Par Hella Ben Youssef
Chaque année, le 13 août, la Tunisie célèbre la Journée nationale de la femme. Nous rendons hommage au Code du statut personnel, aux pionnières qui ont ouvert la voie et aux combats qui ont fait de notre pays une référence qui, à plusieurs moments de son histoire, a dépassé les frontières du monde arabe pour s’inscrire parmi les expériences les plus avancées de la région euro-méditerranéenne en matière de droits des femmes. Mais le 13 août ne devrait pas être un simple anniversaire. Il devrait être un baromètre.
Chaque année, nous devrions nous poser une seule question : qu’avons-nous ajouté à l’héritage que nous ont laissé les générations précédentes ? Car une République ne vit pas de ses souvenirs. Mais de sa capacité à poursuivre le progrès. Force est pourtant de constater que, cette année encore, les mêmes interrogations demeurent. Les Tunisiennes représentent une richesse considérable pour notre pays. Pourtant, une fois arrivées sur le marché du travail, elles demeurent les premières victimes des inégalités. Le chômage touche plus d’une femme sur cinq et frappe les diplômées de manière particulièrement sévère, avec un taux près de trois fois supérieur à celui des hommes diplômés. Ce paradoxe devrait tous nous interpeller. La Tunisie ne manque pas de compétences féminines. Elle manque encore de politiques capables de leur ouvrir pleinement les portes de l’emploi, des responsabilités et des centres de décision. Les inégalités ne sont pas seulement économiques. Les violences faites aux femmes demeurent, elles aussi, une réalité quotidienne. Les lois existent, mais leur application reste insuffisante. Une loi n’est jamais une victoire lorsqu’elle ne produit pas, sur le terrain, la protection qu’elle promet. Mais au-delà de ce qui reste à appliquer, une autre question doit nous préoccuper : quelles nouvelles avancées sommes-nous encore capables de porter ? Car défendre les acquis ne suffit pas. Encore faut-il continuer à les faire progresser. Les droits des femmes ne peuvent rester figés dans les acquis d’hier. Une société évolue, les réalités changent et les attentes des femmes avec elles.
Le Code du statut personnel constitue un acquis historique majeur de la société tunisienne. Mais reconnaître sa valeur historique ne signifie pas le considérer comme un texte intangible. Après soixante-dix ans, il est légitime de vouloir le mettre à jour, le compléter et l’adapter aux transformations de notre société et à l’évolution des droits et des libertés. Encore faut-il savoir dans quelle direction nous voulons le faire évoluer. Pour ma part, le critère est clair, toute réforme doit aller vers davantage d’égalité dans la citoyenneté, de protection des droits individuels, de justice au sein de la famille et de responsabilité partagée entre les femmes et les hommes.
De nombreux débats pourraient ainsi être ouverts ou relancés comme l’égalité successorale entre les femmes et les hommes, la responsabilité commune des deux parents dans la prise en charge matérielle et éducative des enfants, chacun selon ses capacités, la reconnaissance et la valorisation économique du travail domestique et du temps consacré aux enfants, la révision des mécanismes relatifs au non-respect des obligations familiales afin de privilégier des dispositifs d’exécution réellement efficaces et, lorsque cela est possible, des peines alternatives à l’emprisonnement, la dépénalisation des relations consenties entre adultes, ou encore la révision des dispositions qui ne correspondent plus à notre conception d’un État de citoyenneté, d’égalité et de libertés individuelles. Nous devons également pouvoir débattre sereinement de la suppression de la dot comme condition du mariage, de la manière dont notre droit appréhende l’adultère qui pourrait relever du préjudice conjugal et de ses conséquences civiles plutôt que du droit pénal ou encore, plus largement, de toutes les discriminations qui subsistent dans notre législation. Ces propositions peuvent faire débat. Nous pouvons être d’accord ou en désaccord. C’est précisément cela, la politique, c’est une idée, une position, une proposition, puis le débat démocratique et, enfin, le travail législatif. C’est pourquoi les déclarations récentes appelant à une « révision urgente » du Code du statut personnel doivent être clarifiées. Lorsqu’un député appelle à revoir un texte aussi fondamental en invoquant la cohésion familiale, l’intérêt national ou le débat entre progressisme et conservatisme, il a la responsabilité de dire clairement aux Tunisiennes et aux Tunisiens ce qu’il propose de modifier. Le Parlement n’est pas un théâtre et la fonction parlementaire n’est pas un rôle que l’on joue. Nous devons donc être vigilants. Ne nous trompons pas de diagnostic. La crise que traverse aujourd’hui la famille tunisienne ne peut être imputée au Code du statut personnel. Le chômage, la précarité, la hausse du coût de la vie, les inégalités sociales et territoriales, la crise du logement, la dégradation des services de santé et d’éducation et l’absence de perspectives pour une partie de notre jeunesse pèsent chaque jour bien davantage sur la stabilité des familles tunisiennes.
Une République qui cesse de faire progresser les droits des femmes est une République qui renonce progressivement à son ambition de progrès. Or le débat sur ces évolutions semble aujourd’hui s’être arrêté. Les grandes réformes attendent. Les adaptations nécessaires sont reportées. Les institutions ne portent plus avec la même force cette ambition qui a longtemps fait la singularité de la Tunisie. Le 13 août est aussi une question de liberté
Le 13 août doit également être l’occasion de parler de liberté. Une démocratie a besoin de femmes engagées. Elle a besoin de femmes dans les associations, les syndicats, les partis politiques, les médias, les universités et toutes les composantes de la société civile. C’est pourquoi voir aujourd’hui des femmes privées de leur liberté en raison de leur engagement politique, militant ou citoyen ne peut nous laisser indifférents. Au-delà de leur situation personnelle, c’est le message envoyé aux jeunes générations qui nous préoccupe. Une jeune femme ne doit jamais penser que l’engagement est un risque. Elle doit y voir un droit, un devoir et un honneur. En cette Journée nationale de la femme, nous réaffirmons notre soutien à nos camarades et à nos amies privées de leur liberté. Nous renouvelons notre appel à leur libération, dans le respect des principes de justice, de dignité et des libertés fondamentales. Défendre leur liberté, ce n’est pas défendre une appartenance politique ; c’est défendre le droit de chaque femme à participer pleinement à la vie de la cité. À celles qui voudraient décourager l’engagement des femmes, nous répondons par davantage d’engagement. À celles et ceux qui pensent que les combats de nos aînées appartiennent au passé, nous répondons qu’ils demeurent notre responsabilité. Les femmes représentent plus de la moitié de notre peuple. Elles sont les piliers de nos familles, de notre économie, de notre vie sociale et de notre démocratie. Les éloigner de l’espace public, c’est affaiblir la Nation tout entière.
Honte à ceux et parfois à celles qui pensent que la voix des femmes qui nous ont précédées pourra un jour se taire. Elle ne se taira pas. Elle continuera d’éclairer notre chemin, de transmettre le courage à celles qui viennent après nous et de nous rappeler qu’aucun droit n’est définitivement acquis. Le 13 août n’est pas une fête. C’est un engagement. L’engagement de ne jamais considérer l’égalité comme un héritage suffisant, mais comme une conquête permanente que chaque génération a le devoir d’enrichir et de transmettre. En 2026, nous ne devons donc pas seulement célébrer ce que la Tunisie a accompli en 1956. Nous devons avoir le courage de nous demander : qu’allons-nous accomplir, nous, pour la génération suivante ? Aucun texte législatif n’est sacré. Mais aucun recul sur les droits et les libertés ne peut être accepté. Réviser pour améliorer. Actualiser pour avancer. Légiférer pour construire davantage d’égalité. Et lorsque l’on veut réviser le Code du statut personnel depuis les bancs du Parlement, il faut avoir le courage de mettre ses propositions sur la table. Car dans un État de droit, légiférer est une responsabilité, et le Parlement est une institution destinée à produire des lois, pas à produire de l’ambiguïté.
BIO EXPRESS
Hella Ben Youssef est Vice-Présidente de l’Internationale Socialiste des Femmes











Commentaire
Burtukale
Rien de mieux qu’un deuxième baromètre histoire de s’assurer qu’on est sur la même ligne.
Là où il y a un astérisque (“*”), c’est que cela s’applique à la Tunisie puisque j’ai trouvé des statistiques. Ce n’est pas parce que certains n’ont pas l’astérisque que cela ne s’applique pas à la Tunisie. Je n’ai juste pas trouvé de statistiques.
* Saviez-vous que les troubles du spectre de l’autisme touchent plus les garçons que les filles ?
* Saviez-vous que les retards de développement du langage touchent plus les garçons que les filles ?
Saviez-vous que les garçons sont largement majoritaires parmi les élèves exclus, suspendus ou diagnostiqués « perturbateurs » (le TDAH étant souvent sur-diagnostiqué chez eux), ce qui précipite leur exclusion du système scolaire ?
* Saviez-vous que le redoublement précoce touche plus les garçons que les filles ?
* Saviez-vous que le décrochage scolaire touche plus les garçons du primaire que les filles ?
* Saviez-vous que ce sont quasi toujours des garçons mineurs qui immigrent illégalement en Europe, et parfois, par incitation des parents ou de la société ?
* Saviez-vous que le travail des mineurs touche principalement les garçons ?
* Saviez-vous que les femmes sont majoritaires dans les universitaires?
* Saviez-vous que les « métiers de l’ombre » à forte pénibilité touchent principalement plus les hommes que les femmes ?
* Saviez-vous que les accidents de travail touchent principalement les hommes ?
* Saviez-vous qu’une fois la grossesse entamée, l’homme n’a aucun droit légal sur la décision de la poursuivre ou de l’interrompre quand la grossesse n’est pas voulue par l’homme, et peut donc se retrouver contraint à une paternité et à une pension alimentaire contre son gré, sans aucune possibilité de renoncement légal dans la plupart des pays ?
* Saviez-vous que la majorité des hommes ne porte pas plainte lorsqu’ils subissent des violences conjugales ?
Saviez-vous que lors des séparations et des divorces, les pères se voient très rarement accorder la garde principale de leurs enfants, même lorsqu’ils la sollicitent, à cause d’un biais systémique qui présuppose la mère comme parent « naturellement » plus compétent ?
* Saviez-vous qu’il n’existe quasiment aucune structure d’hébergement d’urgence ni de refuge dédié aux hommes victimes de violences conjugales ?
* Saviez-vous que les hommes sont les principales victimes d’agressions physiques dans l’espace public (coups et blessures hors cadre conjugal), mais que cette réalité est bien moins médiatisée que les violences intra-familiales ?
* Saviez-vous que la dépendance à l’alcool et aux drogues touche plus les hommes que les femmes ?
* Saviez-vous que la dépendance aux jeux d’argent et de hasard touche plus les hommes que les femmes ?
* Saviez-vous que la population carcérale est majoritairement masculine ?
Saviez-vous qu’à infraction égale, les hommes écopent en moyenne de peines de prison plus lourdes que les femmes, et sont moins souvent orientés vers des mesures alternatives ?
* Saviez-vous que la majorité des sans-abris sont des hommes ?
Saviez-vous qu’après 30 ans, le cercle social des hommes se rétrécit drastiquement, et qu’ils déclarent avoir nettement moins d’amis intimes que les femmes, ce qui aggrave leur isolement et constitue un facteur clé dans leur taux de suicide et d’addictions ?
Saviez-vous que les hommes consultent beaucoup moins leur médecin pour des bilans de routine ou des dépistages (cardiovasculaires, cancers), ce qui aggrave considérablement leur espérance de vie et leur taux de mortalité évitable ?
* Saviez-vous que l’espérance de vie des femmes est en moyenne plus élevée que celle des hommes ?
Saviez-vous que le taux de mortalité par maladies graves est plus élevé pour la plupart des causes médicales majeures ?
* Saviez-vous que la majorité des victimes d’homicides sont des hommes ?
* Saviez-vous que les hommes constituent la quasi-totalité des soldats tués au combat lors des guerres?
* Saviez-vous que le taux de mortalité par suicide est en moyenne plus élevé chez les hommes ?