la société.
Monsieur le Président,
Je souhaite également porter à votre connaissance qu’une série télévisée produite par la télévision nationale et intitulée « Al Haq » a été reportée par le ministère de la Justice, uniquement afin de vérifier son contenu, car elle abordait la question des magistrats.
Cette série présente pourtant des juges honnêtes ainsi que des juges ayant dévié sous pression.
Elle ne porte atteinte ni à la justice tunisienne ni à l’image des magistrats.
Malgré cela, sa diffusion a été reportée à une date indéterminée.
Avec mes salutations respectueuses,
Une citoyenne qui n’a d’autre terre que sa patrie,
et d’autre famille que celle de son pays. »
N.J











4 commentaires
HatemC
Une démocratie solide repose sur des institutions efficaces, pas sur des lettres ouvertes adressées au président.
Une lettre ouverte peut constituer un moyen d’expression citoyenne respectable. Chacun est libre d’interpeller les responsables publics.
En revanche, ce qui interroge, c’est l’idée qu’un président de la République devrait être le destinataire direct de propositions aussi détaillées sur l’économie, l’agriculture, la diplomatie, la justice ou l’administration et rien sur la culture comme le souligne Dr. Jamel Tazarki
Dans un État où les institutions fonctionnent normalement, ces questions relèvent d’abord des ministères compétents, des administrations, des experts, des élus, des organisations professionnelles et de la société civile.
Le véritable enjeu n’est donc pas la lettre elle-même, mais le fait que l’on en arrive à considérer que l’avenir d’un pays dépend de l’attention qu’un seul homme accordera à une interpellation publique. Une démocratie solide repose sur des institutions efficaces, pas sur des lettres ouvertes adressées au président.
En concentrant toutes les attentes sur le président de la République, on entretient l’idée qu’il serait l’unique acteur capable de résoudre tous les problèmes du pays. Or une nation moderne ne fonctionne pas ainsi. La réussite d’un État repose sur des institutions fortes, des administrations compétentes, des responsables qui assument leurs missions et une société civile active.
Le véritable débat ne devrait donc pas être : « Le président entendra-t-il cette lettre ? », mais plutôt : « Pourquoi les institutions chargées de traiter ces questions ne jouent-elles pas pleinement leur rôle ? » Un coup d’épé dans l’eau Mme
Hannibal
Tunisie Télécom vous informe que le numéro demandé n’est pas attribué. Veuillez consulter l’annuaire ou aller voir ailleurs s’il y est
jamel.tazarki
Introduction: Je suis très surpris que Mme Wahida Dridi nous parle de tout sans évoquer la culture, alors qu’elle est actrice tunisienne !
A) Le paradoxe de l’abandon de son propre domaine
– La déconnexion de son expertise : En délaissant la culture, un artiste se prive de sa plus grande force. Il maîtrise les réalités de son secteur (statut des artistes, industries créatives, soft power) et pourrait y proposer des réformes concrètes.
– L’illusion du sujet « plus noble » : Il existe parfois une tendance à croire que parler d’économie globale est plus percutant ou « plus sérieux » que de défendre son propre secteur, alors que les industries culturelles font partie intégrante de l’économie.
– La perte de crédibilité : Ne pas aborder le secteur que l’on connaît le mieux expose à une critique immédiate : celle de manquer de pragmatisme sur les sujets généraux tout en ignorant les urgences de sa propre corporation
B) La culture n’est pas une simple dépense budgétaire ou un divertissement. C’est un secteur productif majeur qui dynamise l’ensemble de la société. –> Plusieurs nations ont prouvé que l’investissement culturel n’est pas un luxe de période de prospérité, mais un puissant moteur de relance en temps de crise :
b1) La Corée du Sud : Le pari de la « Hallyu » après la crise de 1997
– Le contexte : En 1997, la crise financière asiatique frappe de plein fouet l’économie sud-coréenne, obligeant le pays à accepter un plan de sauvetage humiliant du FMI.
– La stratégie : Le gouvernement décide de diversifier son économie, alors ultra-dépendante des conglomérats industriels (les Chaebols). Il identifie la culture comme une industrie d’exportation stratégique.
– Les actions : Création d’un fonds de soutien massif pour la musique, le cinéma et les séries, baisse des taxes pour les industries créatives, et fondation de la Korea Creative Content Agency (KOCCA).
– Le résultat : Naissance de la « Hallyu » (la vague coréenne). Des groupes comme BTS ou le film Parasite génèrent aujourd’hui des dizaines de milliards de dollars. Ce soft power dope massivement les exportations de smartphones, de voitures, de cosmétiques et le tourisme national.
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b2) Le Royaume-Uni : Les « Creative Industries » après la crise industrielle des années 1990
– Le contexte : À la fin des années 1990, le pays souffre encore des vagues successives de désindustrialisation (fermetures de mines et d’usines) amorcées sous l’ère Thatcher.
– La stratégie : En 1997, le gouvernement d’Tony Blair lance le concept de « Cool Britannia » et redéfinit la culture sous l’angle économique des « Creative Industries » (mode, design, musique, jeux vidéo, architecture).
– Les actions : Cartographie précise du poids économique de la culture, subventions massives via la Loterie Nationale britannique, et gratuité des grands musées nationaux pour attirer le tourisme de masse.
– Le résultat : Les industries créatives sont devenues le secteur économique à la croissance la plus rapide du pays, dépassant parfois l’industrie lourde traditionnelle et faisant de Londres le hub culturel mondial.
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b3) L’Espagne : L’effet Guggenheim de Bilbao face au déclin industriel (1990)
– Le contexte : Au début des années 1990, Bilbao (Pays basque) est une ville sinistrée, touchée par le déclin de ses chantiers navals et de sa sidérurgie, avec un taux de chômage massif.
– La stratégie : Les autorités locales décident de transformer une économie industrielle polluante en une économie de services et de culture.
– Les actions : Investissement de plus de 100 millions de dollars pour construire le musée Guggenheim Bilbao, dessiné par Frank Gehry, au milieu des friches industrielles.
– Le résultat : C’est « l’effet Bilbao ». En moins de trois ans, l’afflux de touristes internationaux rembourse intégralement l’investissement initial. Le musée génère des milliers d’emplois indirects dans l’hôtellerie, le commerce et les transports, transformant l’image internationale de toute une région.
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b4) La Colombie : La « Red de Escuelas de Música de Medellín » contre la crise sécuritaire et économique (1990-2000)
– Le contexte : Dans les années 1990, Medellín est l’une des villes les plus dangereuses au monde, ravagée par la violence des cartels de la drogue, la pauvreté et l’exclusion économique des jeunes.
– La stratégie : Utiliser la culture comme outil de pacification sociale indispensable à la reconstruction économique.
– Les actions : Création d’un réseau public d’écoles de musique gratuites dans les quartiers les plus pauvres (les comunas), construction de bibliothèques-parcs géantes modernes et développement des arts de rue.
– Le résultat : La baisse drastique de la criminalité permet le retour des investisseurs. Medellín est aujourd’hui devenue un modèle mondial d’urbanisme social et un pôle d’attraction touristique majeur en Amérique latine.
Dr. Jamel Tazarki, Mathématicien
jamel.tazarki
La suite de mon commentaire ci-dessus:
C) L’art n’est pas un produit dérivé du développement, il en est le déclencheur technique et conceptuel.
c1) De l’esthétique à la science : L’art plastique comme père de l’anatomie
– En Grèce antique : Les sculpteurs (comme Polyclète et son Doryphore) ont été les premiers à chercher le « canon », c’est-à-dire les proportions mathématiques parfaites du corps humain. Pour la première fois, l’Homme n’est plus représenté de manière symbolique ou rigide (comme dans l’art égyptien), mais dans sa réalité physique et dynamique
– À la Renaissance : Cette quête esthétique devient une démarche scientifique. Un artiste comme Léonard de Vinci n’étudie pas l’anatomie par simple curiosité médicale : il dissèque des corps pour comprendre la mécanique des muscles et des tendons afin de les peindre avec une vérité absolue. L’art a littéralement forcé la science médicale à progresser par le biais de l’observation visuelle.
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c2) De la forme à la conscience : L’humanisme philosophique –> L’art plastique grec a opéré une révolution philosophique majeure : le passage du théocentrisme (tout est centré sur les dieux) à l’anthropocentrisme (l’Homme est la mesure de toute chose).
– En sculptant des dieux à l’image des hommes, puis des hommes dans toute leur vérité (avec leurs doutes, leur vieillesse, leur force), l’art a renvoyé un miroir à l’humanité. [1, 2]
– Cette confrontation visuelle a poussé l’individu à s’interroger sur sa propre finitude, sa psychologie et sa place dans le cosmos. Le « Connais-toi toi-même » de Socrate trouve son écho direct dans la statuaire qui cherche à capturer l’âme et la pensée à travers le marbre.
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c3) De la sculpture à la finance : L’invention technique de la monnaie –> C’est sans doute le lien le plus direct avec notre discussion sur l’économie : la monnaie frappée est, à l’origine, une œuvre d’art plastique miniature.
– La maîtrise du bas-relief : Avant d’être un instrument d’échange financier, la pièce de monnaie (apparu en Lydie et généralisée en Grèce au VIe siècle av. J.-C.) requiert une compétence technique précise : la gravure de coins et la maîtrise du relief sur de très petites surfaces métalliques.
– La confiance par l’esthétique : Pour qu’une monnaie soit acceptée, il faut que les citoyens aient confiance en sa valeur. Les cités grecques ont utilisé l’art pour garantir cette valeur, en gravant des reliefs d’une beauté et d’une précision technologique impossibles à contrefaire pour l’époque (comme la célèbre chouette d’Athènes ou le profil d’Alexandre le Grand). L’art plastique a ainsi créé l’outil même de la confiance économique mondiale.
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c4) Ces trois exemples apportent la preuve ultime du manque de vision des discours politiques ou artistiques qui séparent l’économie de la culture : la monnaie elle-même est née d’une innovation artistique. Un acteur de théâtre ou un artiste qui maîtrise l’histoire de son propre art possède, en réalité, toutes les clés pour expliquer la genèse des structures socio-économiques et scientifiques de notre monde.
D) L’art est une posture intellectuelle, pas un luxe matériel
d1) Il y a une mauvaise compréhension de la formation artistique dans les écoles, les collèges et dans la société tunisienne. En Allemagne, par exemple, les écoliers ne sont pas initiés à la pratique du piano, de la guitare ou de la flûte à l’école ! On leur transmet les notions théoriques de base et on leur apprend à vivre des expériences esthétiques et à savourer les œuvres d’art mentalement et spirituellement. Apprendre à jouer d’un instrument s’apprend en dehors de l’école. Introduire l’enseignement artistique à l’école tunisienne ne devrait donc pas coûter cher. « Tout le monde est artiste », disait Joseph Beuys. Même ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir un instrument. Puis, une flûte ne coûte que 5 euros.
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d2) Deux amis ont déposé leur dossier de candidature à l’Académie des beaux-arts de Munich. Grâce sait peindre, mais elle manque d’inspiration. Alfred, en revanche, n’a aucun talent artistique, mais il a des idées éblouissantes. Vous l’aurez compris, Grâce n’a pas été admise et Alfred, À vous de tirer vos conclusions !
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d3) Ces deux exemples en d1 et d2 – celui du modèle éducatif allemand et celui de l’examen d’entrée à la prestigieuse Académie des beaux-arts de Munich – mènent exactement à la même conclusion fondamentale : la véritable éducation artistique ne forme pas des exécutants techniques, elle forme des esprits.
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d4) L’art est une posture intellectuelle, pas un luxe matériel –> ma description de l’école allemande démonte le principal argument des gouvernements successifs en Tunisie: « La culture à l’école coûte trop cher en instruments et en infrastructures. » C’est faux.
– L’alphabétisation esthétique : L’école doit apprendre à voir, à écouter et à penser. Savourer une œuvre, comprendre sa structure ou analyser son message ne nécessite aucun budget, si ce n’est celui d’un enseignant passionné.
– L’illusion de la technique : Acheter des flûtes à 5 euros (environ 17 dinars tunisiens) montre que même la pratique minimale est accessible. Mais le cœur de l’enseignement reste conceptuel. Réduire l’art à la maîtrise technique d’un instrument, c’est confondre l’outil et la pensée.
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d5) La technique s’achète, l’idée ne s’achète pas –> L’anecdote d’Alfred et Grâce résume parfaitement la bascule de l’art contemporain, incarnée par Joseph Beuys :
– Grâce (la technique sans idée) : Elle représente le modèle académique dépassé. Elle sait peindre, mais elle n’a rien à dire. Dans le monde moderne, la technique pure peut être reproduite, sous-traitée ou aujourd’hui générée par des machines.
– Alfred (l’idée sans technique) : Il a été admis parce que les Beaux-Arts de Munich ont compris que la technique s’apprend, mais que la vision et l’inspiration sont le propre du génie humain. L’art plastique moderne est avant tout conceptuel.
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d6) L’application directe au cas tunisien : « Tout le monde est artiste » –> En citant Beuys, je rappelle que chaque être humain possède une force créatrice capable de transformer la société (le concept de « sculpture sociale »). Si l’école tunisienne adoptait cette vision allemande et munichoise, les retombées socio-économiques seraient immédiates et peu coûteuses :
– Démocratisation réelle : L’accès à la créativité ne dépendrait plus de la richesse des parents (pouvoir s’offrir un piano ou des cours privés).
– Développement de l’esprit critique : Apprendre à « savourer mentalement » une œuvre développe le discernement, une arme massive contre les dogmatismes et la manipulation.
– Création d’une valeur ajoutée économique : La Tunisie souffre d’un manque d’innovation dans ses propositions socio-économiques précisément parce que l’école forme des « exécutants » (des Grâce) plutôt que des « concepteurs » (des Alfred).
Dr. Jamel Tazarki, Mathématicien