Le conseil local de Kesra, dans le gouvernorat de Siliana, a décidé de suspendre son activité pour une durée indéterminée, dénonçant l’absence de suivi de ses travaux et de ses recommandations ainsi que sa mise à l’écart par les autorités locales et régionales. Une décision qui intervient plus de deux ans et demi après l’installation des conseils locaux issus des élections de décembre 2023 et qui met en lumière les difficultés auxquelles se heurte, sur le terrain, cette nouvelle architecture de la gouvernance locale.
Dans un communiqué publié vendredi 7 août 2026 sur sa page Facebook, le conseil local de Kesra a affirmé avoir épuisé les voies de dialogue avec les différentes administrations concernées. Ses sept membres signataires estiment que les problèmes identifiés au niveau de la délégation et soumis à plusieurs reprises aux autorités locales et régionales n’ont pas reçu de réponses à la hauteur des attentes.
Le conseil a rappelé que sa création s’inscrivait dans le cadre de la nouvelle conception de la gouvernance locale défendue par le président de la République, Kaïs Saïed, autour de l’idée de gouvernance par les bases. Les conseils locaux étaient notamment appelés à constituer un relais entre les citoyens et l’État, en faisant remonter les préoccupations des populations et en contribuant à l’identification de solutions aux difficultés de développement local.
Or, selon les membres du conseil de Kesra, cette vocation se heurte à une réalité tout autre. Les recommandations issues des différentes réunions tenues avec les structures administratives locales et régionales seraient restées, pour une large part, sans suite. Le conseil a dénoncé également son absence des processus de décision et ce qu’il qualifie de « mise à l’écart » par le pouvoir exécutif aux niveaux local et régional.
L’eau, les routes et l’agriculture au cœur des revendications
Les griefs formulés par le conseil portent avant tout sur des problèmes qui touchent directement le quotidien des habitants de Kesra.
Le premier concerne l’approvisionnement en eau potable dans l’ensemble de la délégation. Une problématique particulièrement sensible dans une région confrontée, comme une grande partie de la Tunisie, à des tensions récurrentes sur la ressource en eau.
Le conseil réclame également l’aménagement de plusieurs pistes rurales, dont l’état constitue un frein à la mobilité des habitants et à l’accès aux services, mais aussi à l’activité économique et agricole dans les zones enclavées.
Le secteur agricole concentre lui aussi une partie importante des préoccupations soulevées. Les membres du conseil évoquent notamment les difficultés rencontrées dans les périmètres irrigués ainsi que dans les zones forestières, deux secteurs essentiels pour l’économie et les moyens de subsistance d’une partie de la population locale.
À ces revendications s’ajoutent des problèmes identifiés dans plusieurs autres secteurs, notamment la santé, la culture, ainsi que la jeunesse et les sports.
Autrement dit, la contestation du conseil ne porte pas sur une seule difficulté administrative ou sur un projet particulier. Elle englobe un ensemble de dossiers de développement local qui, selon ses membres, ont été discutés au fil des réunions sans déboucher sur des mesures concrètes.
La décision de suspendre l’activité du conseil n’a, selon ses membres, rien d’improvisé.
Le 15 juillet 2026, les autorités locales et régionales avaient été informées de la possibilité d’une suspension si les revendications consignées dans un procès-verbal de réunion n’étaient pas prises en compte. Près de trois semaines plus tard, les membres du conseil ont donc mis leur menace à exécution.
La suspension est annoncée pour une durée indéterminée. Elle traduit surtout, selon le conseil, un profond malaise quant à la capacité de cette nouvelle institution locale à remplir la mission qui lui a été assignée.
Kesra, un nouvel épisode d’une crise plus large
La décision du conseil local de Kesra s’inscrit dans un contexte plus large de tensions qui ont déjà conduit d’autres instances issues de la nouvelle architecture de gouvernance à suspendre, provisoirement ou collectivement, leurs activités. Les difficultés concernent aussi bien les relations entre les membres des conseils que leur articulation avec les autorités administratives et leur capacité à faire aboutir leurs recommandations.
En mai dernier, six membres du conseil local de Sakiet Eddaïer, dans le gouvernorat de Sfax, avaient ainsi annoncé la suspension de leurs réunions et activités jusqu’à la fin du mois, dénonçant des comportements qu’ils jugeaient incompatibles avec le fonctionnement normal de l’instance et une dégradation du climat de travail. L’épisode avait mis en évidence les tensions internes susceptibles de paralyser ces structures encore relativement récentes.
Quelques mois auparavant, en janvier, le Conseil régional de Médenine avait, lui aussi, suspendu provisoirement ses activités, invoquant des entraves répétées à son fonctionnement et à son indépendance. La décision, adoptée par six des huit membres présents, devait rester en vigueur jusqu’à l’ouverture d’un dialogue avec les autorités centrales et au règlement des dysfonctionnements dénoncés.
À la même période, le conseil local de Tabarka avait fait état de difficultés de coordination avec plusieurs responsables administratifs, estimant que son statut d’organe élu n’était pas suffisamment reconnu. Il avait alors décidé de boycotter plusieurs responsables et services administratifs locaux, réclamant une meilleure coopération avec les conseils locaux.
Ces épisodes, auxquels vient désormais s’ajouter celui de Kesra, alimentent les interrogations sur le fonctionnement concret de la nouvelle gouvernance locale. Si les conseils locaux et régionaux sont appelés à rapprocher la décision publique des citoyens et à faire remonter leurs préoccupations, leur marge de manœuvre et leurs rapports avec l’administration demeurent, dans les faits, au cœur de nombreuses tensions.
N.J












