Par Mohamed Salah Ben Ammar
Ce que Paris a démoli en démolissant une adresse
Poussez la porte.
Nous sommes en 1930. Une odeur de couscous flotte dans la salle. Les tables sont serrées. Les conversations passent de l’arabe au français, parfois à l’espagnol, souvent aux trois dans la même phrase. On y parle examens de droit, philosophie, médecine, mais aussi arrestations à Tunis, répression à Constantine, agitation à Fès.
Au fond de la salle, un jeune avocat de Monastir, Habib Bourguiba, défend avec fougue l’idée d’un parti moderne. Quelques mètres plus loin, un jeune algérien, Ferhat Abbas, explique que l’égalité promise par la République française ne franchit jamais la Méditerranée. Un Marocain, Mohamed El Fassi, prend des notes en silence. Personne n’imagine encore que plusieurs de ces jeunes deviendront, quelques décennies plus tard, présidents, chefs de gouvernement, ministres ou artisans des indépendances.
À cet instant pourtant, l’histoire est déjà en train de s’écrire.
L’adresse est banale : 115, boulevard Saint-Michel.
Le lieu, lui, ne l’est pas.
Pendant près d’un demi-siècle, cet immeuble discret du Quartier latin sera l’une des plus extraordinaires pépinières politiques qu’ait connues le Maghreb. Une simple cantine universitaire où se sont élaborées quelques-unes des idées qui allaient mettre fin à plus d’un siècle de domination coloniale française au Maghreb.
Aujourd’hui, l’immeuble a disparu.
Avec lui s’est effacé un morceau de cette histoire.
L’université invisible du Maghreb
Lorsque l’Association des étudiants musulmans nord-africains (AEMNA) s’installe au 115 en 1927, personne ne peut mesurer ce qui est en train de naître.
L’expression « étudiants musulmans » est trompeuse. L’association accueille également des étudiants juifs. À cette époque, « musulman » est d’abord une catégorie administrative héritée de l’ordre colonial. Ce qui rassemble ces jeunes n’est pas une religion, mais une condition commune : celle d’être des Nord-Africains venus étudier dans la capitale même de la puissance qui gouverne leurs pays.
Le paradoxe est immense.
La Tunisie ne possède pas encore d’université.
Le Maroc non plus.
L’université d’Alger, pensée avant tout pour les Européens, reste inaccessible socialement, politiquement et symboliquement à une grande partie des élites arabes et berbères.
Pour devenir avocat, médecin, pharmacien ou ingénieur, il faut traverser la Méditerranée.
Paris devient ainsi, malgré elle, l’université des futurs bâtisseurs des États indépendants.
La République voulait former des élites coloniales.
Elle formera, sans l’avoir voulu, les hommes qui contesteront sa domination.
Autour d’une assiette naît une révolution
On oublie souvent que les révolutions commencent rarement dans les palais.
Elles naissent beaucoup plus souvent dans des cafés, des chambres d’étudiants, des imprimeries, des bibliothèques… ou des restaurants.
Le 115 est tout cela à la fois.
On y mange à peu de frais.
On y emprunte des livres.
On y trouve une chambre lorsqu’on arrive de Tunis ou de Casablanca.
On y rencontre des compatriotes.
On y découvre surtout que les humiliations subies de l’autre côté de la Méditerranée ne sont pas des exceptions nationales mais un destin partagé.
Autour d’un repas, les frontières dessinées par la colonisation s’effacent.
Les Tunisiens parlent aux Algériens.
Les Marocains débattent avec les Libyens.
Les solidarités deviennent politiques avant même de devenir idéologiques.
Le Maghreb existe déjà, longtemps avant que ses États n’existent.
Et il existe ici, boulevard Saint-Michel.
Une adresse qui ressemblait à un gouvernement en devenir
La liste des habitués du 115 ressemble aujourd’hui à un chapitre entier des manuels d’histoire.
Habib Bourguiba.
Hédi Nouira.
Mahmoud Materi.
Tahar Sfar.
Mongi Slim.
Salah Ben Youssef.
Ahmed Balafrej.
Mohamed El Fassi.
Ferhat Abbas.
Messali Hadj.
À eux seuls, ces noms racontent la naissance des nationalismes tunisien, marocain et algérien.
Mais à l’époque, ils ne sont encore que des étudiants aux moyens modestes, partageant les mêmes chambres, les mêmes inquiétudes et parfois les mêmes repas.
L’histoire possède ce privilège étrange : elle transforme après coup des rencontres ordinaires en moments fondateurs.
L’empire formait ceux qui allaient le contester
C’est peut-être là le plus beau paradoxe du 115.
Jamais la France coloniale n’aurait accepté qu’un tel lieu existe à Tunis, Alger ou Rabat.
Pourtant, c’est au cœur de Paris qu’elle le tolère.
Dans le Quartier latin, à quelques centaines de mètres de la Sorbonne, la capitale impériale héberge sans le vouloir le laboratoire intellectuel de sa propre décolonisation.
Les congrès de l’AEMNA, organisés successivement à Tunis, Alger puis de nouveau à Paris après l’interdiction du rassemblement prévu à Fès, consolident cette conscience commune.
Les discours de Messali Hadj.
Les interventions de Ferhat Abbas.
Les débats interminables entre étudiants.
Tout cela compose une histoire souterraine, largement absente des récits officiels de la décolonisation.
Pourtant, sans ces années parisiennes, le destin politique du Maghreb aurait sans doute été différent.
La disparition d’un témoin
En 1949, après la disparition tragique de Habib Thameur dans un accident d’avion près de Lahore, le foyer prend son nom.
Le bâtiment devient un lieu de mémoire.
Puis viennent les indépendances.
Le 115 change de fonction mais non d’esprit.
Pendant plusieurs décennies, il accueille associations, syndicats étudiants, opposants politiques et immigrés.
Il continue d’être un espace de liberté.
Jusqu’à ce que le temps, les divisions et l’usure du militantisme aient raison de son activité.
Les bâtiments meurent souvent une première fois dans le silence avant de mourir sous les pelleteuses.
La mémoire remplacée par son monument
En 2018, le 115 est détruit.
À sa place s’élève aujourd’hui un Centre culturel marocain.
L’intention est généreuse.
Le paradoxe est cruel.
On a détruit le lieu authentique pour construire le lieu symbolique.
Comme si l’on avait rasé le café de Flore pour bâtir un musée consacré à l’existentialisme.
Comme si l’on avait détruit la salle du Jeu de Paume pour mieux raconter le Serment.
La comparaison peut sembler audacieuse.
Elle ne l’est pas.
Car le 115 appartient à cette catégorie très particulière des lieux où l’histoire n’a pas seulement été racontée : elle a été fabriquée.
Chaque marche d’escalier, chaque chambre, chaque table portait encore quelque chose des conversations qui avaient changé le destin de trois peuples.
Aucune architecture contemporaine ne peut reconstruire cette patine.
Aucune inauguration ne peut restituer cette épaisseur du temps.
On peut rebâtir des murs.
On ne rebâtit jamais une mémoire.
Le 115, boulevard Saint-Michel n’était pas un monument historique.
C’était beaucoup plus précieux.
C’était un lieu où l’Histoire avait pris pension.
BIO EXPRESS
Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











5 commentaires
Patrice Delapalme
Ce qui est rageant c’est que ce Centre Culturel Marocain n’a jamais fonctionné, c’est une coquille vide depuis sa construction. Pourquoi ? D’ailleurs qui a décidé la destruction de l’ancien immeuble pour faire du neuf ? Le Maroc probablement.
En attendant il reste les souvenirs, par exemple les deux concerts donnés par le grand maître du Chaabi H’ssissen au siège de l’AEMNA, 115 Boulevard Saint-Michel, le premier public dans l’après-midi du 26 janvier 1958, le second en soirée privée le 27 janvier 1958.
Le premier concert réunissait une affluence nombreuse comprenant la communauté universitaire maghrébine de la région parisienne ainsi que des invités européens
Le second concert, plus restreint, était dédié aux dirigeants du mouvement estudiantin maghrébin (Sid Ali Kara, Omar Benjelloun, Chadli Bouzakoura, Nadir Keramane, Chérif Boumaza, Rachid Mohammedi, etc.). L’auditoire, limité, comprenait également des amis du chanteur, des comédiens et artistes (Abdelhamid Rais, Hadj Omar, Yahia Benmabrouk, notamment) qui, de passage à Paris, devaient tous rejoindre la troupe nationale en formation à Tunis sous l’égide du FLN, deux mois plus tard… (témoignage d’Abdenour Keramane).
Gg
Curieuse nostalgie.
Un lieu ne peut être historique pour un peuple que s’il s’y reconnaît. Par exemple, Colombey les Deux Eglises est un symbole historique de la France parce que De Gaulle y a passé sa traversée du désert, y a écrit la Constitution qui porte encore la France; le grand homme y a vécu, y a élevé ses enfants, et il y est mort.
Mais le 115 Bd St Michel n’est rien pour les français. C’était un lieu historique pour vous, pas pour les français.
D’ailleurs combien de français savent ce qu’il s’y est passé? Personnellement je n’en savais rien.
Il s’agit d’une nostalgie pour vous, pas pour les français, et la démolition de ce lieu nous est totalement indifférente.
N’est ce pas normal?
Gg
Suite à mon message…
Par contre, puisque ce lieu était si important pour votre mémoire collective, et je le comprends, les 3 pays concernés auraient pu se mettre d’accord pour le racheter.
Les gvts français auraient accepté, et vous auriez pu en faire un lieu de mémoire…
Abdelwaheb Ben Moussa
L’évocation du 115 Boulevard Saint-Michel par un ancien ministre de la Santé publique exige, au-delà de la nostalgie du Quartier Latin, un bilan sans concession.
S’il est aisé de célébrer l’esprit d’avant-garde des pionniers, l’Histoire ne juge pas les élites à la qualité de leurs récits, mais à l’empreinte laissée lorsqu’elles avaient la charge de l’État.
**1. Du verbe à l’épreuve de l’État**
Au 115 Bd St-Michel, l’élite étudiante saisissait la rigueur académique pour en faire un levier d’émancipation. La souveraineté ne vit pas de souvenirs : elle se mesure à la capacité des décideurs à transformer le réel. Quelle trace durable l’exercice de vos responsabilités ministérielles a-t-il laissée pour enrayer la dégradation de l’hôpital public ou freiner l’exode de nos praticiens ?
**2. Le Maghreb : la promesse confisquée**
Dans les années 1930-1950, ce foyer incarnait le laboratoire d’un espace unifié. Une fois aux affaires, les élites gouvernantes ont laissé ce destin collectif se briser sur les rigidités bureaucratiques et les rentes politiques. Le « non-Maghreb » continue de paralyser notre potentiel économique, faute d’une volonté politique traduite dans les faits.
**3. De la mémoire au capital d’exécution**
L’hémorragie de nos médecins, ingénieurs et chercheurs est le symptôme direct des choix de gouvernance des dernières décennies. Honorer l’esprit de l’AEMNA ne relève pas de la célébration mélancolique, mais de la responsabilité : celle de bâtir enfin des institutions capables d’offrir à ce capital d’exécution les conditions de la souveraineté nationale.
Gg
Curieuse nostalgie.
Un lieu ne peut être historique pour un peuple que s’il s’y reconnaît. Par exemple, Colombey les Deux Eglises est un symbole historique de la France parce que De Gaulle y a passé sa traversée du désert, y a écrit la Constitution qui porte encore la France; le grand homme y a vécu, y a élevé ses enfants, et il y est mort.
Mais le 115 Bd St Michel n’est rien pour les français. C’était un lieu historique pour vous, pas pour les français.
D’ailleurs combien de français savent ce qu’il s’y est passé? Personnellement je n’en savais rien.
Il s’agit d’une nostalgie pour vous, pas pour les français, et la démolition de ce lieu nous est totalement indifférente.
N’est ce pas normal?