Il aura suffi de quelques lignes publiées sur les réseaux sociaux pour rallumer un débat que l’on croyait réservé aux tribunes politiques et aux controverses philosophiques. À Menzel Horr, petite localité côtière du gouvernorat de Nabeul, un appel invitant les visiteurs à respecter le « caractère conservateur » de la région en renonçant au bikini a provoqué une véritable onde de choc numérique. En quelques heures, la publication s’est transformée en arène où s’affrontent deux conceptions irréconciliables de l’espace public : celle qui prétend soumettre les comportements individuels aux usages d’une communauté locale, et celle qui rappelle que les libertés ne sauraient varier au gré des frontières municipales.
À l’origine de la controverse, un message se voulant mesuré, mais dont la portée n’a échappé à personne. Son auteur affirme ne viser qu’une minorité de vacanciers et prend soin de préciser qu’il ne souhaite nullement s’immiscer dans la vie privée d’autrui. Il n’en formule pas moins une injonction explicite : les visiteurs étant des « invités », il leur appartiendrait de se conformer aux mœurs des habitants. « Chez nous, écrit-il en substance, on ne se baigne pas en bikini ; il convient donc de respecter la nature conservatrice de la localité. »

Sous les dehors de la courtoisie, l’idée est limpide : l’accès à un espace public demeurerait certes libre, mais son usage devrait être conditionné par un code vestimentaire dicté par les sensibilités locales. Une proposition qui, loin de faire l’unanimité, a immédiatement fracturé les commentaires.
Les soutiens n’ont pas tardé à saluer cette prise de position. L’un d’eux estime que « les habitants sont des gens honorables et respectables » et ajoute qu’il ne souhaite voir « ni bikini, ni consommation d’alcool », invitant ceux qui ne peuvent s’en passer à fréquenter d’autres plages.
Un autre célèbre « la noblesse de Menzel Horr, l’authenticité de ses habitants, leur attachement à leur patrimoine, à leurs coutumes et au respect des bonnes convenances », allant jusqu’à qualifier cette préservation des traditions de marque d’« élévation sociale ».
Un troisième témoignage se veut celui d’un visiteur conquis. Après avoir découvert la localité deux week-ends auparavant, il décrit une population d’une remarquable courtoisie, accueillante et bienveillante, un littoral agréable et une atmosphère paisible. Fort de cette expérience, il affirme soutenir pleinement l’appel lancé : « La mer appartient certes à Dieu, mais chacun se doit de respecter ceux qui vivent à proximité. »


À cette vision communautaire s’est toutefois opposée une vague de réactions autrement plus vigoureuses.
Certains internautes ont immédiatement rappelé que le conservatisme n’implique nullement l’imposition d’un modèle unique. L’un d’eux prend l’exemple de Djerba : « Nous sommes également une société attachée à ses traditions. Pourtant, sur les plages publiques, se côtoient naturellement des femmes entièrement voilées, parfois même portant le niqab, et d’autres vêtues d’un simple bikini. Chacun vit selon ses convictions, sans que cela ne trouble la coexistence. »
D’autres dénoncent un discours qu’ils jugent profondément excluant. « Le pays appartient à tous les Tunisiens, écrit un commentateur. Opposer les habitants aux étrangers relève d’une logique de discrimination. Lorsque vous vous rendez à Tunis, à Sfax ou à Tabarka, nul ne prétend vous dicter votre manière de vous habiller ou de vous exprimer. Les personnes véritablement bien élevées ne passent pas leur temps à observer la tenue des autres, encore moins celle des femmes. Quant au croyant sincère, il respecte autrui dans sa différence afin d’être respecté en retour. Le Coran lui-même invite chacun à veiller sur sa propre conduite. »
Plus lapidaires, d’autres refusent catégoriquement toute tentative de moralisation de l’espace public. « Préservez le caractère conservateur chez vous ; hors de votre domicile, chaque citoyen est libre », résume l’un d’eux.
Un autre rappelle avec ironie que « la mer n’est pas l’héritage du père de quiconque » et que « chacun demeure libre de vivre comme il l’entend sur n’importe quelle parcelle du territoire tunisien ».
Enfin, plusieurs intervenants insistent sur un principe élémentaire de droit. « Cette plage est publique et appartient à tous ceux qui la fréquentent ; elle ne saurait être réservée aux habitants de Menzel Horr. Inutile de dresser les citoyens les uns contre les autres. Baignez-vous comme il vous plaît et laissez les autres en paix ; le littoral est suffisamment vaste pour tous. »




Derrière la querelle du bikini se dessine en réalité une interrogation autrement plus fondamentale. Jusqu’où une communauté locale peut-elle invoquer ses traditions pour encadrer les comportements individuels dans un espace appartenant à tous ?
L’argument de « l’invité » tenu de se conformer aux usages de ses hôtes séduit une partie de l’opinion. Pourtant, appliqué jusqu’à son terme, il ouvrirait une perspective singulière : chaque ville, chaque village, chaque quartier pourrait édicter son propre catalogue de prescriptions vestimentaires ou comportementales au nom de son identité culturelle. La liberté du citoyen ne serait alors plus garantie par la loi commune, mais suspendue aux sensibilités variables de chaque territoire.
Or, précisément, l’espace public tire sa raison d’être de son universalité. Il n’est ni le prolongement du salon familial ni la propriété morale d’une majorité locale. Il est ce lieu où coexistent des citoyens différents, protégés par les mêmes droits, quelles que soient leurs convictions religieuses, leurs habitudes ou leurs choix vestimentaires, pourvu qu’ils demeurent dans le cadre de la loi.
La polémique de Menzel Horr révèle ainsi une tension désormais récurrente dans la société tunisienne : la tentation de transformer les préférences morales en normes collectives. Aujourd’hui, il est question d’un bikini ; demain, ce pourrait être une tenue jugée trop légère, une coiffure, une pratique culturelle, voire une simple manière d’être.
Molière faisait dire à Tartuffe : « Cachez ce sein que je ne saurais voir. » Quatre siècles plus tard, la formule semble avoir trouvé une nouvelle déclinaison sur les rivages tunisiens : cachez ce bikini que certains ne sauraient tolérer. Mais dans un État de droit, la liberté ne consiste pas à ne jamais être confronté à ce qui heurte ses préférences ; elle consiste précisément à accepter que les droits des autres ne s’effacent pas devant nos propres sensibilités.
N.J











3 commentaires
Gg
Ta conclusion est très juste.
On a le même « débat » en France.
On voit partout une grande majorité de jeune filles et femmes musulmanes profiter librement des joies des bains de mers et de soleil, habillées en général pudiquement d’un maillot 1 pièce.
Et d’autres s’exhibent en burkini ou carrément en burqa, on en voit même se baigner avec le foulard. Il s’agit pour elles d’imposer le patriarcat religieux à une société qui n’en veut pas.
D’où les conflits, les interdictions de burkini et de burqa sur les plages et dans les piscines.
Donc en effet » …la pudeur de la femme devient pour les intégristes l’argument le plus attractif du mouvement de réislamisation des femmes… on veut habiller la femme à la plage ou quelle disparaisse de cet espace ».
HatemC
Le discours conservateur tente de transformer un bien commun (la plage publique régalienne) en une propriété privée morale. En traitant les autres citoyens tunisiens d’« invités », cette posture remet en cause le principe de citoyenneté unique : elle instaure une forme de féodalité territoriale où chaque municipalité ou quartier pourrait dicter ses propres lois morales.
La banalisation du contrôle du corps des femmes
Le maillot de bain sert ici de prétexte.
Ce que cache cette offensive, c’est la volonté d’exercer un contrôle social ciblé sur le corps féminin, perçu comme le baromètre de la « décence » ou de la « pureté » d’une communauté.
En appelant au « respect des mœurs » pour restreindre des libertés légales, la publication montre une tentative de substitution du droit coutumier/moral aux lois de la République. Si le droit national garantit la liberté de circulation et de tenue (dans le cadre de la loi), la pression sociale cherche à créer un rapport de force pour imposer une norme parallèle.
En somme, ce fait divers numérique masque un combat pour l’identité de l’espace public tunisien : doit-il être un lieu de coexistence de la diversité protégé par la loi nationale, ou un mosaïque de territoires moraux régis par la majorité locale ?
C’est le perpétuel debat sur le voile … Les islamistes ont réussi un tour de force en transformant un voile de distinction sociale en une obligation religieuse pour toutes les femmes. L’objectif est de dominer, de domestiquer leur corps et de l’instrumentaliser en tant que porte-drapeau de leur projet de société fondé sur une morale religieuse et patriarcale. Ils associent la femme voilée à la bonne musulmane.
Le fondement du voile est clairement patriarcal.
C’est ainsi que les religieux opposent les voilées aux non voilées avec un discours bien rôdé :
– La décence, la pudeur, la retenue, la dignité de la femme est du côté de la voilée …
– L’indignité, l’indécence, l’impudeur, la provocation est du côté des non voilées …
Le combat devient bien sûr inégale …
La valorisation de la pudeur de la femme devient pour les intégriste l’argument le plus attractif du mouvement de réislamisation des femmes …
Nous voilà face un autre debat Bikini Vs Burkini … on veut habiller la femme à la plage ou quelle disparaisse de cet espace
Gg
Hatem, ta conclusion est très juste.
On a le même « débat » en France.
On voit partout une grande majorité de jeune filles et femmes musulmanes profiter librement des joies des bains de mers et de soleil, habillées en général pudiquement d’un maillot 1 pièce.
Et d’autres s’exhibent en burkini ou carrément en burqa, on en voit même se baigner avec le foulard. Il s’agit pour elles d’imposer le patriarcat religieux à une société qui n’en veut pas.
D’où les conflits, les interdictions de burkini et de burqa sur les plages et dans les piscines.
Donc en effet » …la pudeur de la femme devient pour les intégristes l’argument le plus attractif du mouvement de réislamisation des femmes… on veut habiller la femme à la plage ou quelle disparaisse de cet espace ».