En trois ans, les Tunisiens se sont massivement convertis au smartphone et à internet. Mais cette progression spectaculaire de la connexion ne s’est pas accompagnée d’un essor comparable des services en ligne, du commerce électronique ou de l’administration numérique. L’enquête 2026 de l’Instance nationale des télécommunications révèle toutefois une rupture majeure : près d’un internaute sur deux déclare désormais utiliser l’intelligence artificielle, un taux qui place la Tunisie dans le même ordre de grandeur que plusieurs pays européens avancés.
L’État tunisien n’a certainement pas encore achevé sa transformation numérique, mais les Tunisiens, eux, ont manifestement pris de l’avance. La nouvelle enquête publiée cette semaine par l’Instance nationale des télécommunications (INT, gendarme des télécoms) dessine le portrait d’une société massivement connectée, dominée par le smartphone et déjà largement ouverte à l’intelligence artificielle. Elle révèle également une transformation déséquilibrée : l’accès aux technologies progresse beaucoup plus rapidement que les usages économiques, professionnels et administratifs qui devraient en découler.
L’enquête a été réalisée entre le 15 mai et le 10 juin 2026 par le cabinet BJKA Consulting pour le compte de l’INT auprès d’un échantillon de 5077 répondants âgés entre 10 et 70 ans, choisis aléatoirement avec une marge d’erreur de 1,37%.
Le grand bond du smartphone
La comparaison avec la précédente enquête nationale réalisée par l’INT en 2023 permet de mesurer l’ampleur de la transformation.
En 2023, 75 % des personnes interrogées déclaraient utiliser internet. Trois ans plus tard, ce taux atteint 85,9 %, soit une progression de 10,9 points. La hausse est encore plus spectaculaire pour le smartphone : son taux de possession est passé de 65,6 % à 84,3 %, gagnant 18,7 points en trois ans.
La téléphonie mobile, déjà presque universelle en 2023, poursuit elle aussi sa progression. La proportion des personnes disposant d’une ligne mobile est passée de 90,8 % à 95,4 %. Parmi les internautes interrogés en 2026, 70,4 % déclarent utiliser internet mobile.
La Tunisie est ainsi devenue, en quelques années, une société profondément connectée. Mais elle l’est essentiellement à travers le téléphone. Alors que le smartphone a conquis près de neuf personnes sur dix, la possession d’un ordinateur a légèrement reculé, passant de 44,4 % en 2023 à 41 % en 2026.
Cette évolution ne constitue pas un simple changement d’équipement. Le smartphone facilite la communication, l’accès aux réseaux sociaux, la consommation de contenus et l’utilisation d’applications immédiatement disponibles. Il remplace cependant difficilement un ordinateur lorsqu’il s’agit de rédiger de longs documents, d’effectuer des tâches professionnelles complexes, de programmer, de se former ou de gérer certaines démarches administratives.
La transformation numérique tunisienne repose ainsi de plus en plus sur un modèle « mobile first », voire « mobile only ». Ce modèle a permis de démocratiser rapidement l’accès à internet, mais il pourrait également limiter le passage d’une connexion principalement sociale et récréative à des usages plus productifs.
Une connexion qui crée encore peu de valeur
Les résultats de l’enquête 2026 deviennent plus contrastés lorsqu’on s’éloigne de l’accès à internet pour examiner ce que les Tunisiens en font réellement.
En 2026, 41,3 % des internautes déclarent utiliser des services en ligne. Le commerce électronique concerne 36,9 % d’entre eux, tandis que l’administration électronique n’en attire que 26,5 %. Près des trois quarts des internautes tunisiens restent donc éloignés des services administratifs numériques, alors même que la dématérialisation est présentée depuis des années comme l’un des principaux chantiers de modernisation de l’État.
Le problème tunisien ne réside donc plus uniquement dans l’accès à internet. Il se situe désormais dans la capacité à transformer cette connexion en services, en transactions, en économies de temps et en gains de productivité.
Un e-commerce encore largement informel
Le taux de recours au commerce électronique doit lui-même être interprété avec prudence. Acheter un produit repéré sur Facebook et le payer en espèces à la livraison constitue bien une forme de commerce en ligne, mais ne traduit pas nécessairement le développement d’une économie numérique pleinement intégrée.
L’enquête de 2023 révélait que 77,3 % des utilisateurs du e-commerce passaient par les réseaux sociaux, loin devant les places de marché et les sites des commerçants. Elle montrait aussi que le paiement à la livraison dominait très largement : 88,5 % des acheteurs en ligne y avaient recours, contre 30,5 % pour la carte bancaire et 16,9 % pour D17. Plusieurs réponses étaient possibles.
La stagnation apparente du e-commerce entre 2023 et 2026 ne signifie donc pas nécessairement que les Tunisiens ne souhaitent pas acheter en ligne. Elle peut refléter les limites de l’offre, la faiblesse des plateformes nationales, la méfiance envers le paiement électronique, l’insuffisance des moyens de paiement disponibles ou la persistance d’un commerce numérique qui commence sur les réseaux sociaux et se termine en espèces.
Le même raisonnement vaut pour l’administration électronique. Le faible taux d’utilisation ne traduit pas forcément un refus des citoyens. Il peut aussi résulter d’une offre insuffisante, de plateformes dispersées, de démarches seulement partiellement dématérialisées ou de services peu adaptés à une population qui se connecte principalement par smartphone.

Des précisions méthodologiques indispensables
Si ces résultats offrent un éclairage précieux sur l’évolution des pratiques numériques en Tunisie, l’INT aurait néanmoins gagné à accompagner publiquement sa synthèse d’une note méthodologique précisant la composition de l’échantillon, sa répartition par âge, sexe, catégorie socioprofessionnelle et gouvernorat, la méthode de sélection et de pondération des répondants, le mode d’administration du questionnaire, la période de référence retenue ainsi que la définition exacte de chacun des usages mesurés, autant d’informations indispensables aux chercheurs, aux journalistes et aux décideurs pour interpréter correctement les chiffres, établir des comparaisons fiables avec les précédentes enquêtes et distinguer une pratique régulière d’une simple expérimentation occasionnelle.
Cette absence est particulièrement problématique pour le résultat le plus spectaculaire de l’enquête : celui relatif à l’intelligence artificielle.
L’intelligence artificielle s’installe dans le quotidien
Selon l’INT, 47,9 % des internautes tunisiens utilisent désormais l’intelligence artificielle. Rapporté mécaniquement à l’ensemble de l’échantillon, ce taux correspondrait à environ 41 % des personnes interrogées.
Le chiffre révèle l’apparition, en moins de trois ans, d’un usage numérique entièrement nouveau et déjà plus répandu que le commerce électronique, les services en ligne et, surtout, l’administration électronique. Les Tunisiens semblent ainsi avoir adopté les outils d’intelligence artificielle beaucoup plus rapidement que les services numériques proposés par leur propre économie et leur administration.
Cette progression n’est pas propre à la Tunisie. Elle accompagne une diffusion mondiale extraordinairement rapide de l’IA générative depuis le lancement public de ChatGPT à la fin de l’année 2022, suivie rapidement par des dizaines d’autres plateformes, notamment américaines et chinoises.
En France, le Baromètre du numérique 2026, indique que 48 % de la population utilise l’intelligence artificielle générative. Le taux a progressé de quinze points en une seule année. Selon l’Arcep, l’IA générative n’a eu besoin que de trois ans pour atteindre ce niveau d’adoption, contre sept ans pour le smartphone et les réseaux sociaux.
Une autre enquête officielle française, portant sur un champ et une période de référence plus précis, aboutit à un résultat moins élevé. Selon l’Insee, 37 % des personnes âgées de 16 à 74 ans ont utilisé une intelligence artificielle générative au cours des trois mois précédant l’enquête de 2025. Le taux atteint 73 % chez les 16-29 ans et 85 % chez les étudiants.
Dans l’Union européenne, Eurostat estime que 32,7 % des personnes âgées de 16 à 74 ans ont utilisé une IA générative au cours des trois mois précédant l’enquête. Les taux les plus élevés ont été enregistrés au Danemark, avec 48,4 %, en Estonie, avec 46,6 %, à Malte, avec 46,5 %, et en Finlande, avec 46,3 %. La Norvège atteint 56,3 %.
Le taux tunisien se situe ainsi dans le même ordre de grandeur que ceux des pays européens les plus avancés et au-dessus de la moyenne de l’Union européenne.
Un chiffre spectaculaire, mais que mesure-t-il ?
Les enquêtes européennes portent explicitement sur l’intelligence artificielle générative et retiennent généralement une utilisation au cours des trois mois précédents. La synthèse tunisienne de l’INT évoque simplement « l’usage de l’IA », sans définir les outils concernés, la période retenue ou la fréquence minimale d’utilisation.
Une personne ayant essayé une seule fois ChatGPT, Gemini ou Claude est-elle considérée comme utilisatrice ? L’intégration automatique d’assistants intelligents dans les réseaux sociaux et les smartphones est-elle comptabilisée ? L’enquête distingue-t-elle une utilisation occasionnelle d’un recours quotidien ou professionnel ? La question a-t-elle été posée spontanément ou en citant une liste d’outils ?
Ces différences peuvent modifier considérablement les résultats. Les deux enquêtes françaises le démontrent : l’une aboutit à un taux de 48 %, l’autre à 37 %, sans qu’aucune soit nécessairement erronée. Elles ne mesurent tout simplement pas exactement la même chose.
La finalité de l’utilisation est tout aussi importante. Dans l’Union européenne, l’IA générative est utilisée par 25,1 % de la population à des fins personnelles, par 15,1 % dans un cadre professionnel et par 9,4 % pour l’éducation. Chez les utilisateurs français interrogés par l’Insee, 74 % évoquent un motif personnel, 49 % un motif professionnel et 29 % un motif scolaire, ces usages pouvant se cumuler.
L’INT ne fournit aucune ventilation comparable. Il est donc impossible de savoir si les Tunisiens utilisent principalement l’intelligence artificielle comme un nouveau moteur de recherche, un outil de divertissement, un assistant scolaire, un instrument de création ou un véritable levier professionnel.
Des citoyens plus rapides que l’écosystème
L’enquête 2026 de l’INT révèle finalement deux Tunisie numériques.
La première est celle des citoyens. Elle avance rapidement, adopte massivement le smartphone, se connecte davantage et expérimente presque immédiatement les outils mondiaux les plus récents. L’intelligence artificielle n’a pas attendu une stratégie nationale, une réforme administrative ou un programme public pour entrer dans les habitudes.
La seconde est celle de l’écosystème économique et administratif. Le commerce électronique y progresse peu, le paiement en ligne reste limité et les services administratifs numériques ne touchent encore qu’une minorité des internautes.
Le principal enseignement de l’enquête n’est donc pas seulement que la Tunisie est davantage connectée. Il est que les Tunisiens avancent désormais plus vite que les services qui leur sont proposés. L’appétit numérique existe. La capacité à le transformer en création de valeur, en amélioration des services publics et en gains de productivité reste, elle, largement à construire.
Maya Bouallégui










