On a déjà dit que nos enfants étaient notre angle mort. Mais que deviennent-ils quand ils sont tués par nous, ou à cause de nous ?
Le 10 août, un drame a secoué El Mourouj. Un père « d’apparence normale », « un homme comme tout le monde » selon les témoignages de ses proches et de ses voisins, jette délibérément ses deux filles du balcon. Six mois et trois ans. La cadette décède sur place ; l’aînée est hospitalisée dans un état critique. Quelques minutes plus tard, il descend et se rend de lui-même aux forces de l’ordre.
« Aucune émotion ne transparaissait de son visage », racontent les voisins, spectateurs médusés de la scène. La mère, absente au moment des faits, l’apprendra en rentrant du travail, dans le choc le plus brutal.
Un peu comme Myriam, la mère de Chanson douce, qui découvre ses enfants noyés dans la baignoire et pousse un cri animal, irrépressible, un cri qui semble arracher tout le silence de la maison.
Dans son roman, Leïla Slimani commence par l’impensable : deux enfants sont morts. Le lecteur connaît le drame avant d’en connaître les causes. La question n’est alors plus « qui les a tués ? », l’auteur des faits est connu dès les premières pages, mais comment une telle violence a-t-elle pu devenir possible ?
C’est exactement la question que devrait nous imposer le drame d’El Mourouj. Une question qui devrait nous poursuivre chaque fois que nous découvrons, presque semaine après semaine, une nouvelle histoire d’enfant victime de violence, d’abandon ou de négligence, commise, le plus souvent, par ceux-là mêmes qui étaient censés le protéger.
Quand celui qui doit protéger devient le danger
L’an dernier, l’assassinat du petit Haroun Dh’hibi avait déjà secoué le pays. Âgé de quatre ans, il avait été enlevé puis sauvagement tué par l’un de ses cousins. Son meurtrier a été condamné à la peine capitale en mai dernier par le tribunal de première instance de Kasserine.
Dans nombre de ces affaires, celui qui devrait protéger l’enfant devient précisément son bourreau. Derrière le fait divers se cachent souvent les mêmes ressorts : violence conjugale, volonté de vengeance ou de contrôle, abandon, maltraitance, et parfois une détresse psychologique profonde.
Ce qui devrait nous interroger, au-delà du crime lui-même, c’est ce qui l’a précédé. Les signes étaient-ils là ? Quelqu’un les avait-il vus ? Quelqu’un avait-il donné l’alerte ? Et surtout : y avait-il quelque chose que nous aurions pu faire avant qu’un enfant ne devienne une victime ?
Des enfants que l’on abandonne avant même de les protéger
Il y a à peine dix jours, à Tozeur, un nouveau-né a été retrouvé mort, enveloppé dans un sac, au fond d’un conteneur à déchets. La même scène s’était déjà produite en juin, à Bir Bouregba, où un autre nouveau-né avait été découvert dans une benne à ordures. Il s’agirait, selon les premiers éléments de l’enquête, de nouveau-nés abandonnés.
Même lorsque la mort n’est pas juridiquement qualifiée de meurtre, l’abandon d’un nouveau-né révèle une autre forme de violence, une autre forme de vulnérabilité : celle de ces enfants qu’on préfère cacher, sacrifier, pour échapper à l’opprobre d’une famille, d’une société qui condamne l’adultère plus qu’elle ne s’offusque de la mort.
Dans certaines situations, l’enfant devient même l’instrument d’une vengeance dirigée contre l’autre parent : on parle alors de violence vicariante. Mais toutes ces affaires ne racontent pas la même histoire, et toutes ne peuvent évidemment pas s’expliquer de la même manière.
Ce que nous refusons encore de voir
En janvier 2025, à Zannouch, ce n’est pas simplement un enfant retrouvé mort que les habitants ont découvert, mais une mère et son fils de quatre ans, morts tous les deux dans leur maison. Le père a été arrêté puis placé en détention ; le parquet a retenu contre lui l’homicide volontaire avec préméditation. Ce sont, encore, des crimes que la Tunisie ne veut pas voir. Maltraiter un enfant pour faire souffrir sa mère ne devrait pas être traité comme un simple fait divers, mais reconnu comme une forme spécifique de violence conjugale, sa forme la plus barbare.
Certains pays commencent à nommer cette violence particulière pour ce qu’elle est. Fin 2025, l’Espagne a adopté un avant-projet de loi qui ferait de la violence vicariante un délit à part entière. En France, des voix s’élèvent pour dire qu’il est « urgent de s’en inspirer ».
En Tunisie, on peine encore à reconnaître la violence conjugale dans sa forme la plus élémentaire. Les lois existent, mais la pression sociale et l’inertie des mécanismes font que les féminicides, et parfois les infanticides qui les accompagnent, continuent de se multiplier, classés comme de simples faits divers, des « drames familiaux », des « coups de folie » isolés.
Chercher les signaux
Nous cherchons toujours le coupable après la mort de l’enfant. On ferait mieux de chercher les signaux avant.
Parce que le drame ne commence pas au moment où un enfant tombe d’un balcon. Il commence avant, dans une maison où crier est devenu normal, chez un voisin qui entend tout et ne dit rien, dans une administration qui ne bouge que devant un cadavre.
Alors la vraie question n’est pas pourquoi un homme tue ses enfants. C’est pourquoi personne, autour de lui, n’a rien fait avant qu’il ne soit trop tard. Et cette question-là ne regarde pas que la police. Elle nous regarde tous, nous qui préférons encore appeler ça une « affaire de famille » plutôt qu’un crime qu’on a laissé venir.
Protéger un enfant, ce n’est pas juste punir après coup. C’est oser voir ce qui dérange, même quand celui qui dérange est un père, un voisin, quelqu’un que tout le monde jure « normal ».
C’est là, au fond, ce qu’il y a de plus terrifiant dans le drame d’El Mourouj : cet homme n’avait rien d’un monstre pour ceux qui le côtoyaient. Il va falloir, un jour, arrêter de croire qu’un monstre, ça se voit.











Commentaire
HatemC
Un lien direct et frappant entre deux questions sociétales majeures en Tunisie : la fragilité juridique extrême des mères issues de mariages dits « orfi » (coutumiers/religieux non déclarés) et la détresse ultime menant à l’abandon d’enfants.
Lorsqu’une femme tombe enceinte dans ce cadre, elle ne dispose d’aucun contrat légal pour contraindre le père à reconnaître l’enfant ou à verser une pension.
En l’absence d’un acte officiel, la société et la justice assimilent souvent cette maternité à une relation hors mariage.
Pour éviter l’opprobre familial, la honte sociale ou la peur d’être poursuivie, la mère se retrouve piégée dans un isolement total.
L’abandon d’un nouveau-né dans un conteneur (comme les drames récents à Tozeur ou Bir Bouregba mentionnés dans l’article) est souvent l’aboutissement tragique de ce déni de droits : une tentative désespérée de dissimuler la naissance pour échapper au jugement social et au rejet de la collectivité.