Par Sadok Rouai
La Tunisie a connu, au cours des dernières années, une concentration progressive des pouvoirs entre les mains du président de la République, qui a profondément influencé la conception et la mise en œuvre des politiques économiques et financières.
Le premier effet est un affaiblissement du rôle des institutions. Les ministères, la Banque centrale de Tunisie, les banques et les organismes spécialisés voient leur capacité d’analyse, de proposition et d’initiative se réduire. Leur rôle tend de plus en plus à traduire en mesures opérationnelles les orientations présidentielles plutôt qu’à contribuer à leur définition.
Le deuxième effet est l’installation d’une culture de prudence où la prise d’initiative devient risquée. Dans un environnement où toute divergence peut être interprétée comme une remise en cause des orientations du sommet de l’État, le conformisme l’emporte souvent sur la capacité de proposition.
Le troisième effet est le développement d’une culture du « oui ». Chaque orientation appelle une réponse rapide, souvent sous la forme d’un nouveau dispositif, sans qu’une réflexion globale soit toujours menée sur sa cohérence, son financement et ses effets à moyen et long terme.
Au final, on assiste à un bricolage de politiques publiques : les mesures s’ajoutent les unes aux autres sans véritable stratégie d’ensemble. Chaque dispositif répond à un objectif particulier, mais leur accumulation conduit parfois à des chevauchements, voire à des contradictions.
Premier exemple : « compter sur soi » ou « emprunter auprès des autres »
Le principe de « compter sur soi » peut constituer une orientation légitime pour un pays confronté à des contraintes de financement extérieur. Mais, pour un gouvernement, compter sur soi signifie d’abord compter sur ses propres ressources.
Cela suppose d’améliorer l’efficacité de la dépense publique, de renforcer les recettes et d’engager les réformes structurelles nécessaires pour réduire durablement les besoins de financement de l’État.
Or, la réalité observée est différente. L’État refuse de maîtriser ses dépenses et continue de recourir massivement au financement intérieur, à travers les emprunts sur le marché financier et le financement direct auprès de la Banque centrale.
Cette approche est paradoxale. Les banques commerciales et la Banque centrale ne font pas partie du gouvernement, et les ressources mobilisées proviennent essentiellement de l’épargne nationale. Dans ces conditions, financer les besoins de l’État par le système financier ne revient pas réellement à « compter sur soi », mais plutôt à « emprunter auprès des autres », en transférant sur l’ensemble de l’économie le coût de l’absence de réformes.
L’incohérence est manifeste : au moment où le gouvernement affirme vouloir faire du secteur privé un moteur de croissance, il mobilise une part croissante des ressources financières disponibles pour couvrir ses propres besoins. Cette pression sur l’épargne nationale réduit les capacités de financement des entreprises et des ménages, au détriment de l’investissement et de la croissance.
Deuxième exemple : combattre l’inflation tout en encourageant la consommation
Comme l’a noté Maya Bouallégui dans Business News du 31 juillet 2026, la contradiction apparaît également dans la gestion de l’inflation.
Dans son communiqué du 29 juillet 2026, le Conseil d’administration de la BCT a décidé de maintenir son taux directeur à 7 %. La logique est claire : maintenir un coût du crédit élevé afin de contenir la demande et limiter les pressions inflationnistes.
La première incohérence réside dans le fait que, parallèlement à cette politique monétaire restrictive, l’État instaure des crédits sur l’honneur pouvant atteindre 5000 dinars pour les ménages, sans intérêt, afin de financer leurs besoins de consommation. Alors que la Banque centrale cherche à freiner la demande intérieure, cette mesure contribue au contraire à la stimuler.
La deuxième incohérence est institutionnelle. Dans son communiqué, la Banque centrale rappelle que la stabilité des prix exige « une contribution cohérente et convergente de l’ensemble des politiques économiques ». Pourtant, l’adoption de mesures poursuivant des objectifs manifestement divergents donne le sentiment que la coordination entre la politique monétaire et la politique économique n’a pas fonctionné de manière satisfaisante.
Troisième exemple : financer les entreprises communautaires avec des dispositifs qui se contredisent
Rappelons que la loi n° 2024-41 du 2 août 2024 portant réforme du régime des chèques avait institué un mécanisme de crédits sur l’honneur. Celui-ci prévoit que les banques consacrent une partie de leurs bénéfices à une ligne de financement de crédits à court terme accordés sans intérêts.
Pourtant, en novembre 2025, la Banque centrale a instauré, par la circulaire n° 2025-14 du 4 novembre 2025, un nouveau dispositif autorisant les banques à financer les entreprises communautaires sur leurs ressources propres, à des conditions préférentielles, avec un taux d’intérêt plafonné à TMM + 1 %.
Même si les conditions précises d’application des crédits sur l’honneur devaient encore être définies, la BCT ne pouvait ignorer que le mécanisme déjà en place était susceptible d’offrir des conditions plus avantageuses que celles prévues par sa propre circulaire. Quelle entreprise communautaire accepterait aujourd’hui un crédit bancaire à TMM + 1 %, alors qu’elle peut bénéficier d’un financement pouvant atteindre 25.000 dinars sans intérêt ?
La question qui se pose est donc celle de la cohérence d’ensemble des politiques publiques. Pourquoi instaurer un mécanisme de crédit bancaire rémunéré alors qu’un dispositif légal de financement sans intérêt était déjà prévu ? Cette interrogation prend une dimension particulière dans le contexte de la promotion des entreprises communautaires, érigées en priorité présidentielle. Faut-il voir dans cette initiative de la BCT une réponse à un besoin économique clairement identifié, ou également une volonté de manifester son soutien à un projet bénéficiant d’un fort portage politique ?
Dernier exemple : lorsque le Plan lui-même est porteur d’incohérences
Les exemples précédents illustrent des contradictions entre les orientations affichées et les mesures mises en œuvre. Mais la dernière incohérence est sans doute la plus fondamentale, car elle touche au rôle même d’un Plan de développement.
Un Plan n’a pas seulement vocation à fixer des objectifs ; il doit présenter une stratégie cohérente, articuler les réformes avec leur schéma de financement et assurer la compatibilité entre les différentes politiques publiques. Or, c’est précisément cette cohérence d’ensemble qui fait défaut dans plusieurs volets du Plan 2026-2030.
La première incohérence réside dans la stratégie de financement extérieur. Le Plan affirme que le recours au financement extérieur doit s’inscrire dans le respect de la « préservation de la souveraineté nationale ». Cette orientation reprend une directive présidentielle qui a conduit au gel des relations avec le FMI. Si ce choix relève d’une décision politique, son intégration dans la stratégie de financement du Plan se heurte aux réalités de la coopération financière internationale, fondée sur la coopération, la confiance et le dialogue. Depuis le gel des relations avec le FMI et l’absence de consultations au titre de l’article IV, la Tunisie n’a bénéficié d’aucun nouveau financement budgétaire bilatéral significatif. L’expérience montre que la « préservation de la souveraineté nationale » a simplement réduit la capacité du pays à mobiliser des ressources extérieures.
La deuxième incohérence découle directement de la première. Le Plan affiche l’objectif de diversifier les sources de financement extérieur, alors même que les conditions retenues ont contribué à réduire le nombre de bailleurs susceptibles d’accompagner la Tunisie. Cette contradiction explique également pourquoi l’adoption du Plan n’a pas été suivie, comme par le passé, d’une conférence de mobilisation des bailleurs de fonds. Historiquement, chaque Plan de développement était présenté aux partenaires internationaux afin de mobiliser les financements nécessaires à sa mise en œuvre, comme ce fut le cas avec la conférence « Tunisia 2020 » organisée en 2016. À ce jour, aucune initiative comparable n’a été annoncée pour accompagner le Plan 2026-2030.
La troisième incohérence concerne la diplomatie économique. Le Plan affiche l’ambition d’attirer les investissements étrangers, de développer les exportations et de promouvoir la Tunisie comme destination économique. Une telle stratégie suppose pourtant une présence diplomatique forte. Or, selon Nizar Bahloul dans Business News du 27 juillet 2026, trente ambassades tunisiennes seraient actuellement dépourvues d’ambassadeur. La contradiction devient encore plus manifeste lorsque le Plan fait de la coopération Sud-Sud un axe prioritaire. Comment faire de cette coopération une priorité lorsque trois partenaires majeurs des BRICS — le Brésil, l’Inde et la Russie — ne disposent même pas d’un ambassadeur ?
Conclusion
Il faut toutefois reconnaître au gouvernement une remarquable constance dans un domaine : le maintien du Code des changes hérité des années 1970.
Malgré les appels répétés à sa réforme, celle-ci est constamment reportée à « l’année prochaine ». Cette situation pourrait s’expliquer par deux contraintes non explicitement assumées : une situation macroéconomique qui ne permettrait pas encore une libéralisation du compte de capital, et la volonté de préserver les réserves en devises afin de permettre au Trésor de faire face aux échéances de la dette extérieure, dans un contexte où la Tunisie ne dispose plus d’un accès normal aux financements extérieurs.
En définitive, les incohérences des politiques financières tunisiennes ne résultent pas d’une absence d’actions, mais d’un manque de vision d’ensemble. Lorsque les institutions se limitent à traduire les orientations politiques en mesures opérationnelles, sans pouvoir en discuter la cohérence ni les articuler dans une stratégie globale, les dispositifs se multiplient, se superposent et finissent par se contredire.
BIO EXPRESS
Sadok Rouai est un ancien haut cadre de la BCT et ancien conseiller auprès du conseil d’administration du FMI.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











Commentaire
Tunisino
C’est plutôt: quand l’anarchie remplace la stratégie. Par ailleurs, personne n’entendra, et même si quelqu’un entendra, la solution sera du niveau d’un aventurier suicidaire, comme les crédits à 0%! Le bricolage continuera jusqu’au pouvoir suivant, et que la Tunisie soit sauvée de ses enfants traitres, bêtes et irresponsables.