Chaque été, le même paradoxe s’installe dans les rues tunisiennes. Alors que le thermomètre s’affole et que les habitants cherchent la moindre parcelle d’ombre pour échapper au rayonnement solaire, les arbres qui bordent les rues passent à leur tour sous les sécateurs et les tronçonneuses des services municipaux.
Au lendemain de ces opérations, certaines artères offrent un spectacle pour le moins désolant : des arbres fortement amputés de leur feuillage, précisément au moment de l’année où leur présence est la plus précieuse.
Les images diffusées ces dernières semaines sur les réseaux sociaux ont suscité de nombreuses réactions. Au-delà de la dimension esthétique, une question mérite pourtant d’être posée : est-il réellement pertinent de réduire massivement la couverture végétale des rues au cœur de l’été, alors que les villes tunisiennes sont confrontées à des épisodes de chaleur de plus en plus intenses ?
La réponse scientifique est plus nuancée qu’un simple « il ne faut jamais tailler en été ». Mais elle invite clairement à revoir certaines pratiques.

L’arbre n’est pas qu’un élément du décor urbain
Dans une ville, un arbre adulte ne se contente pas d’agrémenter une avenue. Son feuillage joue un rôle climatique. Le premier effet est le plus évident : l’ombre. Les feuilles et les branches interceptent une partie du rayonnement solaire et empêchent les surfaces minérales — trottoirs, façades, chaussées — d’absorber directement cette énergie.
Mais l’arbre dispose d’un autre mécanisme de refroidissement, moins visible : l’évapotranspiration. Par ses feuilles, il libère de l’eau dans l’atmosphère. Ce processus consomme de l’énergie et contribue ainsi à abaisser la température du microclimat environnant.
C’est précisément ce qui donne aux espaces arborés un avantage considérable sur les environnements urbains entièrement minéralisés. Les organismes spécialisés dans la gestion de la chaleur urbaine considèrent d’ailleurs la végétation comme l’un des outils naturels permettant de réduire les températures et l’exposition au rayonnement solaire.
Dans les rues où le béton, l’asphalte et les façades emmagasinent la chaleur, le couvert végétal agit donc comme une véritable infrastructure climatique naturelle. Et cette fonction prend évidemment tout son sens en été.
En pleine chaleur, le feuillage devient une protection
Lorsqu’une ville traverse une période de fortes chaleurs, la question de l’ombre n’est pas secondaire. Elle touche directement au confort des habitants, mais aussi à leur exposition au rayonnement solaire.
Un arbre disposant d’une couronne dense peut créer une zone sensiblement plus agréable pour les piétons, protéger les façades et les véhicules du soleil et contribuer à limiter localement l’échauffement des surfaces.
Les études scientifiques récentes confirment que les arbres constituent un véritable outil de lutte contre la chaleur urbaine. Une méta-analyse publiée en 2024, portant sur 182 études menées dans 110 villes et régions, montre que leur ombre et leur évapotranspiration peuvent réduire sensiblement les températures ressenties au niveau des piétons, avec des baisses pouvant atteindre 12°C dans certaines configurations.
D’autres travaux vont dans le même sens. Une étude publiée en 2025 a observé qu’une hausse de 10% de la couverture arborée pouvait entraîner jusqu’à 0,8°C de baisse de la température de l’air, et jusqu’à 1,5°C pour une augmentation de 30%, selon la configuration urbaine.
Une autre vaste analyse publiée en 2026, couvrant 8 919 zones urbaines dans le monde, estime que les arbres réduisent en moyenne de 0,15°C la température estivale de l’air, avec des effets pouvant atteindre 2,7°C dans certaines villes.
Ces chiffres varient selon les contextes, mais le constat est clair : en ville, chaque arbre compte — et davantage encore lorsque le thermomètre s’affole.
Il serait excessif de présenter l’arbre comme une climatisation naturelle capable, à elle seule, de résoudre le problème de la chaleur urbaine. Mais il est tout aussi difficile de nier son rôle.
Lorsque les températures atteignent des niveaux extrêmes, priver les rues d’une partie importante de leur couvert végétal revient à réduire l’un des moyens naturels dont disposent les villes pour atténuer localement la chaleur. Faut-il donc bannir toute intervention estivale sur les arbres ? Non.
Le problème n’est pas de tailler, mais de tailler sans raison
L’arboriculture ne repose pas sur une règle aussi simpliste. Une taille peut être nécessaire pour retirer une branche morte ou dangereuse, dégager une infrastructure, corriger une structure défectueuse, prévenir un risque ou accompagner le développement d’un arbre.
Certaines espèces peuvent également nécessiter des interventions à des périodes différentes selon leur cycle végétatif. Mais une distinction fondamentale doit être faite entre une taille justifiée et une réduction systématique du feuillage.
Chaque branche vivante supprimée représente une perte de surface foliaire. Or cette surface est indispensable à l’arbre pour assurer la photosynthèse, produire ses réserves et participer aux échanges hydriques avec l’atmosphère.
Une taille trop importante peut également constituer un stress pour l’arbre, particulièrement lorsqu’elle intervient dans des conditions déjà difficiles : températures élevées, déficit hydrique, sols compactés et disponibilité limitée en eau.
Autrement dit, un arbre urbain qui subit déjà les contraintes de la ville n’a pas nécessairement besoin qu’on lui retire une partie importante de son appareil foliaire au moment où il doit justement affronter les conditions climatiques les plus éprouvantes.
La période de taille ne se décide pas au calendrier municipal
Contrairement à une idée largement répandue, il n’existe pas une date universelle à laquelle tous les arbres devraient être taillés.
La période optimale dépend de l’espèce, de son âge, de son état sanitaire, du climat et surtout de l’objectif recherché.
Pour de nombreuses espèces, les tailles structurelles importantes sont plutôt réalisées durant la période de dormance, souvent à la fin de l’hiver ou avant la reprise végétative. Cette période permet notamment de mieux lire la structure de l’arbre et peut limiter certains risques sanitaires.
Mais des interventions en période de végétation peuvent être parfaitement justifiées dans certaines situations.
Ce qui pose davantage problème, c’est donc une pratique consistant à considérer l’été comme une période ordinaire de taille, indépendamment de l’état de l’arbre et des conditions météorologiques. Une opération d’élagage devrait répondre à un besoin identifié, et non à un simple calendrier d’entretien.
Car à l’heure où les villes cherchent des réponses aux vagues de chaleur, l’arbre urbain n’est plus un simple élément du paysage. Son feuillage protège, rafraîchit et rend l’espace public plus supportable. Le tailler peut être nécessaire, mais le dépouiller de son ombre en pleine canicule ne devrait jamais devenir une routine.
N.J











3 commentaires
Mhammed Ben Hassine
Vraiment du n’importe quoi
Quotidien ils dans leurs crânes question aussi bête que ses actions
On passe tjrs à côté
Au lieu de tailler les harbres à risque et qui touchent les fils électriques on taille pour exposer d’avantage les gens et les habitations au rayons solaire suelle sagesse !!!!!!!!!!!!!!?
HatemC
Le paradoxe tunisien
La Tunisie est précisément l’un des pays qui devrait placer l’arbre urbain au cœur de sa politique d’adaptation climatique.
Nos villes connaissent déjà des épisodes de chaleur extrême. Les surfaces bétonnées et asphaltées se multiplient. Les sols sont artificialisés. Les espaces verts sont souvent insuffisants et mal répartis.
Dans ce contexte, chaque arbre adulte devrait être considéré comme une infrastructure climatique.
On investit des sommes importantes dans la climatisation des bâtiments, dans les routes, les aménagements urbains et les infrastructures. Mais l’une des infrastructures les moins coûteuses et les plus naturelles — l’arbre — reste parfois gérée comme une simple charge d’entretien.
C’est là que se trouve l’absurdité.
On cherche à lutter contre la chaleur tout en réduisant parfois les moyens naturels qui permettent de s’en protéger.
Le plus inquiétant n’est peut-être même pas qu’un arbre soit mal taillé.
C’est que ces pratiques puissent se répéter sans véritable débat sur la politique environnementale de la ville.
Dans un pays confronté à la raréfaction de l’eau, à la hausse des températures et à la multiplication des épisodes extrêmes, la protection du patrimoine végétal devrait être une priorité publique.
Les arbres ne sont pas des obstacles à l’urbanisation.
Ils font partie des infrastructures de la ville.
Ils protègent les habitants, améliorent la qualité de l’air, réduisent le rayonnement solaire, contribuent au confort thermique et participent à la qualité de vie.
Les sacrifier inutilement serait donc bien plus qu’une faute esthétique.
Ce serait une erreur de politique environnementale.
Et lorsque le monde entier cherche aujourd’hui à végétaliser ses villes, à restaurer les canopées urbaines et à créer des îlots de fraîcheur, continuer à mutiler sans discernement les arbres qui existent déjà relève d’une dangereuse contradiction.
Chaque municipalité devrait disposer d’un véritable plan de gestion de son patrimoine arboré : inventaire des arbres, diagnostic sanitaire, calendrier d’entretien, règles d’élagage, objectifs de plantation et surtout protection des arbres adultes.
Et les citoyens devraient pouvoir savoir qui décide, pourquoi et selon quelles règles.
Car l’espace public appartient à tous.
Et les arbres qui y vivent ne sont pas la propriété personnelle d’un responsable municipal ou d’un service technique : ils constituent un patrimoine collectif.
HatemC
Mais qui décide de sacrifier les arbres au moment où les villes en ont le plus besoin ?
C’est finalement la question centrale.
Qui décide qu’un arbre doit être fortement taillé en pleine période de canicule ? Sur quelle expertise ? Avec quel diagnostic sanitaire ? Selon quel plan de gestion du patrimoine arboré ? Et surtout, qui évalue les conséquences de ces interventions sur le confort thermique des habitants et sur l’environnement urbain ?
Car derrière chaque arbre mutilé, il n’y a pas seulement une décision technique d’élagage. Il y a une conception de la ville.
Et cette conception semble parfois appartenir à une autre époque.
Alors que de nombreuses villes dans le monde font exactement l’inverse — planter davantage, créer des corridors verts, désimperméabiliser les sols, multiplier les îlots de fraîcheur et protéger les arbres existants — certaines villes tunisiennes continuent à traiter leur patrimoine végétal comme un simple élément décoratif que l’on peut tailler, supprimer ou remplacer au gré des opérations d’entretien.
C’est une contradiction difficilement compréhensible à l’heure du réchauffement climatique.
La ville de demain devra être plus verte, plus ombragée et moins minérale. Elle devra conserver ses arbres adultes, car planter un jeune arbre aujourd’hui ne permet pas de remplacer immédiatement la canopée d’un arbre qui a mis vingt ou trente ans à se développer.
Or, lorsqu’un arbre adulte est sévèrement amputé, ce n’est pas seulement son apparence qui disparaît. C’est une partie de son service climatique qui disparaît avec lui : moins d’ombre, moins d’évapotranspiration, davantage de surfaces exposées au soleil et, potentiellement, un espace public encore plus chaud.