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Intelligence artificielle en Tunisie : le risque d’une révolution sans fondations 

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Par Kamel Barkaoui

    Les forums consacrés à l’intelligence artificielle se succèdent en Tunisie, le plus récent, organisé par l’Atuge, ayant donné lieu à un livre blanc. Cette effervescence soulève toutefois une question centrale : traduit-elle une dynamique réelle de transformation ou la répétition de discours sans effet tangible ?

    Le contraste est d’autant plus marqué qu’il révèle un paradoxe persistant. Malgré près d’un demi-siècle d’investissement public dans la formation en informatique et l’existence d’un vivier de compétences reconnu, la transformation numérique reste inaboutie. Ni l’administration, ni une large part du tissu économique, ni les services publics n’ont atteint un niveau de digitalisation à la hauteur des capacités disponibles.

    Ce décalage structurel entre compétences et usages fragilise toute ambition numérique. Il conduit à inverser les priorités : l’intelligence artificielle est présentée comme un point de départ, alors qu’elle constitue un aboutissement. La promouvoir sans infrastructures fiables, sans systèmes d’information robustes et sans écosystèmes de données revient à construire sans fondations.

    L’IA ne peut fonctionner sans infrastructures ni données

    Or, dans les faits, ces fondations restent insuffisantes. Les systèmes d’information, publics comme privés, peinent à atteindre des standards élémentaires de fiabilité et d’intégration. Le tissu industriel, à faible intensité technologique, dispose de capacités d’absorption limitées. L’agriculture, quant à elle, demeure largement en marge des dynamiques numériques.

    À cela s’ajoute un déficit critique de données : peu de capteurs, peu de réseaux intelligents, peu d’objets connectés. Sans données, l’IA reste un artefact théorique. On mobilise des algorithmes sans matière première, des modèles sans ancrage opérationnel.

    Parallèlement, la fuite des compétences se poursuit. Les jeunes diplômés quittent moins pour des raisons salariales que pour échapper à des environnements peu stimulants et insuffisamment méritocratiques. Le pays forme ainsi des talents qui contribuent ailleurs à des écosystèmes plus structurés.

    Le défi n’est pas la compétence, mais la capacité à la retenir et à l’organiser

    Cette fragilité se répercute sur la diaspora. Si sa volonté de contribuer demeure intacte, l’absence de cadres crédibles limite son implication à des interventions ponctuelles, sans réelle intégration dans des projets structurants. Dans d’autres contextes, elle constitue pourtant un levier décisif de transformation.

    Le problème n’est donc pas l’absence de solutions, mais celui d’une action insuffisamment structurée. Une stratégie crédible suppose une mobilisation conjointe des secteurs public et privé, adossée à des priorités explicites, des objectifs mesurables et des moyens budgétés.

    À court terme, l’enjeu est d’organiser et d’activer les compétences existantes, via des registres, des chaires mixtes et des plateformes de collaboration, en les alignant sur des axes de spécialisation clairs. À moyen terme, il s’agit de mettre en place des mécanismes d’investissement ciblés et de structurer de véritables pôles d’innovation. À long terme, la consolidation d’un environnement stable et lisible, intégrant pleinement la diaspora dans la gouvernance, devient indispensable.

    Dans le même temps, la dépendance croissante aux cabinets de conseil étrangers installe une forme de sous-traitance intellectuelle. En externalisant la réflexion stratégique, on affaiblit la capacité d’apprentissage et de décision autonome.

    Des forums utiles, mais insuffisants sans passage à l’action

    Dans ces conditions, nombre de forums apparaissent comme des exercices de communication : ils donnent l’illusion du mouvement sans produire de transformation durable, peu de continuité, peu d’appropriation locale, peu d’impact mesurable.

    Les priorités sont pourtant connues : bâtir un socle numérique robuste, accompagner les transitions énergétique et écologique, et répondre à des contraintes critiques comme le stress hydrique. C’est dans ces domaines que l’intelligence artificielle peut jouer un rôle pertinent, comme outil au service de politiques publiques, et non comme finalité.

    Le retard actuel peut néanmoins devenir une opportunité, à condition d’intégrer, dès la conception de chaque nouveau projet, une dimension numérique et une capacité d’exploitation des données, ouvrant la voie à des usages ciblés de l’IA.

    La souveraineté technologique ne se décrète pas dans des forums ; elle se construit dans la durée, par l’accumulation cohérente de capacités. Tant que cette exigence ne structurera pas l’action publique, ces initiatives resteront des vitrines sans lendemain, tandis que les fragilités de fond continueront de s’accentuer.

    BIO EXPRESS

    Kamel Barkaoui est membre de l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts (Beit al-Hikma). Il est professeur émérite d’informatique au Conservatoire national des arts et métiers (Paris). 

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    4 commentaires

    1. Tunisino

      Répondre
      7 août 2026 | 11h15

      L’IA n’est pas nouvelle, elle a commencé depuis les années 90 avec les systèmes rigides pour se trouver aujourd’hui avec des systèmes flexibles. Il faut surtout s’attacher aux applications de l’IA qui sont de 5 familles: Génération, Prédiction, Reconnaissance, Décision, et Reproduction. Informatique et Mathématique n’ont aucun sens si on ne maitrise pas l’application, d’où les informaticiens et les mathématiciens ne doivent pas se présenter pour des sauveurs, un piège classique pour les amateurs en ingénierie. Par ailleurs, la Tunisie a d’autre priorités que l’IA, en particulier l’organisation scientifique du pays vers un développement durable, du jamais fait depuis l’indépendance. Cependant, l’IA s’imposera d’elle-même aux tunisiens, tout comme pour l’internet, la réglementation suivra, sauf que la Tunisie littéraire/culturelle qui vit dans l’anarchie, n’arrivera jamais à exploiter pleinement l’IA ni à remédier à ses méfaits. Rêver scientifiquement, est le moteur de tout progrès durable.

    2. Abdelwaheb Ben Moussa

      Répondre
      6 août 2026 | 22h26

      Une analyse remarquable.

      Ce diagnostic met le doigt sur l’illusion technologique qui consiste à faire de l’IA un point de départ plutôt que l’aboutissement d’un socle numérique assaini. Déployer des algorithmes avancés sans données fiables ni systèmes d’information intégrés relève en effet du mirage.

      Ce constat illustre le défi majeur de l’ingénierie d’exécution dans nos institutions. Le blocage ne réside pas dans le manque de compétences, mais dans la difficulté à traduire les réflexions stratégiques en mécanismes opérationnels pérennes. Tant que la pensée stratégique sera externalisée et que la prise de décision sur le terrain manquera de cadre sécurisant, les forums risquent de rester des vitrines sans lendemain.

      Ancrer l’IA dans la résolution de nos urgences structurelles exige une vraie culture du résultat. La souveraineté technologique ne se décrète pas, elle s’exécute avec rigueur.

      • le financier

        Répondre
        7 août 2026 | 10h27

        Continuez a croire que la Tunisie ou les Tunisiens sont au niveau des standards occidentaux … on a meme pas d eau et d electricité…
        Wake up , battons nous deja pour le basic … il marchait avant de courir … croire que la Tunisie pourra aller vers l IA sans passez par les etapes agricoles , industriel , scientifique , technologique et des valeurs n a aucun sens que du blabla

        • Abdelwaheb Ben Moussa

          Répondre
          7 août 2026 | 11h26

          C’est précisément tout l’enjeu de cette tribune. Il ne s’agit pas d’imiter l’Occident ni d’imposer l’IA comme un gadget de luxe, mais de traiter l’infrastructure de base en priorité. L’IA n’est pas une fin en soi : elle n’a de sens que si elle est mise au service de nos urgences réelles — optimiser la gestion du stress hydrique, sécuriser le réseau électrique et moderniser nos secteurs agricole et industriel.

          Marcher avant de courir, c’est justement assainir les fondations et les données pour résoudre ces besoins vitaux.

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