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Le pays qui a désappris à rire

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Par Mohamed Salah Ben Ammar

    Par Mohamed Salah Ben Ammar

    La République qui ne sourit jamais

    Les Tunisiens ont toujours eu le rire facile.

    Non pas parce qu’ils auraient été un peuple léger, ignorant la gravité de l’existence. Bien au contraire. Ils ont longtemps su une chose essentielle : lorsque la vie devient trop lourde, il faut parfois lui opposer le rire pour continuer à avancer.

    Le rire tunisien n’était pas une simple distraction. Il était une manière d’habiter le monde.

    Dans les cafés, les marchés, les taxis collectifs, les réunions familiales ou les longues soirées d’été, il suffisait souvent d’une histoire bien racontée, d’une imitation réussie ou d’une remarque pleine d’esprit pour que des inconnus éclatent de rire ensemble. Les soucis existaient déjà. Les difficultés économiques aussi. Les frustrations politiques n’étaient pas nouvelles. Mais il y avait cette capacité presque instinctive à transformer le malheur en anecdote, la contrariété en plaisanterie, l’absurdité du quotidien en éclat de rire.

    Ce rire n’effaçait pas les problèmes.

    Il empêchait simplement les problèmes de tout envahir.

    Il existe des indicateurs d’une société que les statistiques ne mesurent pas. Les économistes calculent la croissance, les institutions évaluent la confiance, les sociologues observent les fractures sociales. Mais il existe un autre baromètre, plus discret, plus intime : la capacité d’un peuple à rire ensemble.

    Car le rire est une forme de respiration collective.

    Un peuple qui rit est un peuple qui conserve encore une certaine confiance dans le monde, dans les autres et dans son propre avenir.

    Or quelque chose a changé en Tunisie.

    Un peuple qui riait de tout

    Les Tunisiens n’ont pas perdu leur humour. Leur intelligence de la dérision demeure intacte. Ils savent toujours trouver le mot juste, la formule qui désamorce, la plaisanterie qui révèle l’absurde.

    Mais le rire s’est déplacé.

    Il est devenu plus discret, plus prudent, parfois presque clandestin. Il survit dans les cercles privés, dans les conversations entre proches, dans les espaces où l’on se sent encore en sécurité. Mais il semble avoir déserté l’espace public.

    Dans les cafés, les voix paraissent plus basses. Les sourires plus rares. Les plaisanteries s’arrêtent parfois avant même d’être prononcées.

    Comme si chacun avait appris à regarder autour de lui avant de rire.

    Rire, ou l’art de rester libre

    On considère souvent le rire comme un luxe, une parenthèse réservée aux périodes heureuses. C’est une erreur.

    Le rire est une conquête.

    Il suppose une condition fondamentale : se sentir suffisamment libre et suffisamment en sécurité pour baisser la garde.

    On ne rit pleinement que lorsque l’on n’a pas peur. Rire, c’est accepter d’être vulnérable. C’est relâcher les tensions, abandonner pendant quelques secondes la surveillance permanente de soi-même. C’est reconnaître que, malgré les difficultés, la vie possède encore une part de jeu et de légèreté.

    Voilà pourquoi les sociétés inquiètes rient moins.

    La peur rigidifie les corps et les esprits. Elle pousse à mesurer ses paroles, à anticiper les réactions, à éviter les risques inutiles. Peu à peu, l’autocensure s’installe. Elle ne vient pas toujours d’une interdiction officielle ; elle naît parfois d’un climat général où chacun finit par devenir son propre surveillant.

    On hésite avant d’envoyer un message.

    On reformule une phrase.

    On abandonne une plaisanterie.

    Et un jour, on réalise que le silence accomplit le travail que la censure n’a même plus besoin d’imposer.

    Le rire dérange précisément parce qu’il refuse de considérer que tout est sacré. Il rappelle que les puissants, les institutions et les grandes proclamations appartiennent encore au monde des hommes. Il réduit les prétentions excessives, il dévoile les contradictions, il ramène les certitudes absolues à leur juste proportion.

    C’est pour cela que les pouvoirs trop sûrs d’eux-mêmes ont toujours eu une relation difficile avec l’humour.

    Le ridicule peut parfois ébranler une autorité plus profondément qu’une critique argumentée.

    Car un pouvoir peut supporter d’être contesté. Il supporte beaucoup moins d’être tourné en dérision.

    Le masque du sérieux

    Il existe aujourd’hui en Tunisie une confusion préoccupante : celle qui consiste à croire que la gravité permanente est une preuve de sérieux.

    Comme si un responsable devait nécessairement avoir le visage fermé pour être crédible. Comme si le sourire était une faiblesse. Comme si l’empathie diminuait l’autorité.

    C’est une erreur profonde.

    Le sérieux n’est pas la tristesse.

    La responsabilité n’interdit pas la chaleur humaine.

    Un dirigeant peut être ferme sans être froid, déterminé sans être inaccessible, conscient des difficultés sans transmettre en permanence une image de sévérité.

    Habib Bourguiba l’avait compris à sa manière. Sans ignorer les critiques que l’on peut porter sur son action politique, il incarnait une époque où la parole publique pouvait aussi avoir une dimension humaine. Dans ses discours, il savait raconter une anecdote, provoquer un sourire, faire rire une foule. Lui-même était capable d’éclats de rire spontanés, parfois jusqu’aux larmes.

    Il ne pensait pas que le rire diminuait son autorité.

    Il savait qu’un dirigeant qui partage un moment de joie avec son peuple rappelle simplement qu’il appartient encore au même monde que lui.

    Le sourire crée une proximité que la solennité permanente détruit.

    Aujourd’hui, le contraste est frappant. Les visages semblent plus fermés, les discours plus graves, les gestes plus retenus. Comme si la nation entière avait adopté une posture d’inquiétude permanente.

    Mais une société ne peut pas vivre éternellement dans la tension.

    Une nation privée de sourire finit par perdre quelque chose de plus profond que la bonne humeur : elle perd une part de sa confiance.

    Une nation qui retient son souffle

    La Tunisie traverse une période difficile.

    La crise économique, l’inflation, les pénuries, le départ des compétences, l’exil de nombreux citoyens, les restrictions sur les libertés, les journalistes poursuivis, les avocats inquiétés, les prisonniers politiques enfermés dans des conditions difficiles : tout cela compose une réalité lourde.

    Mais le plus inquiétant est peut-être ailleurs.

    C’est dans la transformation silencieuse de la psychologie collective.

    L’inquiétude devient une atmosphère.

    Lorsqu’un individu vit longtemps dans l’incertitude, une partie de son énergie est consacrée à prévoir le danger. Il reste en alerte. Il pense moins à créer, à partager, à imaginer. Ce qui est vrai pour une personne l’est aussi pour une société entière.

    Une nation anxieuse perd progressivement cette légèreté intérieure qui lui permet de respirer.

    Or le rire est précisément cette respiration.

    Il est la distance que l’homme introduit entre lui-même et son malheur. Il est cette capacité magnifique à dire : « Tout cela est difficile, mais cela ne possédera pas entièrement mon âme. »

    Les Tunisiens ont longtemps eu ce talent.

    Ils riaient malgré les difficultés. Ils riaient parfois même à cause d’elles. Leur humour était une forme de résistance tranquille, une façon de préserver un espace de liberté intérieure.

    Aujourd’hui, ce langage semble s’appauvrir.

    Ce n’est pas seulement la liberté qui recule.

    C’est aussi l’imagination.

    Un peuple qui ne rit plus n’est pas nécessairement un peuple sans joie. C’est parfois un peuple qui n’ose plus exprimer sa joie.

    Ce soir-là, sur une terrasse

    Je ne sais pas quand la Tunisie retrouvera la prospérité.

    Je ne sais pas quand ses exilés pourront rentrer, quand ses prisons se videront, quand ses jeunes recommenceront à croire que leur avenir peut encore s’écrire ici.

    Mais je crois reconnaître le premier signe du renouveau.

    Il ne figurera dans aucun rapport économique.

    Il ne sera annoncé par aucun discours officiel.

    Il arrivera un soir d’été, sur une terrasse.

    Quelqu’un racontera une histoire. Une table éclatera de rire. Puis une autre. Les inconnus se regarderont avec cette complicité ancienne qui a toujours caractérisé les Tunisiens.

    Et personne ne songera à baisser la voix.

    Ce jour-là, la Tunisie n’aura pas encore tout réparé.

    Mais elle aura retrouvé quelque chose d’essentiel.

    Car un peuple qui recommence à rire n’a pas seulement retrouvé sa légèreté.

    Il a retrouvé la confiance.

    Et peut-être même, un peu de sa liberté.

    BIO EXPRESS

    Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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    Commentaire

    1. Tunisino

      Répondre
      2 août 2026 | 13h06

      La philosophie ne produit rien, c’est juste pour bavarder. Ceux qui sont dans le luxe ne peuvent pas sentir les souffrances du simple citoyen. Un smigard ou presque, avec une famille à faire vivre, un loyer à payer, et des factures à payer n’a pas le luxe de sourire, il est dans une guerre, et en guerre on sourit pas! Lorsqu’on parle du passé, les choses étaient relativement prospères, on souriait durant la première république. L’un des problèmes de l’après 2011 est le manque de discipline, on se permet de parler de choses qu’on ne comprend pas, et ce ci peut aussi donner une idée sur la qualité des responsables de la deuxième république.

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