Il aura suffi de quatre lettres. « Amor ». Le mot portugais pour « amour ». Des centaines de Tunisiens y ont lu « Omar ». À partir de cette seule erreur, ils ont bâti toute une histoire. Ils ont imaginé un couple tunisien, décrété que la femme était indécente, que le mari était un sous-homme, qu’il fallait leur rappeler la pudeur, la religion, les bonnes mœurs. Alors ils ont fait ce que les foules numériques font de mieux. Elles ont insulté.
Sur le moment, l’histoire a quelque chose d’absurde, puis on descend dans les commentaires et il n’y a plus rien de drôle. Qu’il soit brésilien est un détail. Qu’il vive à des milliers de kilomètres et qu’il ignore jusqu’à l’existence de ceux qui ont envahi sa page ne change pas grand-chose. Si cet homme s’était réellement appelé Omar, s’il avait été tunisien et si les photos avaient été prises à Sfax plutôt qu’à Bahia, qu’est-ce que cela aurait changé ? Les mêmes commentaires, les mêmes injures et les mêmes malédictions auraient afflué.
J’ai toujours évité de faire des réseaux sociaux le miroir fidèle de la société. Facebook n’est pas la Tunisie, mais il arrive que certains scénarios illustrent des mécanismes qui dépassent largement la polémique du moment.
L’empire des donneurs de leçons
On a l’impression qu’une gangrène progresse bruyamment. Celle de la bêtise revendiquée, du fanatisme ordinaire, de l’effondrement de l’esprit critique, du refus de la nuance, du besoin irrépressible de juger tout ce qui diffère de soi, le tout saupoudré d’une assurance confondante.
Les insultes sautent immédiatement aux yeux. Pourtant, personne ou presque ne s’est demandé qui était cet homme. Personne n’a pris trente secondes pour ouvrir son profil, constater qu’il vivait au Brésil. La réaction a précédé la compréhension. Ces gens ne cherchent plus à savoir. Ils réagissent, condamnent, puis passent à la cible suivante.
Qu’ils aient lu Omar au lieu de Amor est anecdotique. En revanche, qu’ils se soient sentis autorisés à piétiner la vie d’un inconnu raconte bien des choses. Qu’est-ce qui pousse aujourd’hui autant de personnes à entrer chez les autres pour leur expliquer comment vivre ? Pourquoi ressent-on ce besoin presque compulsif de distribuer des brevets de moralité à des gens que l’on ne connaît ni d’Ève ni d’Adam ?
La réflexion ne précède plus la réaction. On ne lit plus vraiment, on survole. On ne vérifie plus, on affirme. On ne discute plus, on tape. Cette pauvreté intellectuelle cohabite avec une assurance presque désarmante. Les plus ignorants sont souvent les plus péremptoires. Les psychologues connaissent bien ce paradoxe. Moins on maîtrise un sujet, plus on est convaincu d’avoir raison.
Cela dépasse largement le conservatisme. Si ces commentaires n’étaient que l’expression d’une conviction religieuse ou morale, ils seraient formulés autrement. Or on n’y lit ni spiritualité, ni bienveillance, ni souci de l’autre. On y lit surtout de la vulgarité, de la haine, parfois des menaces de viol ou de mort, le tout emballé dans un discours qui prétend défendre les bonnes mœurs.
Reste cette étrange ivresse morale. Beaucoup ne se contentent plus de désapprouver. Ils semblent prendre plaisir à leur propre indignation. Ils se vivent comme les gardiens de la pudeur, de la religion, de la virilité ou de la féminité, tout en proférant des insultes d’une bassesse sidérante. Ils prétendent défendre la morale en renonçant à toute morale. Ils invoquent leur Dieu pour justifier leur comportement hideux. Ils confondent la morale avec l’apparence et la vertu avec le jugement des autres.
La bêtise fait foule
Les réseaux sociaux ont évidemment leur part de responsabilité, mais pas pour les raisons que l’on croit. Ils n’ont pas créé cette violence ; ils lui ont simplement offert un terrain de jeu. Ils ont aussi recréé un vieux phénomène bien connu des psychologues sociaux celui de la meute. Pris isolément, beaucoup de ces internautes n’auraient probablement pas osé écrire de telles horreurs. Ensemble, ils deviennent capables du pire. La responsabilité se dissout dans le groupe. Chacun ajoute son insulte, persuadé qu’elle disparaîtra dans le flot des autres. Les spécialistes parlent de désindividuation. Dans une foule, chacun se sent moins responsable de ses actes. Les réseaux sociaux ont porté ce mécanisme à une échelle inédite.
Les imbéciles ont toujours existé. Ce qui a changé, c’est qu’ils ne sont plus seuls. Ils se trouvent, se renforcent, se donnent mutuellement raison. Les commentaires les plus abjects récoltent les applaudissements les plus nourris. La bêtise individuelle devient un phénomène collectif, au point de donner parfois l’impression que la médiocrité elle-même fait désormais foule.
Je reste convaincue que Facebook n’est pas la cause. Il n’est qu’un accélérateur. Le mal est plus ancien.
Il faudrait peut-être avoir le courage de regarder du côté de notre école, de notre rapport à la culture, à la lecture et au raisonnement. Une société n’apprend pas seulement les mathématiques ou la grammaire à ses enfants. Elle leur apprend aussi à douter, à vérifier, à distinguer un fait d’une opinion, à accepter que le monde ne se résume pas à leur propre expérience. Lorsque ces apprentissages s’effacent, on obtient des adultes convaincus que leur indignation vaut argument et que leur opinion étriquée vaut vérité.
Il y a aussi une autre disparition plus discrète celle de l’altérité. Ce Brésilien cesse d’être un être humain. Il devient un écran sur lequel chacun projette ses frustrations, ses obsessions et ses peurs.
Une femme s’habille autrement ? Elle devient une provocation. Un couple affiche son bonheur ? Il devient une cible. Quelqu’un réussit ? On soupçonne une fraude. Quelqu’un pense différemment ? On réclame son exclusion. Je ne prétends pas que tous ces commentaires relèvent de la jalousie. Mais il est difficile de ne pas y voir aussi une incapacité grandissante à supporter le bonheur des autres. Une famille heureuse. Une femme épanouie. Un couple complice. Un sourire. Tout semble devenir une provocation. Alors on rabaisse, on salit, on humilie. C’est plus simple que de se réjouir.
Nous retrouvons cette même violence dans les embouteillages, dans les administrations, dans les cafés, parfois jusque dans les familles. Comme si une partie de la société vivait désormais dans un état permanent d’irritation, prête à exploser au moindre prétexte. Derrière cette colère, il y a une frustration qui n’a jamais trouvé d’exutoire. Des années de déclassement, de chômage, d’humiliations, de perte de confiance, d’abrutissement et de déclassement culturel. Cette frustration cherche une cible et Internet lui en fournit une nouvelle chaque jour. Aujourd’hui un Brésilien. Demain quelqu’un d’autre. Peu importe, au fond. Ce n’est presque jamais la personne qui est visée puisqu’elle sert de défouloir.
J’aimerais sincèrement que des sociologues, des psychologues sociaux, des anthropologues s’emparent de cette question. Non pour distribuer des certificats de décadence ni pour accabler les Tunisiens. Mais parce qu’il se passe manifestement quelque chose. Une transformation de notre rapport aux autres, au débat, à la différence, à la frustration et à la vérité.
L’affaire Amor paraîtrait pour certains comme anecdotique, une énième histoire de commentaires haineux. En réalité, c’est une radiographie qui montre un syndrome pas très rassurant.











5 commentaires
Fares
Les bulles épistémiques
Ce sujet fait partie de mes intérêts de prédilection. Les réseaux sociaux ont la première responsabilité d’amplifier la haine à des fins monétaires.
J’ai récemment eu entre les mains un modèle qui décrit et simule l’évolution des opinions dans un réseau d’individus et son effet sur la structure dudit réseau au cours du temps. Le modèle a été implémenté comme un programme informatique avec plusieurs paramètres qui définissent la structure initiale du réseau, le nombre d’individus; la densité du réseau (en nombre de liens entre individus), la répartition initiale des opinions, la susceptibilité d’un individu à être influencé par les opinions des individus à qui il est connecté (ses amis) et le paramètre le plus important la tolérance de l’individu aux opinions qui divegent de la sienne.
L’opinion peut concerner un sujet d’actualité, l’affaire Amor par exemple. Cette opinion est modélisée par un nombre réel entre -1 et 1. -1 pour farouchement contre/negatif; +1 pour aveuglément pour et 0 pour neutre, avec toutes les valeurs intermédiaires.
Puisqu’il s’agit d’une simulation dans le temps. A chaque étape, chaque individu observe les opinions de ses amis et puis il met à jour sa propre opinion pour s’approcher de la moyenne des opinions de ses amis en fonction de sa susceptibilité d’être influencé par d’autres opinions (l’auteur du modèle appele ce paramètre openness).
Là où ce modèle devient intéressant est que chaque relation entre deux individus à un poids (ou une force). La force des liens est mise à jour à chaque étape de la simulation. Elle augmente si les deux individus que le lien lie sont proches et inversement; mutatis mutandis. Si la force d’un lien devient inférieure la tolérance des deux individus impliqués, alors ce lien est détruit. Symetriquent, des liens sont créés aléatoirement entre des individus non déjà connectés et dont la différence des opinions est inférieure à la tolérance.
Je me suis amusé à exécuter ce programme plusieurs fois sous différentes configurations tout en observant si des bulles (des individus qui sont connectés entre eux directement ou indirectement, mais pas avec d’autres: une composante connexe dans ce réseau).
Plusieurs configurations donnent naissance à une seule bulle où tous les individus finissent par avoir une opinion neutre sur la question (si on part d’une configuration où l’opinion est partagée uniformément parmi les membres de cette population). Autrement dit; il était très facile de fabriquer un consensus au sein de cette population et de la transformer en une masse neutre et silencieuse donc morte au sens thermodynamique du terme.
La susceptibilité à être influencé (effet troupeau de mouton) peut accélérer la formation d’un consensus, mais n’ est pas déterminante pour empêcher la formation des bulles.
Le paramètre le plus important est la tolérance à la différence d’opinion. Ce paramètre peut prendre des valeurs entre 0 et 2. Ce qui j’ai pu observé et que des tolérances faibles comme 0.5 ont continué à engendrer une seule bulle. Cette intolérance n’a pas divisé la population initiale. Par contre une tolérance très faible de 0.1 a divisé la population initiale en 7 groupes (bulles) distincts. Une augmentation légère de ce paramètre à 0.15 a réduit le nombre des bulles à 4. On voit bien que la tolérance aux opinions différentes est le paramètre le plus important qui détermine la cohésion d’une population ou sa ségrégation en bulles. Ce qui quantifie un peu les idées présentées dans cette chronique.
karim.fendri
Madame, je ne suis familier ni de votre plume ni de BN. Tombé par hasard sur votre coup de gueule, j’en partage néanmoins une bonne partie du constat. Je me permets même une suggestion : rendre obligatoire, dans les écoles de la République, la lecture et l’exégèse du Tartuffe de Molière. Certains internautes pourraient y trouver matière à réflexion… et peut-être apprendre à tempérer quelque peu leurs ardeurs.
Vladimir Guez
J’ai bien rigolé en lisant ça de la part championne toute catégorie de la moraline bon marché qui nous pond habituellement son sermont tous les vendredis en nous expliquant le bien et le mal, ce qu’on devrait penser et ne pas penser .
Sinon on ne peut que souscrire a tout ce vous avez dit. Charge a vous de vous de vous l’appliquer a vous même.
Mohamed Mabrouk
Bonjour. Merci pour ce tableau qui a le courage d’affronter cette question épineuse de la formation morale en Tunisie.
Notre enseignement ne permet pas d’acquerir une bonne culture critique, d’ou la precipitation dans les jugements sur les apparences et la soumission aveugle a l’instinct gregaire. On gagnerait a introduire une matiere « critical thinking » au lycée.
Gg
Constat très lucide, ne changez pas un mot!
On peut juste souligner que ces réseaux sont anonymes. On se donne le profil que l’on veut, faux nom, fausse adresse, tout n’est que mensonge sous le couvert protecteur de l’anonymat.
Une horreur…