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Ceuta : au-delà de l’immigration, Nejib Hachana voit une crise géopolitique

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Par Imen Nouira

    L’ancien ambassadeur Nejib Hachana estime que la crise migratoire de Ceuta ne peut être analysée sous le seul prisme de l’immigration. Selon lui, les événements peuvent être lus à travers une logique de pression politique et une nouvelle forme de relations internationales fondée sur l’interdépendance entre les États. Il appelle également à se garder des théories du complot qui circulent sur les réseaux sociaux.

    L’ancien diplomate est revenu, lundi 3 août 2026, au micro de Hatem Ben Amara dans l’émission Sbeh El Ward sur Jawhara FM, sur la crise migratoire qui a récemment touché l’enclave espagnole de Ceuta. Au cours de son intervention, il a développé successivement une lecture politique puis une lecture diplomatique des événements, tout en mettant en garde contre les interprétations complotistes.

    Une lecture politique, mais sans céder aux théories du complot

    Nejib Hachana a expliqué que les événements peuvent être abordés sous un premier angle politique. Selon lui, il est logique de considérer que l’afflux massif de migrants enregistré à la fin du mois de juillet a pu constituer un moyen de pression exercé par le Maroc sur Madrid, notamment après la visite du Premier ministre espagnol en Algérie le 20 juillet.

    Il a toutefois insisté sur le fait qu’il s’agissait d’une analyse et non d’une certitude. « Tout raisonnement politique a ses limites. Dans les relations internationales, il n’existe pas de vérités absolues comme en mathématiques », a-t-il souligné, appelant à ne pas sombrer dans les théories du complot relayées sur certains réseaux sociaux.

    Dans ce contexte, il a également écarté les spéculations attribuant un rôle à Israël dans le déclenchement de cette crise migratoire, malgré les tensions actuelles entre Madrid et Tel-Aviv liées à la guerre à Gaza et à la reconnaissance par l’Espagne de l’État de Palestine.

    La diplomatie de l’interdépendance au cœur de la crise

    L’ancien diplomate considère que la seconde grille de lecture est diplomatique. Il inscrit cette crise dans ce qu’il appelle la « diplomatie de l’interdépendance », un concept selon lequel la puissance d’un État ne se mesure plus uniquement à ses capacités militaires ou économiques, mais également à sa capacité à gérer les multiples liens qui l’unissent à d’autres pays.

    Selon lui, cette forme de diplomatie est désormais devenue un critère de puissance au même titre que les capacités militaires ou économiques des États. Il a expliqué que ceux-ci demeurent interdépendants malgré leurs divergences, notamment dans des domaines tels que le commerce, les migrations, la lutte contre la criminalité transfrontalière, l’énergie, la sécurité, les chaînes de production, la technologie ou encore les investissements. « La force d’un État ne se mesure plus seulement à sa puissance militaire, mais aussi à sa capacité à gérer cette interdépendance », a-t-il indiqué.

    Selon lui, cette crise illustre parfaitement cette interdépendance puisqu’elle met en jeu simultanément le Maroc, l’Algérie, l’Espagne, l’Union européenne et, dans une moindre mesure, la France.

    Il estime que Rabat cherche avant tout à préserver le soutien espagnol au plan d’autonomie pour le Sahara occidental et que plusieurs analystes considèrent cette crise migratoire comme un message adressé à Madrid pour rappeler que le rôle du Maroc dans la gestion des flux migratoires en Méditerranée occidentale demeure incontournable.

    À l’inverse, l’Algérie considère que la visite du chef du gouvernement espagnol confirme qu’il est difficile d’assurer la sécurité énergétique et la stabilité en Méditerranée occidentale sans entretenir des relations solides avec Alger. Pour Madrid, il ne s’agit pas de choisir entre le Maroc et l’Algérie, mais de préserver un équilibre stratégique entre les deux pays, en conciliant son besoin de gaz algérien avec la nécessité de coopérer étroitement avec Rabat sur les questions migratoires et sécuritaires.

    Enfin, l’ancien ambassadeur a estimé que l’Union européenne cherche avant tout à éviter qu’une rivalité accrue entre le Maroc et l’Algérie ne déstabilise davantage la région, tandis que la France suit avec attention l’évolution de cette crise.

    Une crise migratoire aux répercussions européennes

    À partir du 30 juillet, des dizaines de milliers de migrants ont convergé vers l’enclave espagnole de Ceuta, située sur la côte nord du Maroc. Certains ont franchi la frontière terrestre, tandis que d’autres ont tenté de rejoindre le territoire espagnol à la nage, provoquant une crise migratoire sans précédent. Selon les autorités espagnoles, entre 50.000 et 60.000 migrants ont franchi la frontière en quelques jours, avant que la majorité ne regagne le Maroc. Au moins 67 personnes ont toutefois perdu la vie en tentant de rejoindre l’enclave, principalement lors de traversées maritimes.

    L’afflux a rapidement saturé les capacités d’accueil de Ceuta et conduit les autorités espagnoles à déclencher une réponse d’urgence. Madrid a mobilisé d’importants moyens de sécurité, renforcé la surveillance de la frontière et plaidé pour une réponse coordonnée de l’Union européenne. Le Premier ministre Pedro Sánchez a dénoncé les réactions de certains partenaires européens et appelé à une approche fondée sur la solidarité. Dans le même temps, l’Italie a rétabli temporairement des contrôles pour les voyageurs arrivant d’Espagne par voie aérienne et maritime, tandis que la France a annoncé un renforcement immédiat des contrôles à la frontière espagnole.

    La crise a également ravivé les interrogations sur le rôle du Maroc dans la gestion des flux migratoires vers l’Europe. Plusieurs analystes ont estimé qu’un passage d’une telle ampleur n’aurait pas été possible sans un relâchement du contrôle exercé par les forces de sécurité marocaines. Les événements sont intervenus dans un contexte diplomatique sensible entre Rabat, Madrid et Alger, sur fond de dossier du Sahara occidental, confirmant que cette crise dépasse largement la seule question migratoire.

    À travers cette double lecture, Nejib Hachana estime ainsi que la crise de Ceuta dépasse largement la seule question migratoire et met en lumière les nouveaux rapports de force qui redessinent les équilibres en Méditerranée occidentale.

    I.N.

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