Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

Gabès : la nuit où le réel a rattrapé Kaïs Saïed

Article réservé aux abonnés

    Kaïs Saïed s’est rendu lundi soir à Chott Essalem pour constater une pollution qu’il connaît depuis longtemps. Il y a été accueilli par des Gabésiens scandant « Le peuple veut le démantèlement des unités » et, plus brutalement, « dégage ». Derrière cet accueil sans précédent se trouvent dix mois de promesses sans lendemain, de rapports disparus et de poursuites contre les manifestants. La présidence a bien tenté, mardi matin, de reprendre le contrôle du récit. Mais quarante photos et quatorze minutes de vidéo ne suffisent pas à effacer la colère d’une ville.

    La visite devait être inopinée. La réaction des Gabésiens, elle, était parfaitement prévisible.

    Lundi 10 août 2026, Kaïs Saïed s’est rendu à Chott Essalem, à Gabès-ville, près du point de rejet du phosphogypse. Selon les premières informations diffusées par les médias officiels, le président de la République voulait s’enquérir de la situation environnementale et constater l’état de la plage située à proximité du complexe chimique.

    Il y a trouvé autre chose que le décor habituel de ses déplacements. Plusieurs vidéos massivement partagées sur les réseaux sociaux dans la nuit du lundi au mardi montrent des habitants lui scandant directement : « Le peuple veut le démantèlement des unités. » Le slogan ne pouvait souffrir aucune ambiguïté. Il désignait les unités polluantes du Groupe chimique tunisien, dont les rejets empoisonnent depuis des décennies l’air, la mer et les sols de Gabès.

    D’autres voix ont lancé « dégage » en présence du chef de l’État. Le mot est lourd. Kaïs Saïed l’avait entendu dans des manifestations organisées à Tunis par ses adversaires politiques. Jamais, cependant, il ne s’était retrouvé confronté de la sorte, au cours d’une visite sur le terrain, à une population exprimant aussi frontalement sa colère.

    Le président n’était pas venu assister à un rassemblement de l’opposition. Il était venu à la rencontre des habitants d’une région dont il affirme défendre les droits. Et ce sont précisément ces habitants qui lui ont adressé les slogans les plus hostiles de la soirée.

    Une visite nocturne pour constater une pollution ancienne

    L’horaire même de la visite a immédiatement suscité l’ironie. Pourquoi se rendre de nuit sur une plage et près d’un point de rejet industriel pour examiner une catastrophe environnementale ?

    La présidence affirme, dans son communiqué publié mardi à 9h25, que Kaïs Saïed s’est rendu à Chott Essalem « dans l’après-midi ». Pourtant, aucune de la quarantaine de photographies accompagnant le texte ne montre Gabès à la lumière du jour. Toutes ont été prises une fois la nuit tombée. La vidéo officielle, longue de quatorze minutes, est elle aussi intégralement nocturne.

    Il reste possible que le déplacement ait commencé avant le coucher du soleil et que la présidence n’en ait retenu aucune image. Il n’en demeure pas moins que le propre dispositif visuel de la présidence contredit la première phrase de son communiqué.

    Cette visite nocturne pose surtout une question de fond. Kaïs Saïed n’avait pas besoin d’observer à la lumière des lampadaires une pollution décrite depuis des années par les médecins, les associations, les experts et les habitants. Il connaissait les intoxications, les fuites de gaz, les rejets de phosphogypse et les mobilisations populaires. Il avait reçu des ministres, sollicité un ambassadeur, constitué une équipe d’experts et examiné un rapport préliminaire.

    Le président n’était donc pas attendu à Gabès pour établir un nouveau diagnostic. Il était attendu pour apporter une solution concrète, annoncer un calendrier et rendre compte des engagements qu’il avait lui-même pris.

    Qui a conseillé cette visite ?

    La séquence soulève alors deux questions politiques fondamentales. Qui a conseillé au président de la République de se rendre à Chott Essalem dans ces conditions ? Et pourquoi personne ne lui a-t-il conseillé de ne pas y aller sans réponse concrète à présenter aux habitants ?

    Une visite dite inopinée n’est jamais totalement improvisée. Elle exige un dispositif de sécurité, des déplacements, une coordination minimale avec les autorités régionales et une évaluation de la situation sur le terrain. Le gouvernorat de Gabès, les services de sécurité et les responsables locaux ne pouvaient ignorer l’état d’esprit de la population.

    Depuis l’automne 2025, le slogan « Le peuple veut le démantèlement des unités » est connu de tous. Il a été repris par des dizaines de milliers de personnes. Les dizaines d’arrestations et les procès, qui ont suivi ces manifestations, ont pu vider temporairement les rues, mais ils n’ont ni dépollué la ville ni effacé le ressentiment.

    Soit l’entourage présidentiel n’a pas mesuré cette colère, et son appréciation de la situation est gravement défaillante. Soit il la connaissait, mais personne n’a osé en avertir clairement Kaïs Saïed. Une troisième possibilité demeure : le président a été alerté, mais a choisi de se rendre sur place sans mesurer le risque politique.

    Dans les trois cas, la visite révèle un pouvoir qui ne reçoit plus correctement les informations du terrain, n’écoute pas les mises en garde ou ne tolère pas suffisamment la contradiction. L’hostilité rencontrée lundi n’était pourtant pas dissimulée. Elle était inscrite dans toute l’histoire récente de Gabès.

    Quarante photos et quatorze minutes pour effacer la colère

    Dans la nuit du lundi au mardi, ni la présidence ni les médias publics n’ont raconté ce qui s’était réellement passé. La Radio nationale a publié à 22h04 une information de deux lignes, attribuée à son correspondant à Gabès, Mohamed Ali Akacha. Elle indiquait seulement que le président s’était rendu à Chott Essalem et avait examiné l’état de la plage près du point de rejet du phosphogypse. Aucun reportage, aucune photo, aucun témoignage et aucune mention des slogans n’accompagnaient cette annonce, malgré la présence de M. Akacha sur place.

    Ce sont les téléphones des habitants qui ont documenté l’événement. Leurs vidéos ont circulé massivement tout au long de la nuit et jusqu’à mardi matin, lorsque la présidence a publié sa propre version de la visite : un long communiqué à la langue de bois, une quarantaine de photographies et une vidéo montée de quatorze minutes.

    Le contraste est saisissant. Le montage officiel, repris aussitôt par l’ensemble des médias, ne conserve aucune trace de l’hostilité. Il montre des citoyens s’adressant favorablement au président et retient même l’intervention d’une étudiante venue rappeler à Kaïs Saïed qu’elle avait autrefois suivi ses cours à la faculté des Sciences juridiques. Une aimable réminiscence universitaire, sans rapport avec le phosphogypse, les unités polluantes ou l’urgence sanitaire, mais jugée manifestement plus digne d’être montrée que les slogans entendus quelques mètres plus loin.

    La sélection est particulièrement révélatrice lorsqu’on compare les mots des Gabésiens au communiqué de Carthage. Dans les vidéos citoyennes, la foule scande : « Le peuple veut le démantèlement des unités. » Dans le texte présidentiel, la formule devient : « Le peuple veut le démantèlement de la corruption. »

    Le verbe a été conservé, mais son complément a changé. Les Gabésiens désignent des installations industrielles précises. La présidence leur répond par la corruption, les complots, les tentatives de privatisation et ceux qui auraient voulu « allumer le feu de la discorde ».

    Le communiqué assure également que les unités polluantes ne seront pas remises en fonctionnement et que seules les unités réparées seront exploitées. Cette formule ne répond pas à la revendication exprimée dans la rue. Les habitants demandent le démantèlement des installations polluantes, non leur réparation avant une nouvelle mise en service.

    Aucune liste des unités concernées n’est fournie. Aucun calendrier, aucun niveau maximal d’émissions et aucun mécanisme indépendant de contrôle ne sont annoncés. Le sort du rapport final commandé en novembre 2025 à l’ingénieur Ali Ben Hammoud, n’est pas davantage évoqué.

    Kaïs Saïed conclut dans son communiqué de mardi matin que « le diagnostic est clair » et qu’est venu « le temps de l’action ». Sauf que ce diagnostic était déjà censé être clair en novembre dernier.

    Des solutions « immédiates » attendues depuis novembre

    La colère de Gabès avait explosé en septembre et octobre 2025 après une succession de fuites gazeuses et d’intoxications. 25 organisations nationales avaient alors évoqué 69 enfants et quatre femmes intoxiqués à Chott Essalem. Les manifestations avaient été dispersées au moyen de gaz lacrymogène et plusieurs jeunes avaient été arrêtés.

    Le 21 octobre, entre 40.000 et 45.000 personnes avaient participé à une marche historique, parallèlement à une grève générale décidée par l’UGTT et massivement suivie. Le mot d’ordre était déjà : « Le peuple veut le démantèlement des unités. »

    Le soir même, Kaïs Saïed avait reconnu le caractère historique de la mobilisation. Il n’avait cependant annoncé ni calendrier ni mesure industrielle précise. Son discours avait surtout porté sur les corrompus, les conspirations et ceux qui cherchaient à exploiter la souffrance des habitants.

    Trois jours avant, le 18 octobre, sur instruction présidentielle, le ministre de l’Équipement avait reçu l’ambassadeur de Chine afin d’évoquer la réhabilitation des unités du Groupe chimique tunisien. Cette démarche avait déjà révélé la divergence centrale : les habitants exigeaient le démantèlement, tandis que le pouvoir envisageait la réhabilitation.

    Le 8 novembre, Kaïs Saïed avait chargé l’ingénieur en pétrochimie Ali Ben Hammoud de constituer une équipe et d’élaborer des « solutions immédiates ». Le président avait demandé un rapport final « dans les plus brefs délais », avec des solutions urgentes et une vision stratégique globale.

    Le 6 décembre, ce rapport n’était toujours pas achevé. Kaïs Saïed avait alors ordonné sa finalisation « dans les prochains jours » afin d’engager les procédures nécessaires et de lancer les actions concrètes.

    Depuis, aucun rapport final n’a été rendu public. La présidence n’a communiqué ni ses conclusions, ni la liste des mesures retenues, ni leur coût, ni leur calendrier d’exécution.

    La répression en guise de réponse

    La réponse sécuritaire et judiciaire, elle, a été beaucoup plus visible. Des dizaines de manifestants ont été poursuivis et plusieurs ont été arrêtés. Douze militants, dont Khayreddine Debaya, membre de la section locale de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme et du collectif Stop Pollution, ont découvert qu’ils avaient été condamnés par contumace à un an de prison pour un sit-in organisé en 2020. Pendant ce temps, une procédure en référé visant la suspension des unités jugées dangereuses s’enlisait dans les reports.

    Les manifestations se sont progressivement calmées depuis novembre dernier. Cette accalmie n’était pas la conséquence d’une amélioration de l’environnement, mais celle d’une contestation contenue par les arrestations, les poursuites et la peur.

    Lundi soir, cette peur n’a plus suffi.

    Les centaines de commentaires critiques publiés depuis hier sous les contenus des médias publics, souvent par des internautes s’exprimant à visage découvert, prolongent ce qui s’est passé à Chott Essalem. Le décret-loi 54 demeure en vigueur et continue de peser sur la parole publique, mais il ne parvient plus à contenir totalement l’exaspération.

    Kaïs Saïed affirme que « ce qui s’est passé l’année dernière ne doit pas se reproduire cette année ». Les Gabésiens lui ont répondu que les mots ne suffisaient plus. Ils ne demandaient ni un nouveau constat, ni une nouvelle commission, ni une nouvelle dénonciation des complots. Ils réclamaient le démantèlement des unités polluantes.

    C’est ce qu’ils ont dit en octobre 2025. C’est ce qu’ils ont répété lundi soir, directement devant le président de la République.

    À Chott Essalem, Kaïs Saïed n’a pas découvert la pollution. Il a rencontré la colère laissée par ses propres promesses.

    Raouf Ben Hédi

    Subscribe to Our Newsletter

    Keep in touch with our news & offers

    Contenus Sponsorisés

    6 commentaires

    1. Nahor Guëttam

      Répondre
      15 août 2026 | 15h28

      La photo publiée pour illustration de l’article – fort intéressant et bien concluant – suggére une atmosphère spectrale…

      Imaginez maintenant une combinaison d’astronaute pour la petite délégation en visite et vous comprendrez que l’ « allunage » à Gabès est un signe éloquent de l’aliénation présidentielle, hélas, par rapport à la gravité de la situation générale en Tunisie…

      Évidemment que les slogans publicitaires que le management de ses campagnes populistes aménagé par son frère avocat-businessman d’état, Naoufel S., ne serviront plus à le réparer encore longtemps de la catastrophe qui se profile à l’horizon…

      N.G.M. – activiste indépendant pour les Droits Humains en Afrique

    2. Mohamed Mabrouk

      Répondre
      14 août 2026 | 11h28

      Bonjour. Faites attention au piege neo-colonial. Vous aurez des unités propriété des multinationales contre lesquelles vous ne pourrez rien, au lieu du complexe propriété de l’Etat.
      La solution est l’investissement massif dans la mise aux normes environnementales, comme au Maroc, et non au démantèlement.
      On a assez demantelé ce pays.

    3. A4

      Répondre
      11 août 2026 | 22h14

      A Gabès, ils veulent des gages ?

    4. Habl al-kadhib qasir....

      Répondre
      11 août 2026 | 18h25

      « علي بن أبي طالب :  » لِلْحَقِّ دَوْلَةٌ وَلِلْبَاطِلِ جَوْلَةٌ
       » مَا أَضْمَرَ أَحَدٌ شَيْئاً إِلاَّ ظَهَرَ فِي فَلَتَاتِ لِسَانِهِ وَصَفَحَاتِ وَجْهِهِ  »

      « أبو بكر الصديق : « الصِّدْقُ أَمَانَةٌ، وَالْكَذِبُ خِيَانَةٌ

       » ابن خلدون :  » الوَهْمُ يَبْطُلُ بِمُرُورِ الزَّمَنِ، وَالْحَقِيقَةُ تَكْشِفُهَا الْوَقَائِعُ »

    5. Fares

      Répondre
      11 août 2026 | 13h09

      “You can fool all the people some of the time, and some of the people all the time, but you cannot fool all the people all the time.”

      Abraham Lincoln.

    6. HatemC

      Répondre
      11 août 2026 | 11h34

      Le complexe chimique de Gabès ne fut pas une malédiction coloniale.
      Érigé au début des années 1970 sous l’impulsion de l’État tunisien post-indépendance, il se voulait la vitrine de la souveraineté économique du pays.
      L’idée était audacieuse …. transformer sur place le phosphate de Gafsa pour propulser le Sud vers la modernité.

      Dès l’origine, le choix délibéré de rejeter le phosphogypse directement dans la mer a condamné l’unique oasis maritime de la Méditerranée.
      Au fil des décennies, le manque de maintenance, le cynisme bureaucratique et l’obsolescence des infrastructures ont transformé ce levier économique en bombe à retardement sanitaire. Les gaz toxiques et les métaux lourds ont progressivement empoisonné l’air, la terre et les poumons des Gabésiens.

      Après la merdolution de 2011, la promesse républicaine aurait dû imposer la transition. Il n’en a rien été. Les gouvernements successifs ont oscillé entre annonces sans lendemain — comme le démantèlement théorique voté en 2017 — et répression policière des mouvements citoyens.

      Le bilan est aujourd’hui catastrophique.
      Sur le plan environnemental, un écosystème unique est dévasté.
      Sur le plan sanitaire, les maladies chroniques frappent des familles entières. Sur le plan politique, l’incapacité du pouvoir actuel à offrir un calendrier concret, préférant substituer la RHETORIQUE DU COMPLOT aux exigences techniques, a brisé le dernier fil de confiance.

      En refusant de démanteler les unités polluantes, l’État ne protège plus un outil de production : il entretient un désastre écologique et signe son propre aveu d’impuissance face à la réalité du terrain.

    Répondre

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *