Par Mohamed Salah Ben Ammar
Il est, dans l’histoire des soulèvements populaires, une équivoque increvable : le mot RÉVOLUTION.
Nimbé d’une aura presque sacrée, il a servi, plus souvent qu’à son tour, à travestir des conquêtes de pouvoir en actes de libération. Les peuples qui aspirent, légitimement, à échapper à leur condition se laissent séduire par ceux qui font de la promesse révolutionnaire l’antichambre de leur propre domination.
Et dès lors que ce mot est prononcé, tout semble s’accomplir hors d’atteinte de la critique même quand les faits, eux, disent l’autorité, les prisons pleines et une servitude à peine renommée.
Cette équivoque n’a rien perdu de son actualité. Elle éclaire, avec une acuité singulière, le destin de la Tunisie depuis 2011.
La révolution tunisienne fut d’abord célébrée comme une rupture : la chute d’un autocrate, l’ouverture d’un horizon démocratique, la promesse d’un État fondé sur les droits, la dignité et la liberté. Puis le mot changea de sens, sans jamais changer de nom. On parla de « révolution inachevée », puis de « correction du processus révolutionnaire », puis de « construction d’une nouvelle Tunisie » trois euphémismes pour une même opération.
De la promesse démocratique au pouvoir personnel
Sous ces formules s’engagea, à partir du 25 juillet 2021, la suspension du Parlement, la concentration progressive des pouvoirs entre les mains d’un seul homme, la réécriture unilatérale de la Constitution en 2022, et l’édification méthodique d’un régime personnel.
Tout, depuis, s’est fait au nom d’une fidélité proclamée à l’esprit originel de la révolution et tout, en réalité, l’a défait. La dissolution du Conseil supérieur de la magistrature, remplacé par une instance placée sous l’autorité présidentielle. La révocation arbitraire de dizaines de magistrats en une seule nuit de juin 2022. Le harcèlement constant de la presse par le décret-loi 54. L’emprisonnement d’opposants, de journalistes, d’avocats, de syndicalistes et de simples citoyens pour des prises de parole parfois réduites à quelques lignes sur les réseaux sociaux.
L’affaire dite du « complot », ouverte en février 2023, où se sont retrouvés derrière les mêmes barreaux des responsables politiques, des hommes d’affaires, des avocats et des animateurs de radio aux profils sans rapport les uns avec les autres, a montré jusqu’où pouvait conduire cette logique : plus l’accusation est vague, plus elle est efficace pour faire taire.
L’équivoque, alors, se referme tout entière. Ce qui fut un mouvement une aspiration à la liberté, un refus de l’arbitraire, une exigence de justice sociale est devenu un système de pouvoir.
Comme tant d’expériences révolutionnaires avant elle, celle-ci fut féconde tant qu’elle demeurait un élan ; elle s’est desséchée dès l’instant où elle s’est installée comme régime. Elle portait l’avenir lorsqu’elle n’était que promesse ; elle l’a étouffé le jour où elle est devenue pouvoir.
Le bilan, quinze ans après 2011 et cinq ans après le tournant de 2021, ne souffre guère de contestation.
Aux trois de ces deux mandats le pouvoir en place tarde à honorer ses promesses.
Les libertés ne se sont pas consolidées ; elles ont reculé. Les services publics ne se sont pas redressés ; ils se dégradent. L’économie n’a pas repris souffle ; elle demeure exsangue. La dignité, dont la révolution avait fait son étendard, reste une promesse en souffrance. Les coupures d’eau et d’électricité, désormais familières jusque dans la capitale, disent ce que les discours taisent. L’inflation a rongé le pouvoir d’achat. Les prisons souffrent d’une surpopulation chronique. La presse vit sous pression permanente. Les transferts de la diaspora compensent, un peu plus chaque année, les fragilités d’une économie qui ne se répare pas. Et une large part de la jeunesse ne voit plus d’autre perspective que le départ au risque de la mer.
Le slogan « pas de retour en arrière » aura fini par légitimer une régression plus profonde que celle qu’il prétendait conjurer. Le discours de la construction s’est accompagné d’une déconstruction méthodique : partis réduits à l’impuissance, Assemblée privée de tout pouvoir de contrôle réel, justice placée sous une dépendance croissante, société civile fragilisée par une législation sur les financements étrangers pensée moins pour garantir la transparence que pour restreindre l’action.
Les peuples ont toujours rêvé la révolution comme une force capable de changer leur destin. Mais dès qu’ils cessent de s’interroger sur le contenu réel de ce mot, ils deviennent la proie de ceux qui l’instrumentalisent.
En Tunisie, ce mécanisme a fonctionné avec une redoutable efficacité : au nom d’une révolution prétendument purifiée de ses compromissions parlementaires, une part de la société a validé des mesures qui détruisaient précisément ce que 2011 avait commencé à bâtir : la possibilité de contester, de s’organiser librement, de publier sans crainte, d’être jugé par une justice indépendante.
Sortir de l’alternative entre désillusion et autoritarisme
Il ne s’agit pas, pour autant, d’idéaliser le système né après 2011. Les blocages institutionnels, la fragmentation politique, le clientélisme, les dérives de la corruption, l’incapacité chronique à conduire les réformes ont nourri, en profondeur, la désillusion des Tunisiens. Mais reconnaître ces échecs est une chose ; en faire le prétexte permanent à l’instauration d’un pouvoir sans contrepoids en est une autre. Confondre les deux, c’est déjà avoir cédé au piège.
C’est là, précisément, que loge l’équivoque révolutionnaire : faire de toute critique des institutions une trahison de « la révolution », et de toute contestation du nouveau pouvoir une nostalgie de l’ancien régime.
Le débat politique s’efface alors devant le dogme. La question n’est plus : est-ce juste ? Elle devient : est-ce conforme ?
Il est temps de sortir de cette confusion.
Temps de rendre aux mots leur sens, et de définir enfin les conditions d’une société affranchie de la peur. Il faut renoncer aux rhétoriques sacrificielles qui demandent encore aux citoyens d’endurer la privation au nom d’une formule. Aucune politique digne de ce nom ne peut s’exonérer d’un principe intangible : la protection de la personne humaine.
Aucune révolution, aucune idéologie, aucune raison d’État ne saurait légitimement s’y substituer.
Appliqué à la Tunisie d’aujourd’hui, ce principe commande de cesser de traiter le mot révolution comme un talisman dispensant les gouvernants de rendre des comptes. Il exige des institutions capables de garantir effectivement les droits et les libertés, une justice indépendante, une presse libre d’enquêter sans craindre la prison, une économie qui ouvre des perspectives au lieu d’organiser la pénurie, et un pouvoir qui ne fasse pas de l’incarcération l’un de ses principaux instruments de gouvernement.
La Tunisie n’a nul besoin d’une nouvelle mystique révolutionnaire. Elle a besoin de lucidité sur ce qui se construit vraiment, sur ce qui se détruit méthodiquement, et sur le prix que continuent de payer, aujourd’hui encore, celles et ceux qui refusent de se taire.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










