Les coupures d’eau et d’électricité ne seraient pas de simples perturbations liées à une vague de chaleur exceptionnelle. Pour l’expert en gestion des ressources hydriques Houcine Rhili, elles révèlent des fragilités structurelles provoquées par le retard des investissements, la dépendance énergétique et l’insuffisante adaptation des politiques publiques à une nouvelle réalité climatique.
Houcine Rhili est revenu, mercredi 5 août 2026, dans une intervention téléphonique au micro de Hatem Ben Amara, dans l’émission Sbeh El Ward sur Jawhara FM, sur la persistance des coupures d’eau et d’électricité en Tunisie. Il a estimé que la légère baisse des températures, l’amélioration relative des ressources hydriques grâce aux dernières pluies et le soutien électrique de l’Algérie ne suffisaient pas à corriger des déséquilibres accumulés depuis plusieurs années.
Selon l’expert, la Tunisie est confrontée à des tensions appelées à durer, alors que la demande en eau et en électricité augmente et que les phénomènes climatiques extrêmes deviennent plus fréquents. Il a appelé à abandonner les anciennes approches et à revoir en profondeur les politiques d’investissement, de production et d’adaptation.
Des politiques qui n’ont pas évolué avec le climat
M. Rhili a d’abord insisté sur le caractère durable des transformations climatiques. Selon lui, la situation actuelle ne constitue pas une parenthèse qui se refermera avec la baisse des températures.
Il a évoqué les prévisions internationales relatives à la poursuite du réchauffement de la planète et au franchissement du seuil de 1,5 degré Celsius par rapport à l’ère préindustrielle. Une telle évolution toucherait particulièrement le bassin méditerranéen, qu’il présente comme l’une des régions les plus exposées aux manifestations extrêmes du changement climatique.
L’expert a observé que plusieurs pays avaient déjà actualisé leurs programmes et leurs politiques d’adaptation, contrairement, selon lui, à la Tunisie.
« De nombreux États ont actualisé leurs programmes et leurs politiques d’adaptation face à ces phénomènes climatiques. Nous, nous sommes restés sous l’effet des anciennes politiques. Nous n’avons rien changé », a-t-il affirmé.
Pour Houcine Rhili, la première réponse à apporter consiste donc à revoir l’approche globale suivie par les autorités. La hausse des températures accroît simultanément la consommation d’électricité, notamment en raison de l’utilisation de la climatisation, et les besoins en eau. Or, les infrastructures et les capacités de production n’auraient pas évolué au même rythme.
Le sous-investissement dans l’électricité au cœur des coupures
L’expert attribue une partie des difficultés actuelles à des choix adoptés il y a plus d’une décennie. Il a notamment évoqué les orientations arrêtées autour de 2013 et 2014, ainsi que les plans préparés en 2015 et 2016, qui auraient conduit, selon lui, à réduire l’investissement public dans la production nationale d’électricité et à miser davantage sur les importations depuis l’Algérie.
« Nous sommes victimes de politiques et d’orientations adoptées depuis au moins une dizaine d’années, notamment dans le secteur de l’électricité », a-t-il soutenu.
Il a estimé que cette dépendance était devenue telle que la Tunisie avait besoin d’importer de l’électricité algérienne même pendant l’hiver. Selon les chiffres avancés par l’expert, les achats pourraient atteindre entre 500 et 800 mégawatts selon les périodes et les besoins du réseau.
Houcine Rhili a également affirmé que la Tunisie n’avait engagé, depuis 2019, aucun investissement majeur susceptible d’augmenter sensiblement ses propres capacités de production, alors que la consommation poursuivait sa progression.
Ce déséquilibre apparaît particulièrement lors des épisodes de grandes chaleurs. Aux pics de consommation, la demande a atteint environ 6.000 mégawatts, alors que la Steg ne pouvait en fournir qu’environ 4.400 mégawatts. La Tunisie a ainsi dû recourir aux importations et aux délestages pour préserver la stabilité du réseau.
Pour l’expert, cette situation ne peut être imputée aux seules températures. La chaleur ne ferait que révéler et aggraver un déficit de production installé depuis plusieurs années.
Il a, dans ce contexte, critiqué ce qu’il considère comme une contradiction entre le déficit national et les choix d’investissement liés au projet d’interconnexion électrique avec l’Italie.
Selon ses déclarations, la Steg aurait été engagée dans un financement de l’ordre de 1,4 milliard de dinars pour la réalisation de cette liaison, alors que la Tunisie demeure dépendante des importations algériennes pour satisfaire sa propre demande.
« Comment peut-on engager une entreprise dans un prêt de 1,4 milliard de dinars pour construire une ligne de transport d’électricité vers l’Italie, dans un pays qui importe lui-même de l’électricité de l’Algérie ? Ces politiques sont-elles raisonnables ? », s’est-il interrogé.
Houcine Rhili a précisé que l’électricité renouvelable destinée à être transportée par cette interconnexion devrait provenir notamment de l’énergie solaire. Il a toutefois estimé que la priorité aurait dû être donnée à la couverture du déficit national avant de penser à la fourniture d’autres marchés.
Des centaines de mégawatts renouvelables toujours en attente
L’expert s’est ensuite attardé sur les retards accumulés dans le développement des énergies renouvelables.
Il a rappelé qu’un programme portant sur environ mille mégawatts avait été envisagé sur quatre à cinq ans, entre 2016 et 2020, afin d’augmenter les capacités de production et de contribuer à la réduction du déficit électrique.
La concrétisation de ces projets aurait cependant pris plusieurs années de retard. Houcine Rhili a évoqué cinq concessions approuvées tardivement, dont une seule serait, selon lui, entrée en exploitation dans le gouvernorat de Kairouan.
Les autres projets, représentant plusieurs centaines de mégawatts sur les quelque 500 à 600 mégawatts programmés dans cette phase, n’auraient toujours pas été réalisés.
L’expert a cité le cas d’un projet d’environ 200 mégawatts pour lequel la Steg aurait déjà construit une ligne de raccordement à haute tension. Cette infrastructure aurait coûté près de 45 millions de dinars à l’entreprise nationale, tandis que la centrale devant y être raccordée n’aurait pas vu le jour.
Il a affirmé que trois investisseurs étrangers s’étaient successivement retirés du projet. Selon les informations qu’il dit avoir obtenues auprès de sources au sein de la Steg, ces opérateurs réclamaient des garanties de l’État prévues par les cahiers des charges.
Ces garanties devaient notamment couvrir les risques liés au paiement par la Steg de l’électricité achetée aux producteurs privés, dont une partie des règlements pourrait être effectuée en devises.
« Les investisseurs nous ont demandé de réaliser les infrastructures et nous les avons réalisées. Mais les cahiers des charges comportaient aussi des engagements importants et des garanties de l’État, notamment en cas de non-paiement par la Steg », a-t-il expliqué.
Pour Houcine Rhili, les retards témoignent des limites d’un modèle reposant principalement sur l’arrivée d’investisseurs étrangers, alors que l’État aurait parallèlement délaissé l’entreprise publique et le capital local.
« C’est le résultat d’un État qui compte sur les autres, qui délaisse le capital national et l’entreprise nationale et qui attend qu’un investisseur étranger arrive avec ses financements », a-t-il lancé.
Il a ajouté que certaines entreprises étrangères attributaires de projets auraient elles-mêmes obtenu des prêts auprès de banques tunisiennes, ce qui remettrait en question, selon lui, l’argument d’un apport massif de capitaux extérieurs.
La Steg fragilisée malgré un rôle historique majeur
Houcine Rhili a, par ailleurs, rappelé le rôle joué par la Steg dans l’électrification du pays. Il a indiqué que près de 99% des logements tunisiens avaient accès à l’électricité, un taux qu’il considère comme l’un des plus élevés du continent africain.
« La Tunisie est pratiquement le seul pays d’Afrique où 99% des habitations, où qu’elles se trouvent, sont raccordées à l’électricité. Cela a été réalisé grâce à l’entreprise nationale », a-t-il souligné.
Il estime néanmoins que la Steg est désormais confrontée à une grave crise structurelle et à un endettement important. Cette situation ne serait pas uniquement imputable à la gestion de l’entreprise, mais aussi, selon lui, aux choix effectués par les autorités de tutelle et les gouvernements successifs.
Pour l’expert, la société nationale a été fragilisée au moment même où elle devait investir pour répondre à l’augmentation de la demande, entretenir ses équipements et accompagner la transition énergétique.
Il a ainsi décrit le secteur électrique comme engagé dans un « tunnel sombre », marqué par des décisions qu’il juge désordonnées, des retards d’investissement et des stratégies influencées à la fois par des intérêts extérieurs et des considérations internes.
La Méditerranée devenue une « batterie » thermique
Après avoir analysé les faiblesses du système énergétique, Houcine Rhili a élargi son propos aux conséquences du réchauffement de la Méditerranée.
Selon lui, la mer fonctionne désormais comme une véritable « batterie » qui absorbe et conserve de grandes quantités de chaleur. Cette accumulation favorise une évaporation plus importante et explique, d’après l’expert, les taux d’humidité particulièrement élevés observés dans les régions littorales.
Il a soutenu que certaines températures relevées en Méditerranée dépassaient très largement les moyennes habituelles du mois d’août. Cette affirmation reste celle de l’expert, les données qu’il a citées n’ayant pas été détaillées pendant l’interview.
Les observations du service européen Copernicus confirment néanmoins un réchauffement exceptionnel des mers. Juin 2026 a été marqué par les températures de surface de la mer les plus élevées jamais enregistrées pour ce mois, tandis que l’organisme souligne que le système climatique et les océans continuent d’accumuler de la chaleur.
À l’échelle mondiale, la température moyenne de la surface des océans extrapolaires a atteint 20,86 degrés Celsius en juin 2026, un record pour ce mois.
Pour Houcine Rhili, les conséquences ne se limiteront pas à des étés plus chauds. La forte chaleur stockée par la mer, combinée à une importante humidité et à l’arrivée de masses d’air plus froides, pourrait alimenter des épisodes pluvieux violents, des tempêtes et des inondations à partir de l’automne et durant l’hiver.
Autrement dit, le dérèglement climatique pourrait se traduire par des étés extrêmement chauds, mais aussi par des hivers beaucoup plus instables et marqués par des phénomènes météorologiques extrêmes.
Des tempêtes et des inondations auxquelles il faudra se préparer
À l’appui de son analyse, Houcine Rhili a cité la tempête Harry, qui avait touché la Tunisie en janvier 2026.
Cet épisode avait été marqué par des pluies diluviennes et d’importantes inondations dans plusieurs gouvernorats, notamment dans le Grand Tunis, à Nabeul, Ben Arous, Sousse, Monastir et Mahdia. Des routes avaient été submergées, des quartiers isolés et des véhicules bloqués, tandis que la Protection civile avait dû intervenir pour évacuer et secourir des personnes piégées par la montée des eaux.
La situation avait également provoqué de graves perturbations de la circulation, des submersions sur certaines zones côtières et la suspension des cours dans plusieurs gouvernorats.
Pour l’expert, ce type d’épisode illustre les phénomènes auxquels la Tunisie devra davantage se préparer. Il ne s’agirait plus de considérer les tempêtes ou les inondations comme des événements isolés, mais comme des risques appelés à s’intensifier dans un contexte de réchauffement durable de la mer et de l’atmosphère.
Il a ainsi estimé que l’hiver pourrait être plus difficile que le précédent, non pas nécessairement en raison d’un froid plus intense, mais à cause de l’instabilité météorologique, des pluies extrêmes, des tempêtes et du risque d’inondation.
« C’est une réalité avec laquelle nous allons devoir vivre. Il faut nous y adapter et préparer de grandes politiques publiques », a-t-il prévenu.
Des coupures d’eau malgré une saison relativement pluvieuse
Houcine Rhili a enfin relevé le paradoxe entre les quantités de pluie enregistrées au cours de la saison et le retour des coupures tournantes d’eau potable.
Malgré une amélioration relative des ressources hydriques, certaines régions, notamment des villes du Sahel, ont de nouveau subi des interruptions périodiques de l’approvisionnement en raison de la forte hausse de la demande estivale.
L’expert a rapproché cette situation des restrictions appliquées en 2023, lorsque la Tunisie traversait une période de sécheresse plus sévère.
Pour lui, la pluviométrie ne peut donc pas, à elle seule, garantir la continuité de l’approvisionnement. La gestion des réseaux, la capacité de mobilisation des ressources, les investissements, l’état des infrastructures et l’évolution de la demande doivent également être pris en compte.
La Tunisie se retrouve ainsi, selon son expression, confrontée à un double système de rotation : des coupures périodiques d’eau dans certaines régions et des délestages électriques dans plusieurs parties du pays.
Pour Houcine Rhili, ces perturbations ne doivent plus être traitées comme des accidents exceptionnels provoqués par quelques journées de chaleur. Elles témoignent de l’écart qui s’est creusé entre l’évolution des besoins, les capacités de production et l’adaptation des politiques publiques.
Sans reprise des investissements dans la production nationale d’électricité, accélération des projets renouvelables, renforcement des infrastructures hydrauliques et préparation aux phénomènes climatiques extrêmes, les coupures et les tensions risquent, selon lui, de s’installer durablement dans le quotidien des Tunisiens.
I.N.











Commentaire
Gg
Où est il écrit que l’interconnexion avec l’Italie servira à fournir à celle-ci?
L’inverse est tout à fait possible.
Pour autant cela ne résoudra pas votre problème de surconsommation…